La peur de l’ours

Je ne vous dirai pas où c’est parce que ce genre de chose, ainsi que le veut la tradition, ne doit se partager qu’en petit cercle d’initiés. Ainsi je me meurs de savoir où diable le chef Marcel Bouchard va cueillir ses morilles, mais il garde ça pour lui parce que les morilles, c’est rare et délicieux, et quand on en trouve une talle on n’en claironne pas les coordonnées sur le GPS à tout le monde.

Bref, c’est un petit chemin escarpé qui descend jusqu’à la rivière. On l’emprunte, on s’attache les mollets avec de la broche et voilà qu’en pleine ville, on se retrouve au pied d’une falaise de granite rose, vieille face ridée du bouclier canadien. Tout en haut, une imposante colonie de corneilles craille en choeur avec tellement de conviction qu’on se sent presque soulagé de n’avoir pas vu de film de Hitchcock depuis un bout. Tout en bas, vous voilà dans une forêt ancienne, à peu près intouchée puisque située comme ça dans cet endroit quasi inaccessible. Les rebords du chemin, retroussés, nous indiquent que celui-ci existe depuis longtemps, peut-être avant le temps du curé de la paroisse Sainte-Anne, vous savez celui qui a arrêté le Grand Feu au nom du Saint-Esprit, en 1870… Oui, oui, c’est pour ça que Chicoutimi-Nord n’a pas brûlé cette fois-là. C’est écrit au pied de la grande croix qui surplombe la falaise. C’est aussi écrit qu’il n’y a plus eu d’accidents de traversier depuis qu’elle est là. Et qu’elle a protégé aussi les gars de la paroisse pendant la guerre… Bon, j’arrête, vous êtes à la veille de deviner où se trouve mon petit chemin escarpé.

Un chemin creux, disais-je donc, qui s’enfonce dans une forêt ancienne, et où vous accueille tout un peuple végétal qui chuchote ses histoires de pimbina, noisettes, amélanches, cerises à grappes et camerises, qui vous souffle des parfums d’origan sauvage et d’humus gras, qui vous tend des bras de tilleul plusieurs fois centenaire et qui vous montre la grande rivière Saguenay qui, à cause d’une bonne blague du chef Donnacona, a bien fait suer naguère le sieur de Roberval et ses gars, croyant trouver en amont des amoncellements d’or et de pierreries… Si vous regardez bien dans les miroitements de l’eau, à marée basse, peut-être que vous les verrez passer, accompagnés de leurs guides Ilnus, pagayant contre le courant. Peut-être même pourrez-vous remonter encore plus loin, quelques milliers d’années plus tôt, et entendre les rires tranquilles des femmes iroquoiennes cueillant les fruits et les herbes, et nettoyant les peaux sur la plage.

C’est là que je me tenais, dans la lumière fuligineuse du matin, les larmes aux yeux devant tant de beauté gratisse (oui, il faut remonter la côte après, mais c’est peu payer pour la grandeur du spectacle, je vous jure), la joue collée sur la peau rugueuse du tilleul mentionné ci-haut, quand la voix de ma mère a retenti dans mon esprit. Ou peut-être était-ce la voix de sa mère à elle. Ou celle de la grand-mère de sa mère. Où celles de toutes les grands-mères avant celle-là, et dont je porte la mémoire tissée dans la fibre de chacune de mes cellules.

Kessé tu fais là, tusseule de même en bas d’un cap de deux cents pieds de haut? Dans le bois? Su’l bord d’une rivière d’un quart de mille de large? Si y arrive kek’un, personne va t’entendre crier. R’tourne en haut, là. Tu r’viendras une autre fois, avec tes hommes, ou bedon avec d’autres femmes, ou bedon avec un gros chien. Mais reste pas là tusseule, c’est dangereux. On sait jamais.

On sait jamais. C’est vrai. J’ai regardé autour de moi. En effet, personne ne m’entendrait si j’appelais au secours. La peur m’a prise. Si quelqu’un venait? Je distinguais des traces de quatre roues dans les ornières du chemin creux. Les monsieurs en quatre roues, des fois… On ne peut jamais savoir ce qui peut leur passer par la tête quand ils croisent une petite madame toute seule dans le bois. La plupart sont gentils, faut pas croire. J’en ai croisé souvent des monsieurs dans ma vie. 99,999999% d’entre eux sont tout à fait du bon monde comme vous et moi. C’est vrai pour les madames aussi. Mais vous voyez, il s’agit d’une seule fois. Une seule malencontreuse fois, et il est plus fort que vous, et vous criez sans qu’on vous entende, et… bon. J’ai remonté la côte.

Chemin faisant, je réfléchissais à cet étrange état de fait, selon lequel je dois trimballer avec moi cette peur, partout, tout le temps. On sait jamais. Peur des endroits solitaires, peur des rues sombres. Peur des étrangers. Peur d’une maison qui craque. Peur d’un pas derrière soi. Et l’injustice, l’effroyable injustice m’est apparue, tout d’un coup, alors que je reprenais mon souffle. Je n’ai pas le même droit que l’autre à la beauté. Pas si gratisse que ça, la beauté, pour moi. Le privilège du territoire. Ça pourrait devoir se payer, profiter comme ça du territoire et de ses merveilles. On sait jamais.

Je suis rentrée chez moi avec un sac contenant des framboises, des amélanches, quelques noisettes et une botte d’origan sauvage. Et ce constat, à la fois triste et amusé qui me trottait dans la tête : depuis tout le temps que je marche seule en forêt, jamais, jamais je n’ai eu peur des ours.

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2 thoughts on “La peur de l’ours

  1. L’homme est un animal pour l’homme… et pour la femme. Et il est autrement plus dangereux que l’ours, n’est-ce pas?

    Se promener seule, le soir, dans un coin isolé…
    Le risque est là et on m’y a conscientisé jeune, moi aussi.

    J’ai toujours détesté cette partie d’être femme: marcher seule me faisait courir de plus risques qu’aux gars. Faut pas virer fou, je sais bien, mais… on ne sait jamais. Je ne m’en suis pas encore remis.

    😉

    1. Marie Christine Bernard

      Ben voilà. Moi aussi, j’ai toujours haï ça.

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