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Il n’existe pas d’expression dans le langage grec pour exprimer le mot « vie » avec toutes les implications que nous pouvons lui donner maintenant. Tous les termes anciens qui s’en rapprochent ne veulent jamais signifier la vie nue, mais une certaine qualité de la vie, en ce que la  politique était, selon la pensée de l’époque, non pas un attribut des êtres vivants, mais une différence spécifique de genre (politikon zōon).

La fusion de la vie nue avec la gouvernementalité est maintenant un fait acquis depuis un certain temps à l’intérieur des sociétés dites modernes, et continue cependant à muter dans une forme de pouvoir étatique sans organes, où la subjectivation des corps politisés engendre la crise interminable de la marchandise que nous vivons actuellement. En ce sens, la post-politique est ce moment précis de l’histoire ou nous expérimentons la politique comme une fiction servant à nous persuader que notre vie la plus primaire est bel et bien réelle.

Qu’est-ce que l’éthique aujourd’hui ? De l’auto-gestion ? Que devient l’éthique au-delà de la commodité, l’ajustement, l’efficacité et la naturalisation de l’état ? De l’auto-surveillance ? L’émergence de salons de bronzage californiens alimentés à l’énergie solaire est une image frappante de l’agriculture des corps et de la gentrification du sublime. Dans un lieu où éthique et readymade humain convergent, les sociétés contemporaines se présentent ainsi comme des corps inertes traversés par de gigantesques processus de subjectivation. L’accumulation toujours grandissante de dispositifs technologiques n’est d’ailleurs pas un hasard. Elle sert présicément à construire les fictions nécessaires pour la survie de la marchandise, neutralisant la crise ontologique en cours.

Les sports et loisirs, le bronzage le yoga et les aliments bios, au-delà de posséder les vertus que nous connaissons, sont le performatif de la crise de la vie primaire à l’intérieur de la politique. Ils appartiennent à une catégorie d’activité dont l’apparition est encore plutôt récente. Ce sont, à proprement parler, les véritables moteurs des croyances modernes, en cela qu’ils ont de particulier de nous proposer une chose vidée de sa substance. C’est précisément l’idéologie de la commodité et de l’objet d’art. Nous ne croyons plus en ces objets qui autrefois étaient sacrés, nous nommons et performons ces activités et ces objets à vide, et ce performatif creux est le moteur fondamental de la création de valeur sévissant dans le système actuel.

Les readymades aujourd’hui sont ce moment transcendantal de la négativité de la marchandise. Il appartiennent à tout le monde, et représentent en fait toute les activités périphériques qui ne semblent pas être de l’art, mais sont, comme le soulève le philosophe Sarat Maharaj, «  des  événements, des spasmes, des troubles qui ne ressemblent pas à de l’art et ne comptent pas comme de l’art, mais qui sont d’une manière ou d’une autre électriques, des nœuds d’énergie, des attracteurs, des transmetteurs, conducteurs d’une nouvelle pensée, d’une nouvelle subjectivité et d’une action que l’œuvre d’art visuelle traditionnelle n’a pas la capacité d’articuler »

 

Philippe Thomas, Les Readymades Appartiennent à Tout le Monde, 1993

 

En poussant la réflexion dans l’exemple, le jogging n’est pas seulement une activité banale, mais devient la machine idéologique des objets-individus. Car il ne faut pas oublier que la population, incluant les artistes, est aussi un readymade. Nous pouvons alors voir la culture comme l’alternative omnipotente du monde politique. Et l’art, plus que jamais, reflète cette négation transcendantale où l’absence de substance remplit la forme encore plus efficacement que la substance elle-même.

Peut-être sommes nous rendus à un point extrême où la culture, dans sa puissance globale, se transforme en agriculture, et traine dans son sillon les valeurs tant prisées aujourd’hui de surveillance, naturalisation, compassion (lire ici télé-réalité), d’accumulation technologique et de breuvages bio protéinés.

Peut-être est-il temps que les choses changent.

 

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