Derrière les expressions consacrées (Première d’une suite)

Un mot, disséqué, ne signifie plus rien, n’est plus rien. Comme un corps qui, après l’autopsie, est moins qu’un cadavre.

Aveux et anathèmes, Cioran

 

Il faut se préparer tout de même. Ils s’en viennent bientôt avec leurs gros sabots, les politiciens, les candidats d’un peu partout, les commentateurs, les blogueurs, les gérants d’estrades et les morning men/women pour nous endormir avec leurs phrases toutes faites, leurs expressions consacrées. Il faudra se tenir prêt, essayer de comprendre, de saisir les sous-entendus à travers leur salmigondis de propos hachés menus. C’est ce que je vous propose ici. Vous tenir prêts en revisitant ce qu’ils utilisent habituellement comme vocabulaire de base en public, devant les micros et la foule plus ou moins compacte qui les questionne. On le sait, la plupart du temps, les politiciens et ceux qui les commentent n’ont pas grand chose à dire. Ils répètent inlassablement les mêmes formules comme des commentateurs sportifs devant les déboires du Canadien. Ils se limitent à un lexique d’usage, composé de quelques phrases creuses et égales à elles-mêmes. Ils s’en sortent avec ça. Ils ont réponse presqu’à tout en répétant inlassablement ces clichés. De façon générale, les journalistes et les commentateurs qui les accompagnent (comme dans l’expression «m’accorderez-vous cette danse ?») s’en accommodent et s’en montrent fiers. Au-delà des mots du discours politique plane le vide intemporel des espaces infinis. De quoi nous donner le vertige quand on s’y attarde un peu. Comment arrivent-ils à tenir debout ces gens-là, à regarder droit devant ?

Voici donc quelques-unes de ces expressions consacrées dont ils useront abondamment lors de la prochaine campagne électorale provinciale. Faut se tenir prêt – tout de même. Creuser le creux discours.

 

*Il faut créer la richesse

C’est quoi ça la richesse ? Et c’est pour qui ? Les politiciens n’ont qu’une idée en tête, coller au pouvoir. Ils font tout leur possible pour convaincre l’électorat qu’ils contrôlent la production de la richesse. Comme si c’était la panacée de tous les maux et de tous et chacun. Comme si on ignorait que la richesse colle aux riches et décolle sur les pauvres. Or, la seule richesse qu’ils possèdent, c’est la nôtre à travers les fonds publics, nos impôts et ce qu’ils peuvent rapporter si on se sert de sa tête pour les placer aux bonnes places. L’autre richesse collective qui nous appartient, c’est les richesses naturelles. Là aussi on peut en profiter si on décide de mieux les exploiter à notre avantage. Mais on sait très bien que les politiciens au pouvoir actuellement, ceux d’Ottawa, de Québec et de Chicoutimi se préoccupent davantage de la richesse privée, de la leur, de leur parti au pouvoir et des amis et compagnies de leur régime. Ils veulent d’abord créer la richesse pour eux-mêmes. Point à la ligne. Quand ils disent qu’ils veulent créer la richesse, lire donc qu’ils veulent en premier lieu s’enrichir pendant que ça passe et placer leurs pions à la sortie de la vie politique. Il y a quelques exceptions, mais ils sont rares. Leur neutralité pendant le lock-out chez Rio Tinto Alcan d’Alma l’a très bien démontré. Les politiciens voulaient que la richesse demeure entre les mains de la multinationale.

*Au moment où on se parle

Une autre expression fourre-tout s’il en est une. En gros, elle signifie ceci : en réponse à votre question, je vous réponds n’importe quoi. Si c’est le contraire qui arrive, je vous avais prévenu. Les données, la conjoncture, les conditions gagnantes, les prévisions atmosphériques, bref n’importe quoi peu intervenir et changer toutes les règles du jeu. Peu importe, en vous disant «au moment où on se parle», j’aurai toujours raison, imbécile. Je vous ai piégé sans que vous vous en rendiez compte.

*Notre porte reste toujours ouverte

On ne veut rien savoir de vos propositions. Vous nous faites littéralement chier avec votre vision tordue du monde. Vous allez sécher sur le trottoir pendant des mois. On ne changera jamais d’avis. C’est nous qui avons le gros bout du bâton. Et si ça continue, on va vous y faire goûter. Notre position est définitive. On ne discute pas avec des gens comme vous. Nous sommes tout de même au pouvoir. Nous avons été élus pour gouverner, pour décider ce qui nous tente de décider. Néanmoins… notre porte reste toujours ouverte.

*Il y aura un choix à faire

On ne veut pas vous faire peur… mais il faut tout de même être responsable. C’est quoi l’idée de tenir compte des idées de tout le monde ? Le peuple nous a élu pour décider. Le peuple a toujours raison. Les sondages nous sont favorables. On ne peut pas accepter n’importe quoi. Nous partageons des valeurs communes. Le Québec a l’avenir devant lui. Il ne fait pas qu’il le rate. Il y aura un choix à faire et on va le faire pour vous. Laissez-nous donc le faire. C’est notre mandat.

*Les conséquences pour nos enfants

Nous n’avons qu’une seule préoccupation, l’avenir de nos enfants. Tous nos projets vont dans ce sens. Si l’on fait le contraire, les conséquences pour nos enfants seraient désastreuses. Nos enfants d’abord. Personne ne peut nous empêcher de travailler pour le bien-être, le bonheur de nos enfants et de nos petits enfants… avant surtout qu’ils prennent conscience qu’ils peuvent le faire eux-mêmes, sans doute mieux que nous.

À suivre

Pierre Demers, poète rouge d’Arvida

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2 thoughts on “Derrière les expressions consacrées (Première d’une suite)

  1. Gilles Harvey

    Ne pas oublier, On n’a pas le droit de dire que l’on veut se débraser des charges sociales. Mais casser du sucre sur le dos fonctionnaires est toujours populaire. Enfin, on veut que la privatisation de ces services soit la seule solution parce ils auront trop diminuer. On pourra ainsi faire une pierre deux coup, récompenser nos électeurs en diminuant les taxes des plus nantis et leurs donner des opportunités d’affaires pour qu’ils s’enrichissent toujours plus.

  2. Et le carré rouge, symbole de violence ! Et l’indépendance, menace à notre sécurité; et l’économie, l’économie, l’économie…d’abord stupide. Et les sacrifices qu’il faudra faire; se serrer la ceinture; Et la sécurité publique assuré par la loi 78; la protection du droit à l’éducation…

    Cé pas encore commencé que j’suis déjà tanné d’entendre Charest ou Marois. Les deux sonnent archi-faux. La CAQ, j’aime autant pas en parler.

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