L’amiante : économie, santé, éthique

La nouvelle s’est déroulée en douce, sur le petit bandeau noir du bas de mon écran, un vendredi soir, juste au moment où j’allais fermer RDI : « Québec accorde un prêt de 58 millions à la mine Jeffrey[1] ». Ça vous étonne?

 

Les points positifs de la mine

Ce n’est pas SEULEMENT pour gagner quelques votes qu’on a accordé un prêt à la mine Jeffrey. C’est aussi parce que c’est rentable. La ville d’Asbestos a bien choisi son nom : le mot grec pour « amiante » et aussi « indestructible ». Ce minerai est une merveille : en plus d’avoir des propriétés anti-feu, l’amiante chrysotile est aussi un isolant thermique et un coupe-son, il permet de prolonger la durée de vie des routes, sert aux navettes spatiales et à filtrer le vin (même en Europe où l’amiante est interdite, on fait une exception pour cet usage).[2]

L’amiante est très en demande dans les pays en développement. Bernard Coulombe, PDG de la mine Jeffrey, l’expliquait bien à la Tribune de Radio-Canada[3] : non seulement l’Inde, mais aussi le Bangladesh, la Malaisie et la Thaïlande par exemple, en demande et en redemande.

Il y a donc de l’argent à faire. Le PDG le sait et il en parle. Le gouvernement le sait aussi : le prêt des Québécois à la mine Jeffrey sera remboursé en moins de dix ans et le profit pour nos poches sera considérable, car les intérêts sont de 10 %. En plus des retombées financières de la mine dont on prévoit encore 25 belles années d’exploitation. C’est nettement un point positif pour ceux qui se préoccupent de l’économie.

Autre aspect non négligeable : les emplois. Entre 200 et 425 postes bien payés seront disponibles. Je suis une fille qui vient des régions. Je sais ce que ça veut dire. C’est joli Asbestos et Thetford Mines. Mais la beauté ne suffit pas pour faire vivre une ville, il faut des industries, du développement. Pour que les gens soient capables d’acheter une maison, de consommer, de dépenser dans les restaurants du coin, l’annonce de la réouverture de la mine Jeffrey est une excellente nouvelle. Prenez l’exemple de Fort McMurray en Alberta : tant que la mine est en marche, les gens sont prospères. Encore un point économique à ajouter.

 

Les points négatifs de la mine

Je suis pleine de bonne volonté, vous vous en rendez sûrement compte. Dans les points économiques, j’ai même omis de vous mentionner que la mine Jeffrey a déjà fait faillite et que les salaires ne seront pas si faramineux pour les futurs travailleurs de la mine. Mais penchons-nous précisément sur l’aspect négatif sur le plus connu…

L’amiante est cancérigène. Au même titre que le soleil disait M. Coulombe. Tout à fait, tout à fait! On se protège du soleil en mettant de la crème, on peut se protéger de l’amiante aussi. Alors supposons que les travailleurs de la mine d’Asbestos ont les mesures de sécurité en place pour éviter une contamination. Supposons aussi que les entreprises qui achètent le minerai sont sous surveillance (c’est la condition du gouvernement du Québec), même si elles sont en Malaisie. Supposons. Voyez comme ma bonne volonté peut aller loin.

Alors pourquoi j’ai une hésitation? C’est que l’amiante est un minerai durable… C’est donc dire qu’on oublie sa présence avec le temps qui passe. La page de Santé Canada, qui était censée me rassurer, éveille mes questions :

 Les personnes travaillant dans la construction, l’entretien et la rénovation de vieux immeubles peuvent être exposées à de très fortes concentrations de fibres d’amiante. Les milieux et méthodes de travail liés aux métiers de la construction et de l’entretien sont plus difficiles à contrôler que ceux liés au travail fixe […][4]

Ok. Le travailleur de la mine Jeffrey et celui de l’usine malaysienne sont peut-être protégés, mais va-t-on aller vérifier dans 25 ans, lors des rénovations aux bâtiments amiantés? On va placer des pancartes sur les locaux où l’amiante pose un risque, comme l’Université Laval (voir cette photo)?

 

Ça m’étonnerait. Parce qu’il semble qu’on ne l’ait même pas fait avec attention ici.

 

Mme Turcotte est une victime de l’amiante au travail. La Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) l’a confirmé et lui a versé une indemnisation, en dépit de l’objection de son employeur et de l’avis d’un expert. L’affaire a été tranchée en appel en septembre 2011, trois ans après sa mort.

 Mais elle n’est pas une victime comme les autres. Elle ne travaillait pas dans une mine. Ni dans l’industrie de la construction. Elle servait les repas dans la cafétéria d’une polyvalente en Outaouais.[5]

M. Coulombe réplique qu’on essaie de faire peur au monde… Et les médecins qui en rajoutent en dénonçant ce prêt du gouvernement québécois[6]. M. Coulombe a raison. J’ai fait peur en lisant des trucs pareils. Est-ce si vilain? Après tout, « la peur est un mécanisme de survie primaire en réponse à un stimulus spécifique, tel que la douleur ou un danger. En bref, la peur est la capacité de reconnaître le danger et de le fuir ou de le combattre […][7] »

 

L’éthique, ça vaut pas cher

Résumons : dans le coin droit, plusieurs avantages économiques. Dans le coin gauche, des risques pour la santé. Au Québec, on tente de restreindre l’accès aux espaces où l’amiante se désagrège et on essaie de prévenir les risques de cancer (souvent en retirant tout simplement l’amiante). Mais ailleurs, il est difficile de contrôler l’utilisation qui sera faite de ce produit, surtout à long terme. Et c’est pour les pays en développement que le risque est le plus grand.

Peu importe, il y a des pays qui veulent l’amiante. Un sympathique auditeur répliquait aux critiques[8] en disant que si le Québec n’exploitait pas ce minerai, la Russie n’allait pas se gêner pour vendre son amiante, et ce, avec de moindres conditions que le Québec. Tout à fait vrai. J’ai entendu une réplique semblable dans le bureau du directeur : « Monsieur, c’est vrai que j’ai écoeuré Gaston, mais j’étais moins méchant que les autres quand même! » C’est un beau raisonnement. Avec ça, on va très loin.

Éthiquement, on le sait tous que ce n’est pas très fort d’aller vendre un produit cancérigène, alors qu’il est dénoncé, qu’il est pratiquement complètement interdit en Europe et de moins en moins utilisé dans les pays développés. Même les gens d’Asbestos le savent. C’est sûr.

Mais l’éthique, c’est important quand ça bloque des contrats, quand un ministre de la Santé va travailler dans une entreprise de la santé, quand les compagnies de gaz de schiste viennent s’installer sur nos terrains sans nous en parler. Des actions légales, mais moralement, on pourrait faire mieux. Respecter le monde, c’est ça l’éthique.

Force est de constater que l’éthique prend le bord quand une élection approche, que nos poches se remplissent et que les principaux malades seront de l’autre côté de la planète. Dommage.



Commentaires

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8 thoughts on “L’amiante : économie, santé, éthique

    1. Magnifiquement comique. Nos politiciens sont de tels humoristes!

    1. Très pertinent. Les pubs du PLQ seront justement mon projet sujet. On risque d’en avoir plusieurs dans les prochaines semaines!

  1. Didier

    Je me permet de faire un lien vers un petit site fort intéressant sur le désamiantage : http://www.desamiantage.org/

    1. C’est très pertinent, merci!

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