Les filtres idéologiques et la crise étudiante

Dans ma série de chroniques consacrées à la couverture médiatique de la crise étudiante, j’ai tenté de mettre en lumière les distorsions, manipulations et effets de loupe assimilables au discours propagandiste. L’initiative semble avoir choqué certains et m’a valu quelques critiques, mais aussi de bonnes blagues, dont la meilleure à ce jour demeure un portrait présumé de ma personne, coiffé d’un chapeau en aluminium qui évoque la folie et le délire paranoïaque, et publié sur l’agrégateur de nouvelles Reddit.

Je n’ai pourtant rien inventé et mon travail s’est tout juste limité à appliquer le modèle de propagande élaboré par Edward S. Herman et Noam Chomsky dans Manufacturing Consent à un cas de figure précis : le journal La Presse. Ce modèle tend à démontrer que les médias de masse, par le choix des informations présentées, l’insistance sur certains aspects et l’omission des autres « servent à mobiliser des appuis en faveur des intérêts particuliers qui dominent les activités de l’État et celles du secteur privé. » (p. ix)

Il existe des facteurs structurels qui expliquent cette propension naturelle à la désinformation et qui n’ont rien à voir avec un hypothétique complot. En guise de conclusion à mon réquisitoire contre les médias de masse, je voudrais très brièvement rappeler ici quels sont les filtres, identifiés par Herman et Chomsky, qui déterminent l’activité propagandiste et les illustrer par des exemples qui ont partie liée avec la crise étudiante.

Le premier filtre réside dans la nature même de la bête : les médias appartiennent à des corporations qui ont pour but premier de générer des profits.  Gesca, et dans une moindre mesure Québecor, contrôlent l’essentiel de ce qui se dit ou s’écrit au Québec du fait d’une concentration et d’une convergence médiatiques sans précédent et particulièrement malsaines. Dans la couverture du dossier étudiant, cela semble avoir favorisé la promotion du principe libéral de l’utilisateur-payeur puisqu’il est en phase avec les valeurs du privé: il faut taxer les individus, pas les corporations!

Le deuxième filtre est la dépendance aux publicitaires qui constituent la principale source de revenus des médias. La controverse et les crises sociales inquiètent les commerçants et aucune division marketing qui se respecte ne voudrait voir paraître sa dernière pub de cosmétiques aux côtés de photos d’étudiants fraichement matraqués et ensanglantés. On préfère se tenir loin des scandales, des débats qui divisent et, surtout, des appels au boycott (Renaud-Bray en a d’ailleurs fait les frais pour avoir interdit le port du carré rouge à ses employés). La crainte d’effaroucher les publicitaires peut ainsi exercer une pression sur les choix éditoriaux et le traitement de l’information. On observe par ailleurs une dépolitisation du public proportionnelle à la montée et à la valorisation du consumérisme en Occident. L’inverse est aussi vrai. Qu’on me permette de citer à témoin un chroniqueur de La Presse: « Sans blague, savez-vous quel est le tout premier réflexe de l’Homme qui pense? Son tout premier réflexe est de CONSOMMER MOINS. » (Foglia, La Presse, samedi 30 mars 1996)

Le troisième filtre consiste à privilégier les sources officielles au détriment des indépendantes et à trop dépendre des informations transmises par les ministres, attachés politiques, agences de presse ou de relations publiques. Afin d’assurer une couverture impartiale des enjeux de la crise étudiante, il aurait fallu confronter de manière rigoureuse les chiffres du gouvernement à ceux d’organismes indépendants, comme l’Institut de Recherche et d’Informations Socio-économiques (IRIS) par exemple. Or les journalistes se sont généralement bornés à reconduire le discours gouvernemental sans aucune distance critique ou référence à des sources extérieures. Tout l’espace médiatique accordé aux leaders étudiant n’aura pas suffi à combler ces lacunes puisque le public a été conditionné à leur accorder moins de crédibilité qu’au gouvernement.

Le quatrième filtre correspond aux critiques émises par des institutions dominantes dans le but de discipliner les médias. Il s’agit la plupart du temps de dépêcher des « experts » pour contrôler les dommages occasionnés par une couverture journalistique contraire aux intérêts des élites économiques.  Ainsi, on ne s’étonnera guère des prises de position contre la grève étudiante de Nathalie Elgrably, membre du conseil d’administration de l’Institut Économique de Montréal, ou celle du libertaire Éric Duhaime, associé au Réseau Liberté Québec, deux organismes activement engagés dans la défense des valeurs conservatrices. Que doit-on penser du fait que Québécor Média s’est assuré d’employer l’un et l’autre comme collaborateurs réguliers? On me répondra que Léo-Paul Lauzon leur fait contrepoids, mais qui profite (et de loin) de la meilleure exposition médiatique?

Le cinquième filtre participe d’un antisocialisme primaire et de la prévalence des valeurs de la droite au sein des médias de masse qui les incitent à rejeter et à stigmatiser toute proposition susceptible d’hypothéquer le modèle de société auquel ils souscrivent. Je pense avoir montré, à travers les nombreuses citations qui accompagnaient mes chroniques précédentes, qu’il y a bien eu, du moins au sein de l’équipe éditoriale de La Presse, stigmatisation et rejet systématique des propositions étudiantes.

Ces filtres et autres moyens de contrôle ne sont pas toujours efficaces et il y aura forcément des journalistes capables de s’en affranchir, mais ces derniers sont tolérés, voire encouragés par le système justement parce qu’ils lui confèrent un semblant d’impartialité.

Nul besoin d’en appeler au complot: une fois mis en place, le dispositif opère tout seul. Il agit même au-delà de son cadre naturel du fait du conditionnement idéologique des lecteurs/ spectateurs qui perpétue ses partis pris à l’échelle individuelle.

Il en résulte une difficulté certaine à faire admettre à ceux-là que la manipulation médiatique existe et qu’ils en sont peut-être victimes. Ils vous retourneront l’accusation du tac au tac avec l’assurance que le discours dominant est forcément le plus juste et le plus objectif. Il faudra leur faire remarquer, sans arrogance et en cultivant toujours le doute, que rien n’est moins certain dans une société où la presse n’est plus vraiment libre.

 

Commentaires

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15 thoughts on “Les filtres idéologiques et la crise étudiante

  1. Toute personne s’intéressant à cet enjeux se doit de lire « Propagande, médias et démocratie » de Noam Chomsky. ISBN-10: 2923165101

    1. Luc Vaillancourt

      Tout à fait d’accord.

  2. Olivier

    Je travaille dans un département de ventes publicitaires d’un grand média, J’y suis depuis deux ans et j’y connais tous les jounalistes et rouages du média (pour bien le vendre!).

    Je suis d’accord avec toi sur un point: Il y a selection d’information.

    Mais cette selection n’est pas determinée par la corporation, par les ventes publicitaires, par des filtres idéologiques comme tu semble le croire.
    Une compagnie de comsmétique amerait bien ce retrouver sur cette page que tu décris; parce qu’elle est sensationnelle, les gens la lirons en masse et passerons du temps sur la page. En publicité , la seule correlation avec un article est le nombre de personne qui la liront.
    Le média , pour faire du profit, doit rendre son journal le plus attrayant possible. Autrement dit: il doit être sensationnelle.
    Parce que les médias traditionnaux tels les journaux et la télévision ne font plus de profit. Le marché est saturé et l’internet gruge des parts de marchés de manière éffarantes.
    Les grands médias ne cherchent pas a faire du profit mais à ne pas perdre de sous.

    Cette selection d’information est donc choisit en fonction de son sensasionalisme.

    Les medias choisirons les articles jounalistiques qui seront sensasionnelle par dessus ceux qui ne le sont moins pour rendre le journal le plus rentable possible.
    Ils choisirons aussi certains articles (et chroniqueurs) en fonction de complaire leur lectorat (pas la corporation) car le but ici n’est pas d’imposer une ligne de pensées mais bien de vendre des jounaux.

    Jamais , mon département , ou la corporation, n’a appelé la rédaction pour faire changer quelquechose.
    La rédaction est indépendante mais , elle-même, doit choisir ses articles en fonction de son sensationnalisme.

    Voilà! Le résultat est le même mais il ne faut pas voir de la propagande la ou il n’y en a pas!

    1. Luc Vaillancourt

      Merci du commentaire. Je vous concède volontiers qu’une entreprise qui vend des sparadraps et des bandages pourrait grandement profiter de voir sa pub aux côtés de photos montrant des étudiants ensanglantés. 😉

      1. Olivier

        Haha! Merci du conseil, je vais aller les solliciter pour la rentrée! Mais sérieusement , les annonceurs se foutent de l’article avec lequel ils sont placés. Ils veulent être le plus possible dans les premières pages , là ou sont placés les articles les plus lus. 😉

    2. Jérôme

      Une compagnie de cosmétique X qui appartient à un conglomérat Y peut en tout temps décider d’investir ses sommes en publicité ailleurs si une entité faisant parti de ce conglomérat est atteinte par les nouvelles publiées et nuisible pour le conglomérat tout entier. Si la fabrication du consentement était si évidente que vous la simplifiez, vous refuseriez vous même d’y participer. En plus de son travail de linguiste, Chomsky a consacré sa vie, et renoncer à une carrière de brillant universitaire, pour comprendre et documenter cette complexité. Nous somme tous responsables, soit en consommant, soit en donnant total crédibilité aux médias, de ce pourrissement communicationnel.
      Consommer moins et s’informer mieux est la seul façon de résister à cette force engendrer au sein du système économique dont nous sommes prisonniers. On ne peut pas faire de miracle en ce sens, juste être de bonne foi et faire des efforts. Bonne continuation dans la vente de pub 🙂

  3. Robert Ouellet

    Bonjour M. Vaillancourt

    Toujours étrange de vous lire. Bien sûr que Quebecor et Les éditorialistes de La Presse sont anti-etudiants, mais à l’inverse le même phénomène se produit à la SRC en faveur des étudiants.

    Pour vous en convaincre je vous suggère de réécouter l’émission d’hier de 24 heures en soixante minutes. AMDussault y a été très aggressive envers Jean Charest, correcte avec Francois Legault et complaisante avec Pauline Marois. D’ailleurs elle a clos son émission en rappelant à tout le monde que des manifs étaient en cours au centre-ville de Mtl et que le point de rencontre était la Place Emilie Gamelin. Wow…

    Je me permets également de vous souligner que vous dérappez carrément lorsque vous dites…
     » … il aurait fallu confronter de manière rigoureuse les chiffres du gouvernement à ceux d’organismes indépendants, comme l’Institut de Recherche et d’Informations Socio-économiques (IRIS) par exemple. »

    Or l’IRIS est reconnu comme un institut de recherche de gauche, donc biaisé. Allez sur leur site web et eux-même se définisse comme suit  »L’IRIS est un institut de recherche sans but lucratif indépendant et progressiste. »

    amitiées

    1. Luc Vaillancourt

      Merci de votre persévérance à me lire. Et vous croyez que les sources gouvernementales sont plus fiables et moins partisanes vous?

  4. Salut, et merci pour ce texte, bref on le sait corporations, banques, pharmacies, militaires sont contrôlés par les même malades que du temps des rois, à la différence qu’en 2012 les peuples pensent que les monarchies ( corpo ds un monde moderne) sont encore à manipuler LE MONDE et plus dangereux qu’avant.
    Entre autre les 100 dernières années n’on été qu’une permission spéciale de la part des dirigeants, nous faisant a croire à une démocratie = libertée, simplement pour nous assoire ds des UNIVERS CITÉ, à inventer ce monde moderne et haute technologies.
    Bref comme des cons , infantilisés ( waltdisney etc) nous avons servies les mauvais rois pour leur servire sur plateau d’ARGENT
    les armes nessessaires pour maintenant nous anéantir…on connait- pour ceux qui ne sont pas autruches- leur agenda esothérique…. ( aussi youtubehttp://www.youtube.com/watch?v=FJiCU6Jw0Co) une autre docu que le monde devrait voir)
    alors merci et a +

    1. Luc Vaillancourt

      Le portrait sur Reddit, c’était vous? 😉

  5. “None so blind as those that will not see.”
    Matthew Henry (1662-1714)

    Ceux qui font l’apologie des mass médias s’arrêtent presque toujours à la plus grande critique qui leur est adressée : les mass médias mentent. Ils croient, à tort, que c’est la seule ** vraie ** critique qui soit adressée aux mass médias et rejettent tout le reste comme des fabulations en vérifiant quelques faits sélectionnés et se disant satisfaits.

    Or le comportement des mass médias est beaucoup plus subtil (certains diraient insidieux); Ils sélectionnent l’information qu’ils proposent au lecteur ou à l’auditeur et transforment les faits pour cadrer avec la perception de l’entreprise (qui ici a le même réflexe qu’elle a dans le monde politique et économique; elle met sa survie et sa personne morale bien au-devant de la personne physique qui consomme son contenu). De cette manière, une manifestation ou un évènement qui donne un changement (social ou non) qui ne cadre pas avec l’opinion de l’entreprise cause son exclusion des manchettes, une couverture différée, l’amoindrissement de son impact.

    L’autre technique utilisée par les mass médias est l’encadrement du débat. Ainsi, lorsqu’un mass média explique les évènements, il délimite ce qui est acceptable de ce qui ne l’est pas, se basant non pas sur l’échelle de valeur des consommateurs de son contenu mais sur ses propres valeurs. Ainsi il est assumé qu’un étudiant qui ne paie pas pour ses études est nécessairement un étudiant qui gaspille des fonds. Or un étudiant n’est pas une entreprise privée! Avec le temps, cette substitution des valeurs devient automatique chez le consommateur; il n’est pas informé autant qu’il est entraîné à intérioriser les valeurs de l’entreprise sur ses valeurs propres.

    Finalement les mass médias utilisent une stratégie de rappel pour garder les valeurs de l’entreprise bien en vue – le spécialiste. Le spécialiste est là pour rappeler au consommateur la bonne manière d’interpréter l’information et intervient surtout lorsqu’il y a un évènement majeur où le consommateur pourrait interpréter l’information incorrectement (autrement que voulu par l’entreprise). Ainsi ces spécialistes, qui souvent ne savaient rien du sujet mentionné le jour précédent, deviennent des ressources – ils ne dispensent pas nécessairement l’information correcte mais l’interprétation VOULUE. Noter la nuance; l’objectif du mass média n’est plus nécessairement d’informer mais de FORMER. Les humains, d’une nature rebelle, ont constamment besoin d’être rappelés à l’ordre et informés du danger de s’entendre entre eux au lieu de suivre les directives d’un employeur ou du danger de ne pas adhérer aux « règles du marché ».

    Pour ceux qui ne sont toujours pas convaincus voici quelques cas qui illustrent ma position. Il y en a d’autres mais ils sont parfois difficiles à distinguer pour ceux qui sont des consommateurs lourds de mass médias ayant intériorisé avec succès les valeurs qui y sont véhiculées.
    – L’affaire des couveuses au Koweït : http://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_des_couveuses_au_Kowe%C3%AFt
    Les mass médias étant clairement pour la guerre (source de croissance économique) ils n’ont pas hésité à propager cette information qui s’est avérée montée de toute pièces. À noter l’absence de rétraction comme dans le cas des armes de destruction massive ou de changement de cap malgré la fabrication de fausses informations.
    – Une boussole qui encadre le débat
    http://www.radio-canada.ca/sujet/elections-quebec-2012/2012/05/04/001-interactif-boussole-electorale.shtml
    Voici quelques phrases qui montrent un mass média en train de réduire la portée d’un débat en l’encadrant idéologiquement et filtrant les positions jugées inacceptables
    –> « Les entreprises qui développent le Nord du Québec devraient payer beaucoup plus de redevances. » (En fait la question ne devrait pas être à propos de la redevance mais s’il est acceptable d’avoir un tel Plan Nord. Ici le droit d’être en désaccord avec ce projet s’est volatilisé)
    –> « Combien les étudiants universitaires devraient-ils payer pour leurs droits de scolarité? » (Maintenant le consommateur de mass média se voit révoqué le droit de demander la gratuité des droits de scolarité, l’idée étant considérée irréaliste et donc non recevable)
    –> « Le droit de manifester est plus important que le respect de l’ordre public. » (La formulation de cette phrase implique qu’une manifestation est nécessairement opposée à l’ordre public, ce qui est clairement de la foutaise; manifester est un droit clairement inscrit dans le code civil. L’entreprise médiatique aimerait bien voir ce droit révoqué car pour elle la manifestation est une menace à l’utilisation de son opinion comme mesure de la démocratie et surtout elle sous-tend l’idée de la syndicalisation, droit auquel l’entreprise privée s’oppose fondamentalement)

    Donc, trois stratégies (parmi d’autres) utilisées par les mass médias, non pas pour informer ses consommateurs mais pour les former; ces stratégies, on le constate, passent complètement sous le radar de la grande majorité des citoyens qui n’en prennent conscience que lors qu’ils sont sevrés ou qu’ils acquièrent une indépendance intellectuelle menant parfois à une sorte de cécité idéologique; nul n’est plus aveugle que celui qui refuse de voir.

    Tristement, un grand nombre de citoyens vivent une vie intellectuelle estropiée où ils embrassent la vraie ligne de conduite des mass médias modernes : « Ignore ce que dois ».

    1. Luc Vaillancourt

      Merci pour ce commentaire fleuve, perspicace et bien documenté.

  6. Frédéric Poirier

    Guy Simard ce matin au 985fm (presque mot pour mot): « Ça ne changerait rien que tous les étudiants aillent voter ».
    En commentant cet article de La Presse:
    http://www.lapresse.ca/le-soleil/dossiers/elections-quebecoises/201208/02/01-4561910-le-vote-des-18-24-ans-revu-a-la-baisse.php

    Dégueulasse.

    1. Luc Vaillancourt

      C’est du joli, en effet. Il y aurait beaucoup à dire encore sur la couverture partielle et partiale de la crise par le 98,5.

      1. Frédéric Poirier

        C’est effectivement assez éclatant comme partialité. Il sont très actifs dans la défense de la veuve de de l’orphelin. En autant qu’ils demeurent « la » et « le ». Lorsqu’ils deviennent « les » et qu’ils se regroupent et font du bruit…Holà minute…

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