Pop-corn et jus de raisin

J’ai ce souvenir où, assise sur le comptoir de cuisine, mes petites jambes ballantes, j’assiste mon père dans la cérémonie du pop-corn. Ce soir, j’ai la permission de regarder les Grands-Film jusqu’à la fin. J’ai cinq ou six ans et il n’y a pas d’école demain. Mon père chantonne avec sa voix de mirliton, celle qu’il emprunte quand il est de très bonne humeur, la chanson des chapeaux ronds qui me fait rire : « Ton, ton, ton, ton, souin, souin, souin, souin… », claironne-t-il en me chatouillant le bedon. Normalement, il a une voix de ténor. Une vraie, une belle voix de ténor, comme un toréador. Mais en ce moment, il chante ces âneries sur le ton le plus aigu qu’il peut prendre en soufflant très fort par le nez.

Sous mes yeux qui ne perdent rien, il officie. Je me tiens coite. Le moment est rare et précieux. Il soulève le sachet de plastique qui contient, dans deux compartiments séparés, les grains de maïs d’un côté et le « beurre » (une huile solidifiée, avec arôme et couleur artificiels, salée à l’excès, mais on s’en fout c’est délicieux) de l’autre. Il donne trois petites tapes sur le paquet pour faire descendre le beurre et, avec les grands ciseaux de cuisine en fer, il découpe précautionneusement le haut du paquet. Dans le grand chaudron dont se sert maman pour cuire la sauce à spaghetti, il fait tomber la motte trop jaune, qui fond en gardant sa forme rectangulaire. Rapidement elle rétrécit, comme une peau de chagrin. Le parfum de ce succulent ersatz monte rapidement de la marmite avec des crépitements de plus en plus denses. C’est moi qui ai le privilège de verser les grains de maïs dans le beurre, une fois que tout est fondu. Fascinée, je regarde tomber les petites boules dorées dans le liquide doré. Mon père s’approche et saisit les poignées de la marmite dans ses grandes mains. Ses pouces recouvrent entièrement le dessus des poignées plates. Il imprime un large mouvement circulaire au récipient pour que tous les grains soient bien enrobés de beurre tout en récitant, en guise d’incantation, une comptine guillerette que je suis incapable de répéter après lui : «Pop sacavi… » — je ne m’en souviens même plus. Il repose la marmite, lui met son couvercle, et la fête alchimique commence dans l’obscurité du creuset. D’abord doucement, un pop par ci, un pop par là, puis de plus en plus vite, de plus en plus fort, jusqu’à ce que tout explose et libère une incomparable odeur où se mêlent blé d’inde, beurre frais, sel, feu, et quelque chose de sucré. De temps en temps mon père reprend les rênes du chaudron pour le secouer énergiquement. Il ne faut surtout pas que ça colle au fond ; en ce cas, on serait obligé de recommencer tout le rituel. La casserole frotte sur le rond chaud dans un grand fracas de ferraille.

Tandis que le grand œuvre se prépare, entre deux secousses infligées à la marmite, mon père voit aux rafraîchissements. Il sort du frigo la bouteille de concentré de jus de raisin Welch’s. Il n’y a dans la maison que nous deux qui en buvons, et seulement dans les occasions spéciales comme aujourd’hui. La vue de la bouteille me fait saliver. Le liquide épais, presque noir à force d’être violet, est versé dans deux verres immenses. Je me souviens de ces verres à carreaux jaunes. Mon père aimait boire à grandes goulées. Ma mère s’arrangeait pour qu’il ait des verres à la taille de sa soif. J’ai gardé ce goût pour les grands verres. Donc mon père verse dans le fond de chaque verre, et à l’œil s’il vous plaît, deux onces de concentré de jus de raisin presque noir à force d’être violet. Son parfum, très fort, pénètre jusque dans ma gorge. C’est merveilleux. Ensuite mon père remplit les verres à carreaux jaunes de cubes de glace. Il en met tant qu’il y a de la place. Alors seulement il ajoute l’eau dans ce qu’il reste d’espace entre les glaçons. Il remue doucement avec son doigt, qu’il lèche ensuite en me faisant un clin d’œil. Pendant toute cette opération, il n’a pas manqué d’aller souvent secouer le chaudron. Les pops se sont peu à peu espacés. Mon père ferme le feu. Soulève le couvercle. L’arôme enveloppe toute la cuisine. Le pop-corn est versé dans un grand bol de plastique orange vif. Le festin est prêt.

Installée sur l’avant-bras de mon père, je porte le bol odorant tandis qu’avec les bouts de l’index et du majeur de l’autre main, il tient les deux verres à carreaux jaunes qu’il serre l’un contre l’autre. Nous allons nous installer, bien collés sur le sofa vert forêt, dans le salon. Il mettra ses pieds sur la table et, bien calée dans son giron, j’étendrai mes jambes sur les siennes. Les glaçons tintent. Le parfum du jus de raisin est presque noir à force d’être violet. Assise sur le bras de mon père, je m’émerveille de me sentir si légère. C’est comme si en réalité il ne portait que le bol de pop-corn. D’ailleurs, si on me demandait mon avis, je n’hésiterais pas une seconde à claironner que c’est mon père à moi qui est le plus fort des plus forts de tous les pères du monde entier. Vous excuserez le cliché, mais il n’y a pas trente-six façons de le dire pour une gamine de six ans : j’en ai le cœur tout gonflé de fierté. Pas une goutte ne sera versée tandis que nous nous dirigerons, quasiment solennels, vers le salon d’où la musique des Grands-Films nous parvient déjà. Tranquille, maman lit dans le grand fauteuil, les genoux repliés sous elle, un verre de Coke avec une paille à ses côtés. Elle lève la tête, nous sourit à demi et replonge dans sa lecture. Vite, vite, ça va commencer.

Le sofa et le fauteuil sont tous les deux vert forêt. La table basse, orange brûlé. Beige pâle sur le mur de contreplaqué beige foncé, la vieille télé diffuse en noir et blanc les mésaventures de Jerry Lewis. Sur l’écran, je me souviens de l’image un peu brouillée d’une civière qui dévale une pente vertigineuse, au grand désespoir de son passager… Je suis blottie tout contre le corps large et chaud de mon père. Son vieux chandail rouge passé sent la sciure et le vernis. La couture de mon pyjama à pattes bleu ciel me tire la peau des fesses, mais je ne bougerai surtout pas pour la replacer. Le bras gauche de mon père entoure mes épaules et se déplace parfois pour prendre le verre à carreaux jaunes et le porter à sa bouche. Quand il fait ça, il me bouche la vue. Je ne bronche pas. Le moment est rare et précieux. De l’autre main, il fourrage dans le grand bol orange vif qui est sur mes genoux. Devant les grimaces de l’acteur, il rit de son rire rentré, ponctué de grands hou hou hou si la situation se prolonge… Il s’essuie parfois le coin d’un œil en mâchant avec émotion. Hou hou hou.

Mon père rit. J’ai sommeil. Quand je serai grande, on va se marier.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

7 thoughts on “Pop-corn et jus de raisin

  1. Magnifique! Vous faîtes la paire!

    1. Robert

      Merci Marie-christine! Un petit chef-d’oeuvre.

      1. Marie Christine Bernard

        Merci… Je rougis…

  2. Marie Christine Bernard

    Merci beaucoup! xx

  3. ChrIstine Chabot

    Même rituel chez-nous, mais pour la soirée du hockey!

    1. Marie Christine Bernard

      Avec le pop corn pis toute? Héhé… Les petites filles et leurs papas…

  4. Jean-Martin Fleury

    Vraiment un très beau texte ! Merci de nous l’offrir !

Répondre à Jean-Martin Fleury Annuler la réponse.