Illuminations

Illuminations

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aux temps médiévaux, toute vie était la manifestation d’un ordre divin. Plus particulièrement en arts, chaque objet célébrait l’ordre et la lumière dans toute sa splendeur et son apparition sur terre. Les marchés étaient inondés de peintures de pacotilles, breloques et autres enseignes populaires religieuses. Il est curieux de remarquer que cette époque soit ironiquement nommée l’âge noir, malgré l’omniprésence de la lumière sacrée sur tout l’ensemble du réel. En ces termes, l’époque proto-féodale était une des premières sociétés de surveillance, puisque dans la relation avec l’environnement, il n’y avait simplement nulle part ou se cacher. Tout était systématiquement éclairé par la vérité divine.

Ce n’est qu’à partir de la renaissance qu’on put observer un changement dans l’ordre de la pensée. La notion d’obscurité fit son apparition progressivement dans la notion d’esthétique. L’homme de goût se définissait maintenant comme « celui qui aime contempler les secrets » à travers la réalité des objets. Il n’est plus tributaire d’un monde immuable, ni béni de la présence de Dieu dans chaque chose. Au contraire, c’est l’absence de Dieu qui crée les conditions fondamentales nécessaires à la notion de culture.

Aujourd’hui, chaque centimètre de la galerie d’art est baigné dans la lumière implacable des néons. Dans le film L’armée des 12 Singes (1994) mettant en vedette Bruce Willis et Brad Pitt, on voit les deux protagonistes évoluer dans un asile psychiatrique. Jeffrey, un des détenus, tente frénétiquement d’expliquer les rouages de l’institution et l’endoctrinement des médias, tandis que son comparse, visiblement secoué, observe la scène. Ce plan particulier exprime à merveille l’espace schizophrénique de l’art contemporain. Plus important encore, il faut réaliser que tous ces gens qui occupent l’asile sont des acteurs hollywoodiens. Ils jouent leur rôle en face de la caméra. Alors ce n’est pas tant la folie et la propagande médiatique qui fait loi à travers la culture, mais bien la propension idéologique de chaque individu à simuler son propre état de folie, et ce à l’intérieur même du cube blanc capitonné de l’art actuel.

Malgré les opinions très fortes à l’égard d’une société laïque, libéré de toute contrainte religieuse, je crois qu’il faut toutefois réaliser aujourd’hui que nous vivons dans une société absolument sacralisée. Regardez autour de vous, baissez les yeux, que voyez-vous ? Des icônes. Un tas d’icônes de navigateurs, logiciels de toute sorte, qui eux aussi baignent dans la lumière béate et infatigable de l’ordinateur. Sans oublier toutes ces images de pacotille de chats ou de paysages incroyables qui constituent le flux habituel de notre vie de tous les jours et qui laissent, finalement, peu de place à l’interprétation.

 

[Gauche] BYOB SAGUENAY au centre d’artiste Le Lobe
[Droite] Hyperobjets par Mathieu Valade à la Galerie Séquence

 

Revenons à la lumière. L’habileté de l’œil à enregistrer les détails ou à distinguer plusieurs couleurs et contrastes en accord avec la perspective diminue lorsque la magnitude de la lumière augmente. Cette loi est la base de la photométrie et mérite d’être mieux connue en art. Il s’agit d’un axiome physique expliquant l’aveuglement progressif en face d’un flux lumineux important, et peut être aisément comparé aux peintures religieuses de l’époque, mais aussi à l’immense présence technologique d’aujourd’hui. Comme aux temps médiévaux, l’apparition massive des écrans tactiles et des projecteurs vidéos participe aussi au jeu complexe des idéologies en aveuglant ses sujets d’une aura sacrée, étrangement vidée de caractère divin. Car c’est précisément le point d’entrée de la pensée contemporaine en arts et dans plusieurs autres sphères de la société ; une schizophrénie sans schizophrénie, le mot de Dieu sans Dieu. En ce sens, l’idéologie actuelle est la non-idéologie, elle est le résultat d’un long processus de dénaturalisation et nous sommes les premières générations à l’expérimenter.

 

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Commentaires

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2 thoughts on “Illuminations

  1. Alexandre Robichaud

    L’Antéchrist en quelque sorte… 😛

  2. François-Mathieu Hotte

    Une société qui ne crois plus en rien aura de plus en plus peur de celles qui croient encore en quelques choses.

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