Les travailleurs de l’aluminium en photos au Carré Davis d’Arvida

Ce que la photographie reproduit à l’infini n’a lieu qu’une fois

Roland Barthes

 

Pour souligner son 75e anniversaire, le SNEAA (Syndicat National des Employés de l’Aluminium d’Arvida inc. section locale 1937) a eu l’idée brillante de rappeler les belles heures des travailleurs de l’aluminium à l’aide de modules photographiques installés en permanence (au moins deux ans) sur les trottoirs du Carré Davis.

On a inauguré, la semaine dernière, la première série de dix panneaux qui devrait être suivie d’une autre série sur l’autre trottoir et d’un immense tableau (sur le terre-plein) sur lequel on veut inscrire les noms des 23 000 travailleurs de l’Alcan (Rio Tinto) qui ont sué dans les usines arvidiennes depuis 1937.

Carl Dallaire, président du syndicat de l’usine Vaudreuil m’a souligné l’ambition du projet et l’implication des autres partenaires.

« On a eu l’idée de départ et par la suite les autres n’ont pas hésité à nous appuyer. Entre autres, «l’historienne d’Arvida», Lucie K. Morisset de l’UQAM, la Ville et le conseiller de l’arrondissement, la Corporation de développement économique et culturel d’Arvida, le PARVI. Toutes les photos ont été prises en 1943 dans les usines par un photographe de l’ONF, Ronny Jacques. Le syndicat voulait contribuer à sa manière à la conservation du patrimoine ouvrier d’Arvida. D’autres modules photographiques sont en préparation et on tente actuellement de répertorier les 23 000 travailleurs de l’usine qui sont passés ici. Le travail archivistique est difficile parce qu’une bonne partie des documents sont sur format papier.

Notre implication patrimoniale va plus loin, on discute présentement avec la Ville pour rénover notre immeuble avec une devanture en briques rouges comme on l’a fait autour du Carré Davis pour d’autres édifices.»

On ne peut que saluer cette initiative du SNEAA et de la Corporation économique et culturelle d’Arvida. Alors qu’ailleurs dans la Ville, à Kénogami, à Chicoutimi et à la Baie, les vieux édifices et les vielles maisons sont systématiquement rasés pour laisser place à des terrains vagues ou à … une autre station d’essence, un autre McDonald, une autre pharmacie,  un autre foyer de vieux, ou un autre bureau touristique. Dans cet arrondissement qui a le passé à cœur, on rénove, on met en valeur le patrimoine bâti, et même on tient compte de la contribution des ouvriers d’hier et d’aujourd’hui.

Maintenant, que penser de cette première série des modules photographiques illustrés par les archives de l’ONF et par son photographe d’origine britanno-américain Ronny Jacques (1910-2008 )?

Ce sont des clichés en grande partie captés dans les usines où l’on voit les travailleurs en action. Quelques-uns sont identifiés et j’imagine bien la fierté des parents et amis (encore vivants) qui se retrouvent en face de ces visages d’antan quelque peu embués par la pollution lourde de l’époque. Des noms ? Joe Landry, couleure, Jean-Batiste Normand, mécanicien de locomotive, Joe Tremblay, manipulateur  de palan électrique pour retirer des anodes cuites, Roger Lafrance, contremaître sur une montagne de rangées de lingots, Marcel Rhéaume, aide-installateur d’enroulements, etc.

Certains de ces travailleurs sont photographiés en plan rapproché et en gros plan avec le souci évident d’une certaine mise en scène. D’autres semblent avoir été «saisis» sur le moment en plein travail, dans le smog de l’usine qu’on considérait alors faisant partie des risques du métier. Sur maintes photos, les ouvriers ont la cigarette au bec ou à la main. C’est avant que le tabac soit déclaré cancérigène… Ils sourient à la caméra et ne semblent pas trop s’en faire avec la lourdeur des tâches à accomplir.

Parmi celles-ci, le pelletage de la fluorine, le cassage des croûtes d’aluminium en fusion, la coulée d’aluminium

Dans les cuves Söderberg, le forage de la bauxite sur les wagons avant le déchargement, etc.

Les photos de Ronny Jacques ont été prises en 1943, en pleine période d’effort de guerre. On imagine que ces clichés ont servi à dynamiser la population tout en soulignant la contribution des ouvriers anonymes à la victoire des alliés. Mais, on n’a pas pour autant dissimulé les rudes conditions de travail des usines de l’Alcan d’Arvida et même la présence parmi eux de quelques adolescents comme cette photo «D’Émile Blanchette, ébarbeur, assis sur un fût métallique ». Sur la légende, on a biffé son âge, …16 ans indiqué sur le projet d’origine.

J’ai particulièrement apprécié la photo de l’infirmerie (sur un mur on peut lire Défense de fumer, no smoking)

où l’on remarque des travailleurs éclopés (beaucoup de blessures aux pieds) et des infirmières attentives. Tous ont encore le sourire de circonstance.

Un autre cliché plus typique encore où des ouvriers posent sur leur vélo à la sortie de l’usine. Vélos équipés de paniers rudimentaires, fabriqués maison. C’est avant que le stationnement déborde de pick-ups, quelques décennies plus tard. La majorité des photos dévoile aussi les vêtements amples des gars qui travaillaient sur les pots d’alors, ornés de nombreuses pièces de chiffon pour s’isoler contre la chaleur.

Les clichés et les portraits de Ronny Jacques n’ont rien à voir avec la touche intimiste et poétique des grands photographes documentaires de l’époque, les Avedon, Cartier-Bresson, Capa, Doisneau ou encore le Canadien Yousul Karsh. Ils ont toutefois la qualité de restituer un contexte de travail hors du commun et de révéler le courage des ouvriers de l’aluminium de l’époque. Cette contribution au patrimoine photographique régionale est exemplaire. Elle pourrait sans doute donner des idées au Musée de la Pulperie qui tarde à mettre en valeur la contribution des photographes d’ici, trop préoccupé par la photo de presse internationale contemporaine. Rappelons encore qu’un musée sert d’abord à conserver et mettre en valeur le patrimoine sous toutes ses formes. C’est bien qu’une leçon culturelle provienne d’une organisation syndicale dans une région ouvrière comme la nôtre où les luttes des travailleurs de l’Alcan-Rio-Tinto durent toujours, malgré l’indifférence et les préjugés des élites locales et de la majorité silencieuse béate…

La formule des modules photographiques (sur support d’aluminium, format 72 x48) est particulièrement intéressante. On la retrouve dans de nombreux parcs et places publiques à Montréal et dans d’autres villes du Québec. Il était temps qu’on  s’en serve ici pour meubler nos centres-ville. Sur chaque photo, un code QR permet d’aller plus loin dans la documentation virtuelle à l’aide d’un téléphone intelligent. Le SNEAA a légué la propriété des modules à la Ville pour des raisons de protection en assurances. Celle-ci devra, j’imagine, entretenir les modules et les protéger contre tout. Le projet de 50 000$ a été financé en grande partie par les travailleurs.

Le Carré Davis vient de nous donner là une raison de plus d’aller y flâner par beau et mauvais temps. Longue vie au SNEAA.

 

Pierre Demers, poète rouge d’Arvida