Une heure de plus au calvaire

En éducation, la CAQ nous a fait une offre extraordinaire. Une offre pour accommoder les adultes, et nous permettre de savoir que nos enfants sont à l’école au lieu de « vedger » à la maison. Une offre qui ajuste l’horaire de nos enfants à la nôtre. Pourquoi ne pas accepter cette magnifique idée qui fait bien l’affaire des adultes pressés que nous sommes?

 

Décrochage scolaire

Pour bien planter le clou, Legault en déduit que cela « contrera le décrochage scolaire en permettant à l’enfant de développer un sentiment d’appartenance à l’école ». Excusez pardon?

Legault n’a aucune base pour appuyer cette affirmation. Aucune étude, aucun expert.

Disons que vous êtes un ado prêt à décrocher. Vous n’aimez pas l’école, vous ne réussissez pas. Les profs sont surchargés, les récupérations sont pleines. Pensez-vous vraiment que le forcer à rester une heure de plus lui fera du bien? Quel drôle de raisonnement! On voit bien que c’est seulement pour se débarrasser du problème de l’horaire que Legault a proposé ça! De l’aide aux devoirs à l’école? Ça existe déjà. Ça existe aussi à la maison, l’aidante venant même chez nous après souper, quand tout le monde est bien reposé.

Autre théorie. Disons que vous êtes une ado intimidée. Dès que la porte de l’école est visible, vous commencez à trembler et à regretter d’avoir mis le pied hors du lit. Ce bâtiment, c’est votre enfer. Et vous voulez lui faire passer là une heure de plus? Alors qu’à la maison, elle se sent à peu près bien, en sécurité? Vous voulez la pousser encore plus vers le désespoir ou quoi?

Je n’étais pas une fille qui décroche, j’aimais les études. Pourtant je n’aurais pas voulu rester une heure de plus à l’école. L’école, c’est « l’apprentissage de la vie », comme le disent certains. À la dure, précisons-le. On y entre à 9h, souvent à contrecœur. On y reste pour diner en vitesse, au milieu d’activités parascolaires. On la quitte à 16h, souvent avec joie, vidé de ses énergies et de son « jus de cerveau ».

Petit détour chez les profs : Legault veut les inviter à rester une heure de plus eux aussi, en échange d’une rémunération. Toujours la même et unique technique: les payer plus. Pour le chef de la CAQ, tout se ramène à l’argent. Mais que fait-on des conditions de travail? Ce serait beaucoup mieux pour les profs et les élèves qui décrochent : « Ce n’est pas un salaire plus élevé que nous voulons. Ce que nous voulons, c’est de l’aide pour nos élèves ayant des difficultés d’apprentissage et des difficultés de comportement […] Nous voulons avoir des dictionnaires récents, des romans, des grammaires et des guides de conjugaison pour nos classes. Nous voulons avoir moins d’élèves par groupe afin de favoriser les apprentissages et les évaluations pour l’ensemble de nos élèves ainsi que pour renforcer les liens avec ces derniers ».

 

Je suis « pro-vedge »

Grâce à Legault, je peux enfin m’avouer publiquement « pro-vedge ». C’est un mot qui ne fait pas partie de ma génération et de mon vocabulaire, mais je ferai un effort, comme le chef de la CAQ.

Il me semble qu’ado, j’étais déjà assez occupée. Sur l’heure du midi, j’avais des pratiques avec le groupe de musique. Tout de suite après l’école, il m’arrivait d’avoir de la photo. Et en soirée, j’avais des cours de natation deux fois par semaine.

Je l’avoue : entre 16h et 17h, je ne faisais rien. Ce qui voulait dire que je regardais la télé, ou que je finissais mon chapitre, ou que j’écoutais de la musique. Je ne faisais rien de constructif. Faire mes devoirs tout de suite après mon retour? Ce n’était pas possible. J’étais trop brûlée. Encore aujourd’hui, il y a des heures comme ça où je ne peux pas travailler, ayant peine à me concentrer.

Les devoirs, je les faisais après le souper. Le bedon plein grâce à mes parents. Relax. Sans souci.

« Vedger » fut un grand plaisir de mon adolescence. Un grand ennui aussi. Parce qu’on ne sait pas toujours quoi faire pendant ses temps libres. Surtout que moi, avant quinze ans, mes étés étaient complètement libres, à la maison. Je pouvais « vegder » TOUS LES JOURS! Voici des exemples de mes étés:

  1. J’ai recopié toutes les définitions des rois de France, du Larousse, en ordre chronologique. Bref, je me suis fabriquée un petit Wikipédia personnel.
  2. Je lisais des romans historiques à n’en plus finir, des Archie et beaucoup de bandes dessinées aussi.
  3. J’ai complètement transcrit un livre de fables de Pamphile Lemay.
  4. J’ai découvert la musique classique à la chandelle.
  5. J’ai animé des émissions de radio pour ma sœur, avec mes walkie-talkie.
  6. J’ai enregistré mes propres chansons sur des cassettes.
  7. J’ai fait du vélo, je me suis baigné, j’ai marché, j’ai visité des amis et la famille.
  8. J’ai regardé la télé : je me souviens qu’en août, il y avait plein de films d’Elvis et que le vendredi, je regardais des Colombo avec une amie.

J’avoue que réunir ces moments ensemble m’a fait beaucoup rire… Quelles idées bizarres…

Et c’est justement cela la clé de l’innovation.

 

Les bienfaits de « vedger »

« Vedger » permet de développer sa créativité. Ça ne paraît pas toujours quand on regarde l’ado. On lui reproche de s’enfermer dans sa chambre, de regarder trop de télé, de passer trop de temps au téléphone. Mais c’est pendant mes temps libres que j’ai développé mes goûts.

Je vivais dans l’insouciance, les divers projets personnels, l’ennui. Je devais monter moi-même mon horaire de la journée, je devais me trouver quelque chose à faire. Pendant l’année scolaire, on n’a que quelques heures pour « vedger » : cette fameuse heure après l’école, qui débarrasse notre cerveau de sa « liste de choses à faire ». Donc, d’être libre.

Et je crois qu’aujourd’hui, si je suis capable d’avoir autant de projets en même temps, c’est un peu grâce à tous ces minitests que j’ai faits, à tout ce temps libre qui me permettait d’inventer, de tester, de m’ennuyer, de me dégourdir aussi. Bref, de vivre.

Les chercheurs me donnent raison : « Un moment temporairement libéré de toute pression […]; un temps pour expérimenter, dans lequel on ne peut garantir aucune activité extérieure; un temps qui peut être perdu, mais qui peut aussi se remplir de nouveaux concepts, perceptions, façons d’être. C’est de ce genre de moments que surgit la nouveauté, et non dans le temps stressé d’un entrepreneur du monde des affaires. »

Vous trouvez que les jeunes ne font rien et qu’ils sont vaches? N’y-a-t-il pas un peu de jalousie là-dedans? Avez-vous envie de prendre une pause, vous aussi? De vous arrêter pour ne rien faire et penser à vous, rien qu’à vous?

En vieillissant, avoir du temps, ça devient tout un défi avec le travail, les bébés, les repas, le lavage, etc. On court tout le temps. On nous cesse de nous répéter de ralentir, de prendre davantage « le temps ». Il y a même des blogues fantastiques pour nous en convaincre, comme Les temps qui courent.

Mais si on ne laisse pas nos jeunes expérimenter ce plaisir et cet ennui, celui d’avoir un peu de temps libre, je me demande comment ils vont l’apprendre à l’âge adulte…

Une chose est sûre : ce temps « vide » est beaucoup productif que Legault se l’imagine. En voulant rendre la journée super-productive et en ne pensant qu’en termes d’argent, on a fait de nous des personnes qui travaillent, certes, mais qui accumulent les burnouts et les dépressions. C’est la réalité des adultes. Je refuse qu’on l’étende aux enfants. Laissons les ados être jeunes. Et surtout, laissons-leur un minimum de temps pour innover, du temps libre pour décrocher des « faut que » et aussi des moments pour faire… rien. Absolument rien.

Un temps sans pression, sans demandes, sans attente.

Ce qui peut en sortir est surprenant, vous ne pouvez l’imaginer.

Au milieu de notre tourbillon pressé, pas surprenant qu’on l’ait oublié.

 

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

4 thoughts on “Une heure de plus au calvaire

  1. Que j’aime : «Une chose est sûre : ce temps « vide » est beaucoup productif que Legault se l’imagine. En voulant rendre la journée super-productive et en ne pensant qu’en termes d’argent, on a fait de nous des personnes qui travaillent, certes, mais qui accumulent les burnouts et les dépressions. C’est la réalité des adultes. Je refuse qu’on l’étende aux enfants. Laissons les ados être jeunes. Et surtout, laissons-leur un minimum de temps pour innover, du temps libre pour décrocher des « faut que » et aussi des moments pour faire… rien. Absolument rien.

    Un temps sans pression, sans demandes, sans attente.

    Ce qui peut en sortir est surprenant, vous ne pouvez l’imaginer.

    Au milieu de notre tourbillon pressé, pas surprenant qu’on l’ait oublié.»

    Un gros merci de rappeler qu’il faut du temps et de l’espace pour développer sa créativité. Et qu ces moments et ces espaces, chacunE les trouve et se les approprie.

  2. Christian Martin

    Comme je le disais.. Après 2 paragraphes, j’ai eu de la misère à continuer.. C’est tellement n’importe quoi! J’ai un autre exemple: Mettons que je suis un extra-terrestre, qui arrive au Québec, qui voit que les enfants sont encore à l’école à 17h.. Bien je vais avoir de la peine! Pis on aime pas ca la peine nous!! Voyons donc! Avoir du temps libre.. Vous pensez qu’ils vont faire quoi de leurs temps libre? Bien non, ils vont pas faire du collage de papillons en papier ou du dessin au fusin.. Ils vont starter la web cam pis allez sur Facebook! … Du beau temps en famille ca!

    1. Christian: si vous aviez lu jusqu’au bout, vous auriez été encore plus en désaccord, puisque je ne parle pas du tout de passer du beau temps en famille (ce qui est du temps « utile »), mais que je prône au contraire de passer du temps complètement libre! Si le jeune veut utiliser ce temps pour faire du « pitonage » ou autre chose « d’inutile »: c’est son choix, je ne m’y oppose pas.

      Je ne souhaite pas que toute la vie de l’ado soit rempli de temps « inutile », mais qu’il en est un peu, à tous les jours, je trouve ça sain pour lui.

      Et puis, si vous étiez vraiment un extra-terrestre et que vous aviez fait le voyage depuis une lointaine planète pour visiter la Terre, vous seriez bien placés pour avoir expérimenté le temps à ne rien faire puisque le voyage doit être bien long! 😉

      1. Christian Martin

        Valérie, vous êtes si jolie que j’ai de la misère à vous trouver quelque défaut que ce soit… J’ai bien lu votre texte, en diagonale vers la fin.

        Je suis surpris car c’est rare que je lis un texte provenant d’une artiste ( ou pro-culture?), qui amène une idée de la « droite politique ». En effet, le désengagement de l’état, et l’idée qu’il devrait prendre moins de place dans nos vies (système d’éducation ici), sont des valeurs de la droite.. Et c’est rafraîchissant de constater que vous n’êtes pas tous à gauche!!

        Il se peut que M. Legault n’ait pas fournit d’études pour appuyer ses dires.. Avons nous besoin d’études pour savoir que les carottes sont bonnes pour la santé? Je n’en ai pas lu dans votre texte non plus sur les bienfaits de « Vegger » mais cela ne m’empêche pas pour autant d’en comprendre certains avantages (bien que peu)! Se comparer aux meilleurs, qu’ils soient asiatiques pour les résultats scolaires ou africains pour l’athlétisme, je trouve qu’il est grand temps qu’on le fasse!

        Vous semblez croire qu’automatiquement ces heures supplémentaires à l’école seraient consacrées à apprendre par coeur des formules mathématiques!? Je sais qu’au font, vous le savez que développer l’esprit d’appartenance à l’école, peut très bien se faire avec des activités parascolaires et c’est un excellent moyen de contrer le décrochage.. Je suis enseignant et les meilleurs moments que j’ai passé avec mes élèves sont ceux où nous avons restés après les cours justement, afin de mener un de leurs projets personnels (et oui, créatifs). Cela nous a aidés à consolider une belle relation de confiance de se côtoyer dans un contexte différen.. Je n’ose pas m’imaginer quels genre de projets nous aurions bâtis si nous étions tous allés s’étendre sur des coussins pour « vegger »..

        Est-ce qu’on ne peut flâner qu’entre 16h et 17h!? Non..

        Et finalement, si je comprends bien, il est correct de « vegger », car après 2-3 minutes, on se tanne, puis on se met à faire une activité créatrice, qu’on aurait bien pu faire à l’école de toute façon.. Donc « vegger », c’est l’espèce d’espace-temps où au lieux de se faire dire « fait donc de quoi », on se dit à nous mêmes « faudrait que je fasse de quoi »..

        P.S. Même si vous en douterez peut être, je suis un peu « culturé » car je fais de l’art à mes heures et il m’arrive même de lire!!.. Comment pourrais-je avoir une place sur ce site!?

        -Amicalement..

Laisser un commentaire