Débarrer l’usine

Au moment où j’écris ces lignes, je n’ai aucune idée de ce qui adviendra de l’entente de principe entre Rio Tinto Alcan d’Alma et ses employés en lock-out. Toutefois, sans vouloir verser dans l’optimisme, les rumeurs de la ville laissent entendre que la situation est en passe de se régler. Toujours selon ces rumeurs, on indique que toutes les personnes ayant été appelées à négocier sont visiblement satisfaites de l’entente. On ne parle donc pas d’un deal de marde à l’image de cette entente bidon qui avait eu lieu entre le gouvernement provincial et le mouvement étudiant en mai dernier.

Évidemment, vous serez certainement nombreux à lire ces lignes alors que les résultats de l’entente entre RTA et les lock-outés seront connus de tous. On peut dire que vous avez une grande longueur d’avance sur moi.

On peut aussi déduire que j’ai une grosse chance sur deux de me planter dans les paragraphes qui suivent, mais j’oserai prendre comme hypothèse que le conflit aura bientôt pris fin. Même que dans votre espace-temps, tout ça sera déjà chose du passé. Et je le souhaite.

Comme certains d’entre vous le savent, dès les premières heures de ce conflit, j’avais pris position en faveur des travailleurs. Je croyais en leur combat. Maintenant, vous dire à quel point je me suis fait chier dessus au cours des derniers mois, vous en échapperiez votre iPhone. Rarement une semaine s’est écoulée sans qu’un vieux loup de mer se permette un petit cours de syndicalisme ou de « tu sais pas comment ça marche » auprès de moi.

N’ayons pas peur des mots, j’ai souvent eu l’impression d’être traité comme un p’tit clin. J’ai souvent eu le feeling qu’on me percevait comme un con sympathique, et naïf de surcroît, qui se laissait guider par son grand cœur et ses émotions. On a tenté à plusieurs reprises de me mettre dans la tête que cette crise n’était qu’une affaire de syndicats qui voulaient continuer à s’en mettre plein les poches. Naturellement, on m’a aussi servi l’argument de cul comme quoi les lock-outés n’étaient que des ostis d’gâtés pourris. On m’a prédit qu’Alma se dirigerait tout droit vers un mur pour ensuite sombrer dans un gouffre. Bref, de la marde, j’en ai assez entendu au cours des derniers mois qu’il va me falloir encore une bonne année avant qu’il arrête de m’en couler des oreilles.

Vite de même, de par le vocabulaire employé, je peux sembler méprisant quant à ceux qui se sont affichés comme n’étant pas en faveur des lock-outés, mais quand je parle de marde, je parle de ces raccourcis idéologiques qu’on crisse dans la tête du monde. Et là, pardonnez-moi, mais ici, il n’est pas question de niaiseries de gauche ou de droite. En fait, aucune position idéologique, politique ou philosophique n’est à l’abri du prêt-à-penser. Les cons sont partout. C’est dit.

Une chose est certaine, on aura appris bien des choses de ce conflit. Et comme le lock-out a rapidement pris une dimension émotive au sein de la population, plusieurs individus en ont donc profité afin de livrer aux autres, et ce, sans inhibition, leur conception du monde.

D’ailleurs, de nombreux points de vue intéressants et constructifs sont ressortis de ces débats. Je ne vous le cacherai pas, je crains que ces collisions d’idées s’évanouissent d’ici peu de temps pour laisser place à nouveau à l’abrutissement constant du confort quotidien, mais qui sait…

Parmi ces débats, j’ai particulièrement dénoté un grand sentiment de détresse chez plusieurs individus ayant fait le pari de la scolarité au cours de leur vie. Je ne vous ferai pas un dessin, je vous parle de ceux et celles qui se seront prêtés à des études postcollégiales. Ce n’est un secret pour personne, nous vivons actuellement dans une société où les hautes études ne sont pas très valorisées. Du moins, en partant du fait qu’un salaire est un bon indice de l’importance que l’on vous accorde…

Bien entendu, il y a le bon vieux cliché du médecin qui gagne une fortune annuellement, mais ici, on parle presque de l’exception qui confirme la règle. Par exemple, si je me fie à mon cercle d’amis et à mon entourage, ce sont généralement ceux et celles ayant fait des études universitaires qui tirent le plus le diable par la queue. La réalité d’un grand nombre de personnes instruites, c’est que leur travail dépend d’organismes ou d’institutions publiques et si l’état décide tout bonnement de donner le minimum, pas besoin de vous faire un calcul. Genre que les bills arrivent toujours pas mal trop vite…

En d’autres mots, si ton but dans la vie c’est d’aller à Vegas pis à Cuba chaque année, de chauffer un char neuf, de sortir dans les bars pour te payer les drinks à 15 piastres, d’avoir une grosse cabane pis de faire bonne impression auprès du monde en parlant de ta dernière journée de golf, fais un DEP, pars-toi une business ou… travaille chez RTA.

Là, ne pensez pas que je m’enfonce dans l’amertume et/ou la jalousie. Je veux juste rappeler aux désormais dé-lock-outés qu’une partie de la population a été derrière vous. Pas tout le monde, mais une partie quand même. On ne se mentira pas non plus, pour une bonne gang de lock-outés, ce fut là votre première expérience qui pourrait se rapprocher de l’engagement social. À la différence de l’activiste standard qui va s’engager spontanément sans en retirer quoi que ce soit, si ce n’est que le sentiment d’avoir fait quelque chose pour la cause, vous aviez un intérêt. Je vous crois quand vous dites que c’est plus pour les jobs de demain que pour vos propres jobs mais bon…

Heureusement, le lock-out n’aura pas causé les hécatombes financières et civiles anticipées par les plus pessimistes. Or, il reste que beaucoup de travailleurs et de citoyens d’Alma en auront payé le prix. Quand on vous répétait que vous n’étiez pas tout seuls, c’était dans les deux sens tsé.

Je ne vous dis pas ça avec en tête l’idée débile que près de 800 travailleurs deviendront subitement des activistes. Qu’on se comprenne, j’ai la ferme conviction qu’il y a certains profils de personnalités qui sont davantage prédisposés à s’engager dans des combats de tous les jours. Par contre, celui qui a eu, un jour ou l’autre, à mener un combat, se doit de ne jamais l’oublier. Ainsi, quand il sera confronté aux combats livrés par les autres, sa vision de ceux-ci n’en sera que bonifiée par une bonne dose d’empathie. Et c’est parfois comme ça qu’on devient le meilleur allié qui soit. Une opinion éclairée lors d’un souper entre amis peut changer bien des choses.

Enfin, j’espère de tout mon cœur que le dénouement du conflit de RTA Alma inspirera des gens un peu partout dans le monde. Qu’il leur donnera le courage de se tenir debout devant les multinationales réputées pour leur insensibilité et leurs agissements impitoyables. Qu’il aura fait trembler les fortifications d’un château imposant.

Et puis, à vous, dé-lock-outés, mes balades en char avec mon kid manqueront de vous.

Anyway, je continuerai à klaxonner quand je passerai en avant de votre local.

Juste pour qu’on se souvienne.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

One thought on “Débarrer l’usine

  1. Luc Vaillancourt

    Superbe chronique, merci!

Laisser un commentaire