Du bruit dans Landerneau, P.Q.

« Les voisins

en cette nuit d’automne

se foutent pas mal des feuilles mortes,

qu’elles soient de leur jardin

ou de Jacques Prévert. »

-André Loiselet

dans « Jazz ».

 

Une lointaine époque, pas bénie mais baptisée en masse. Celle où je lavais au matin les planchers d’un bar de ma ville natale. J’y remplissais aussi les frigidaires en portant une attention scrupuleuse à ma rangée de la veille. Après un bon allongé, on ne m’en passait pas une sur l’inventaire. J’avais alors souvent pour compagnon de changement d’huile un ami oeuvrant pour sa part comme caddy au club de golf en haut de la côte. Il dormait dans son char, tout près du clubhouse. Je n’avais pas enlevé ma veste qu’il cognait à la vitrine. Nous nous retrouvions ainsi après trois heures de sommeil, épuisés mais pas tout à fait ravis, à tenter un hasardeux bilan de la nuit précédente et à jaser entre autres de poésie, heureusement.

C’est dans ce contexte que j’ai découvert Le Mal des anges d’André Loiselet. Saugrenu d’inaugurer une chronique avec un livre paru en 1968 ? Pas grave, on me fait remarquer de plus en plus que je cause de choses de mon âge. Je corrigerai le tir autre part. Mais certains bruits dans l’air du temps en rappellent d’autres, de là Loiselet, qui m’a curieusement séduit par son chant singulier, grinçant.

Le Mal des anges compte au nombre des courageuses et nécessaires publications des éditions de la revue Parti Pris, animée notamment par Gérald Godin. Il s’inscrit dans une volonté de non seulement faire entrer la littérature dans les milieux populaires, mais également de l’en extraire. La note de l’éditeur précise d’ailleurs sur ce point : « Notre Loiselet est magasinier dans une grosse entreprise de plomberie de la région montréalaise. Il travaille de nuit et plus que huit heures par jour ». Les textes de Loiselet y sont aussi qualifiés de « nouvelles », mais leur aspect formel invite en plus son lecteur à y voir une narration poétique, tout comme la poésie sait être narrative chez Bukowski, pour prendre un exemple connu partageant les mêmes décors et personnages. Loiselet insiste toutefois plus densément sur les origines politico-sociales d’une certaine condition humaine et la colère n’est jamais loin.

« Les engrenages s’emboîtent les uns dans les autres.

C’est la société mécanique dans une âme de métal.

Mais il est comme chez lui, en prison,

habité par cette présence qui l’étouffe

de toute sa routine, par cette éternelle horloge ».

S’ouvrant sur une citation en exergue d’Antonin Artaud tirée de Pour en finir avec le jugement de Dieu (« …et l’homme a eu peur de perdre la merde »), le livre aborde pêle-mêle les thèmes de l’aliénation, du colonialisme, du bilinguisme, de l’automatisation et du racisme. Plusieurs des personnages émaillant les récits expriment dans la langue et les gestes une violence désespérée et impuissante, trouvant un ultime refuge dans l’alcool et les culs illusoires, volontaires ou non. Pour tout dire : ça sacre, crie, sue, rumine ferme et chauffe dans l’entre-jambe.

« -S’un holdup, cibouère ! Cé pas une parade de mode.

icitte! »

Les caissières se révoltent :

« -Oui, m’sieu! »

disent-elles, punaises qui font « ouch »

sous la semelle qui les écrase…

Tiblanc est armé d’un .45 automatique

qui ne lui a, jadis, servi

qu’à clouer un cadre au mur de sa chambre.

Un .45

automatique

parce que, aujourd’hui, l’automatisme prévaut.

Les deux bandits viennent de perdre leur emploi

du temps

le mois passé,

à cause de l’automation. »

Je ne reproduirai pas ici les passages les plus difficiles du Mal des anges. Sa lecture conserve tout son effet de choc encore aujourd’hui. Même après le passage du temps, il me donne envie de hurler. Et Loiselet demeure l’un de ceux qui m’ont décidé à tenter le tout pour le tout dans l’écriture. Vous aurez peut-être un peu de difficulté à le trouver. L’auteur a fait l’objet de censure lors d’un octobre houleux. Mais il continue de faire du bruit. Loiselet écrit toujours, quelque part. On l’a dit assagi et à écrire des histoires d’amour… entre deux junkies. Quant à moi, mon exemplaire du Mal des anges porte toujours les traces d’une étiquette orange fluo et il n’est pas à prêter. Je vous souhaite la même chance que moi et j’espère ardemment sa  réédition pour vous et pour que ce chant sorte enfin de l’ombre.

 

Pour en savoir plus sur Parti Pris :

http://www.banq.qc.ca/documents/a_propos_banq/nos_publications/revue_banq/revue2_2010-p_6-17.pdf

 

Malcolm Reid

Notre parti est pris

(un jeune reporter chez les écrivains révolutionnaires du Québec), 1963-1970

Presses de l’Université Laval, Québec, 2009, 344 p.

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