La petite boutique des aurores

« Je ne suis pas bon

Dans le service après-vente

 

De toute façon

Dans mon commerce

Ça n’a aucune importance

 

Je tiens un comptoir

D’articles nostalgiques

Qui ne se réparent pas »

 

-Pierre Lavallée, dans « À vendre »

 

Je l’ai aperçu d’abord assez distraitement, entre les articles de fumeur et le sucre d’orge, au dépanneur près du terminus. J’allais acheter des cigarettes avant d’entreprendre un autre six heures dans la cuisine d’un restaurant où je perfectionnais le don de lire mon avenir dans l’eau de vaisselle. Il était là debout, ce petit livre consigné, étranger parmi les rumeurs de tiroir-caisse et de terminal de loterie. Je ne l’ai même pas ouvert. Je ne connaissais pas l’auteur. Pas de nom d’éditeur visible sur la couverture. Pressé, j’ai payé puis je suis sorti. Plus tard ou jamais, la poésie. Dans ce cas précis, ce fut jamais.

Les recueils de poésie à compte d’auteur pâtissent souvent du même a priori de la part d’une portion de la communauté littéraire que celui prévalant pour le genre auprès du lecteur moyen. Le diagnostic tombe avant d’avoir procédé à l’examen du patient. Lequel diagnostic oscille généralement entre les termes bô louésiiirrr et freak show. Pas d’éditeur = pas de vraie démarche. La poésie de marque sans nom, en somme et sans appel.

Or, pour peu qu’on se donne la chance de franchir le pas, le bonheur se trouve parfois au coin de la rue. En parcourant le dernier Pierre Lavallée, par exemple :

 

« Ils sont là

Assez souvent

 

Ils ne parlent pas

Ils ne font que regarder

 

Ma mère est parfois

Derrière le rideau de douche

Quand je me brosse les dents

Ou à la fenêtre de la cuisine

Quand je lave la vaisselle

 

Mon père lui

Est parfois à la fenêtre du salon

Quand je regarde la télévision

Ça dépend des émissions

 

Quand j’étais petit

Ma mère hurlant comme une muette

Avait voulu se jeter dans la neige

Dans la nuit de l’hiver

Mon cri l’avait retenue »

 

dans « Mes fantômes et moi »

 

Pierre Lavallée éclaire la scène de la poésie de sa présence à la fois forte et tranquille depuis plus de dix ans. Au contact d’autres paroles, le spectateur qu’il était d’abord a  choisi de se consacrer à l’écriture de manière définitive. Et pour avoir parcouru quelques-unes de ses publications depuis, j’étais impatient de lire Avant de partir.

Si de son propre aveu, « il faut entendre » et que sa petite musique prend tout son essor par le biais de la  performance, il demeure néanmoins que la partition ne gâche rien. Les textes de Pierre Lavallée, empreints d’une belle économie et parfois d’une ironie enrobée de candeur savent toucher à l’essentiel tout en feignant de tomber à plat. Ils évoquent le plus souvent un quotidien morne et cruel traversé de présences envolées et de lumières fugitives. Ils sont aussi hantés par le souvenir de ce qui ne sera plus ou ne sera jamais :

 

« Tu diras même

Que je suis

Le chameau de ton ombre

Et le cheval dans ta soupe

 

Et si tu dis

Que je suis

L’épaule de ta nuit

Je te croirai

Comme un rêve »

 

dans « N’aie pas peur de mentir »

 

Lavallée se révèle également d’un humour mélancolique certain quand il illustre le poids du corps et la disparition imminente, anonyme :

 

« Mon corps n’est plus autant utile

Il me reste encore

Un peu de temps inutile

 

(…)

 

Il y a une fuite du temps

Qui s’écoule dans mon appartement

 

Quand mon dernier bail

Sera dans un rectangle de journal

Il y aura un autre locataire

 

Peut-être un non-fumeur

Ou un étudiant en médecine

Ou un vieux plombier

 

Il y aura quand même

Une fuite du temps dans l’appartement »

 

dans « La fuite invisible »

 

Donc, j’ai bien reconnu encore une fois cette voix désarçonnante et rare qu’est celle de Lavallée.

Vous ne l’entendrez pas sur les planchers de grandes surfaces. Il faut faire un détour pour apercevoir enfin sa petite boutique des aurores, sur scène ou sur papier. Mais la poésie se tient parfois là, entre les articles de fumeur et le sucre d’orge. Parmi les rumeurs de tiroir-caisse et de terminal de loterie. Elle attend, debout.

 

Pierre Lavallée, Avant de partir, Québec, 2012, 73 pages.

ISBN 978-2-9810232-1-6

 

Pour joindre l’auteur et vous procurer le recueil :  [email protected]

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

3 thoughts on “La petite boutique des aurores

  1. Louis Côté

    Bravo Alain!

  2. Julien Robert

    Touchant de sincérité, en lutte contre ou avec la mort, condamné à s’exprimer à tout prix, mais sans prix. Parmi les rescapés de la Conquête, il hurle en silence un désir de vivre sans véritable espoir. Il cerne avec courage le vide infini de l’absurdité avec force détails.

  3. Julien Robert

    Je parle, bien sûr, de Pierre lavallée

Laisser un commentaire