L’échec des médias de masse

Si j’ai accepté de me joindre à l’équipe de la Mauvaise herbe, moi qui ai en sainte horreur toute forme d’adventice, jusqu’à consacrer une partie de mes vacances à les arracher une à une et manu militari, c’est d’abord parce que je me reconnais moi-même comme étant de mauvaise graine, a fortiori depuis que le gouvernement du Québec s’emploie à amalgamer, avec la complicité des médias de masse, carré rouge et violence, faisant de ceux qui, comme moi, supportent la lutte contre la hausse des frais de scolarité, des délinquants par association.

Qu’on se rassure, je ne suis pas en train d’inférer qu’il existe un vaste complot unissant l’élite journalistique du Québec au Parti Libéral de Jean Charest. Je veux plutôt attirer l’attention sur le fait que la presse québécoise (et La Presse en particulier) s’est trop souvent contentée dans les quatre derniers mois de relayer le discours gouvernemental sans prendre la peine de l’analyser en profondeur afin de départager ce qui relève de l’information et ce qui participe carrément de la propagande. Cela tient en partie au fait que, devant le déluge de nouvelles qui déferlent chaque jour, le journaliste lambda n’a guère le temps de prendre du recul et de vérifier les faits avant l’heure de tombée, et le recours de plus en plus fréquent aux services d’agences de presse comme Q.M.I. ne favorise en rien l’approfondissement des questions soulevées par l’actualité.

Le gouvernement l’a bien compris et pour être certain que son message passe, il cultive les formules brèves et la répétition: « chacun doit faire se juste part », « 50 sous par jour », « les frais de scolarité les plus bas au pays ». Si l’on n’a pas entendu ou lu ces phrases au moins 100 fois ces derniers mois, c’est que l’on était en exil ou dans un coma profond. Or, ces «informations» ne sont pas neutres et méritent au minimum d’être interrogées. Qui l’a fait ? Quand et combien de fois ?  Pour espérer déconstruire la propagande d’État, il faut d’abord la reconnaître comme telle et lui opposer une force équivalente. Même si les leaders étudiants bénéficient d’une excellente couverture de presse, leurs voix  ne suffiront jamais à faire taire la déesse aux cent bouches qui propage ses arguments captieux sur toutes les tribunes et même à coup de pubs payées avec l’argent des contribuables : « Un mensonge répété 10 fois demeure un mensonge. Mais répété 1000 fois, il devient une vérité » a dit un jour un certain Adolf.

Il est déjà assez complexe de déconstruire des arguments d’apparence logique, comme celui de « la juste part » qui frappe l’imagination et s’impose comme une évidence jusqu’à ce que l’on se livre à une démonstration en règle, prouvant, avec exemples à l’appui cette fois, que l’idée n’a de sens que si tout le monde fait justement sa part, ce qui n’est pas le cas, hélas, dans une société où les richesses sont concentrées entre les mains d’une minorité. Mais si, au surplus, il faut s’évertuer à contrer la mauvaise foi systématique du gouvernement dans ce dossier (comme quand le Premier ministre assimile à des « menaces » la volonté des organisations étudiantes de profiter de la visibilité des événements touristiques pour attirer l’attention sur leur cause, ou lorsqu’il prétend que ce sont les étudiants qui refusent de faire des compromis, alors que si l’on examine de près tout ce que le gouvernement a mis sur la table jusqu’à présent, on constate que les concessions ne sont qu’apparentes, comme ces bourses de 5000$ que personne ne réclamera jamais puisqu’il faudrait renoncer à travailler pour y toucher et consentir paradoxalement à un endettement plus grand afin de combler le manque à gagner), il n’y a pas d’espace assez grand dans les médias de masse pour développer un contre-argumentaire efficace.

Et c’est justement face à ce constat d’impuissance des médias traditionnels à prendre le temps et l’espace qu’il faut pour traiter d’une question d’importance que m’est venue l’envie de me joindre à la Mauvaise herbe. Je me sens le devoir impérieux de faire la chronique des échecs de nos professionnels de l’information dans le conflit actuel, moi qui ne suis pourtant qu’un simple amateur, sans expérience journalistique antérieure et qui ne peut compter, au mieux, que sur de modestes compétences en rhétorique et analyse des discours, disciplines que j’enseigne, entre autres choses, à l’Université du Québec à Chicoutimi. J’aborderai éventuellement d’autres sujets, mais pour l’heure et comme avec les adventices qui prolifèrent sur mon terrain, je m’accorde le droit d’être monomaniaque. 

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

6 thoughts on “L’échec des médias de masse

  1. lucie

    De la clarté, ça presse!
    La vérité, enfin!

  2. Jacques Beaudry

    Mon cher Luc, quel style! Quelle analyse pénétrante. Tu as raison. Les formules laconiques font mouche. Le gouvernement les utilise jusqu’à plus soif. Cela finit par avoir un effet suggestif auprès des sujets réceptifs à l’hypnose médiatique, donc auprès d’une proportion considérable de lecteurs, auditeurs et téléspectateurs.
    Bravo Luc. Tu as la trempe d’un chroniqueur haut de gamme.

  3. Anne Marie Miller

    Bravo Luc pour ce premier texte ! Tu as tous les talents dis-donc : de la caricature éditoriale au billet critique et acéré! Je les suivrai avec intérêt!

  4. Christiane Carrère

    Un texte percutant qui touche juste à une réalité que les médias traditionnels peuvent difficilement dépeindre sans s’auto-suicider (?) et qui exprime clairement ce que beaucoup pensent…Bravo. (je partage 😉

  5. […] rien à voir avec un hypothétique complot. En guise de conclusion à mon réquisitoire contre les médias de masse, je voudrais très brièvement rappeler ici quels sont les filtres, identifiés par Herman et […]

Laisser un commentaire