Ça prend tout un village

Comme plusieurs le savent, j’habite un minuscule village. Et cela, depuis moins d’un an. On entretient généralement beaucoup de préjugés sur les villages, et je dois avouer que plusieurs ne sont pas tout-à-fait sans fondements. C’est vrai que tout le monde parle de tout le monde. Que tout se sait plus vite qu’ailleurs, et que les gens surveillent. Si votre chemin de vie est plutôt sinueux ou que vous faites dans le pas propre propre comme occupation, ça peut être embêtant. Mais j’ai fini par comprendre qu’il ne s’agit pas simplement d’histoires de cancans, de rumeurs, ou de voyeurisme. Il y a rarement de la mauvaise foi derrière tous ces gestes qui peuvent sembler intrusifs pour une étrange comme moi. En fait, dans un petit petit village comme le mien, tout le monde se connaît. Tout le monde n’aime pas tout le monde, mais on n’a pas le choix, on se croise dans la rue (la seule), au p’tit marché ou au bureau de poste. Alors si madame Chose en sait un peu trop long sur vous, si le monsieur d’en face vous surveille un peu du coin de la fenêtre, c’est avant tout par intérêt. Un intérêt provoqué par la proximité. C’est qu’en étant si peu et si proches, nos vies deviennent inextricables.

Madame Chose VEUT SAVOIR si vous allez bien, comment se portent les enfants et votre « mari ». Parce que ça l’intéresse. Parce que vous faites partie de SA vie. Pas savoir pour savoir, mais par sollicitude pour vous. Dès lors qu’on comprend ce phénomène, on se sent un peu mieux. Un peu moins observé comme une bête curieuse, plutôt intégré, comme un membre de cette communauté. Cela s’observe au quotidien de plusieurs manières, mais un phénomène m’a particulièrement impressionnée cette semaine. En plein après-midi, une ambulance passe sur la rue du Quai, girophares et sirène en marche. Quoi de plus banal? En ville, on entend des tas de sirènes chaque jour, les drames des autres nous laissent indifférents. Pourtant, chaque sirène signifie que quelqu’un est en danger, est malade, a gravement besoin d’aide… Ici, au village, une sirène d’ambulance veut dire que quelqu’un que vous connaissez probablement est en détresse. Une sirène de pompier signale que la maison de quelqu’un que vous connaissez sans doute est en train de brûler. Alors tout le monde a le même réflexe. On sort sur la galerie, pour voir où se dirige l’ambulance… Puis, le téléphone sonne. C’est madame Chose qui habite un peu plus en haut de la rue, qui veut savoir si vous voyez, d’où vous êtes, où l’ambulance est allée. Non. Alors vous raccrochez, et téléphonez à l’autre madame Chose, qui habite plus en bas de la rue, pour savoir si elle voit, d’où elle est… et on se demande tous: lequel des nôtres est malade, en détresse?

C’est ainsi que se définit la communauté, tranquillement. Quand on commence à s’intéresser un peu plus à l’Autre, par bienveillance, par amitié. Quand on veut aider, contribuer, participer, s’impliquer, s’engager…

 

***

 

Ça prend tout un village pour élever un enfant.

– Proverbe sénégalais

 

On a des nouvelles de Miro. La famille a dû écourter son voyage et ne pourra pas, en fin de compte, aller à New-York tel que prévu. Il ne va pas super bien, notre petit Miro. Son père, Jean, a publié ce message ce matin sur le groupe En support à Jean Angers:

Bonjour groupe

Voici la situation, le pédiatre nous a mis devant l’évidence, l’état de santé de Miro se détériore très rapidement , il nous sera donc impossible d’aller a New-York , d’autres nouvelles viendront plus tard, mais selon son médecin il reste de 4 a 6 semaines pour profiter du plus beau sourire de l’univers, alors j’essaierai de mon mieux de vous en faire profiter a chaque jour.

C’est crève-coeur, je sais. On reste sans voix devant de tels mots, comme si avant, on pouvait encore penser que ça ne se pouvait pas, que ce moment ne viendrait jamais. En fait, je trouve ça complètement surréaliste. Et puis même si on ne se connaît pas depuis longtemps, on habite à trois maisons l’un de l’autre. Si vous saviez comme elle est belle, Nadine, avec ses peintures et son sourire. Et Jean, qui joue au Super-Papa, tout en feignant d’être maltraité par son fils et menaçant d’appeler la DPP (direction de la protection des parents). Je me demande comment ils y arrivent encore. Étirer la bouche par en haut pour faire croire aux autres que cette douleur insoutenable est soutenable. Ils sont forts. Courageux. Beaux. Je les admire profondément. Je regarde mon fils et ma fille, le coeur gros, remerciant la vie de tout coeur, d’avoir des enfants en santé.

Miro est venu chez moi hier, pour se baigner. Dans l’eau, il arrive même à marcher. Il était content. Moi aussi. Je souriais. Lui aussi. J’espère qu’il va revenir aujourd’hui. Et le jour d’après. J’aimerais qu’il se baigne chez moi chaque jour, et pour toujours.

Il ne sert sans doute à rien de se dire que la vie est injuste. Il faut mettre nos forces ensemble. De l’amitié, des repas, de l’écoute… C’est maintenant que la communauté doit faire ses preuves. Loin de l’isolement que procure la ville, on est plusieurs, ici, à vouloir combattre ce sentiment d’impuissance face aux revers de la vie. On se croise au coin de la rue, et on s’exprime comme on peut. On discute. On pleure un peu, beaucoup. Ça prendra tout un village pour laisser partir Miro…

Commentaires

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8 thoughts on “Ça prend tout un village

  1. Vaneska

    Ouf….je suis sans autre mot.

  2. Anick Martel

    ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

  3. Martin-Thomas Côté

    Nous avons appris la nouvelle ce matin…. En fait moi je l’ai appris ce matin… Je trouve ca complètement déchirant… Mes pensées sont avec eux et moi aussi je regarde mon fils et je suis reconnaissant envers la vie. Je profite des moments que j’ai avec lui …

    Je crois encore aux miracles…Que la médecine peut se tromper…Que la science n’a pas toujours raison…Et puis je me dit que meme si elle a raison, elle ne pourra jamais quantifier ni même évaluer l’impact que cette histoire a eu sur nos vies. Il y a toujours un peu de bon lorsque l’on fouille …

  4. Éric

    Très beau papier Marielle. Ta plume sensible nous permet de connecter avec ton univers. Merci.

    La vie est toujours la vie. Au delà de ce nous inventons pour la meubler, elle reste fragile, belle, parfois source de joie ou de tristesse. Je n’avais pas entendu l’histoire de Miro.

    J’aimerais les étreindre, Miro, ses parents, tout votre beau village pour vous communiquer le sentiment qui m’habite en ce moment. Juste pour porter une partie de ce fardeau, ne serait-ce qu’une minute.

    C’est l’altruisme qui nous permet d’avancer, ensemble, depuis la nuit des temps. Il faudrait réapprendre à s’étreindre plus souvent. Même en politique, nous en serions peut-être plus humains.

    Votre blogue devient pour moi hautement addictif. Continuez à pousser en liberté dans les jardins mal fréquentés.

    1. Marielle Couture

      Merci, Éric. Heureuse de te compter parmi nous!

  5. Annie

    Merci de faire vivre l’empathie Marielle… Pleurer pour l’amour de la vie nous rends plus humain.

  6. Annick

    ♥ je remercie la vie d’avoir des enfants en santé et salue le courage de cette famille. Repose en paix petit ange et puis tu donner la force à tes parents de vivre cette épreuve.

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