Entrevue inclusive avec un Algérien de Chicoutimi, Rafik Abel

Le racisme n’est pas un tout mais l’élément le plus visible, le plus quotidien, pour tout dire, à certains moments, le plus grossier d’une structure donnée

Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, La découverte, 2001

Toute espèce de racisme conduit inévitablement à l’écrasement de l’homme.

Jean-Paul II, Entrez dans l’espérance

Mauvaise Herbe : D’où viens-tu Rafik ?

Rafik : Je suis Berbère de la région de Kabylie, c’est une région située au centre-est de l’Algérie. J’ai fait mon bac en Algérie, par la suite, je suis allé vivre avec mon père en France. J’ai vécu dix ans à Paris et à Toulouse où j’ai étudié en Génie électrique. En 2008, j’ai passé huit mois en stage dans la région du Bas du Fleuve, à Rimouski. Je travaillais sur la transformation électrique des coupures de bois. Dans cette région, on voulait réorienter les usines de pâtes et papier qui fermaient les unes après les autres. J’ai parcouru tous les petits villages de la Gaspésie pendant mon séjour d’étude. J’ai aussi travaillé sur les parcs éoliens qu’on aménageait dans cette région à ce moment-là.

Puis, je suis retourné en France en 2008, mais j’avais la piqûre du Québec. C’est très différent de Paris et de la France, ici. On est plus près de la nature, c’est relax, la mentalité est différente. J’avais gardé mes contacts québécois et des amis m’ont proposé de faire mes études de doctorat en énergie éolienne à l’UQAC. Je suis revenu et je suis maintenant citoyen canadien reçu à Chicoutimi, résident permanent.

Mauvaise Herbe : Lors de ton séjour à Rimouski, as-tu été victime de racisme ?

Rafik : D’aucune manière. Je me souviens d’être arrivé là-bas à onze heures du soir et de m’être cherché un hôtel. Tout le monde était accueillant. Par la suite, dans les petits villages du Bas du Fleuve et de la Gaspésie, jamais j’ai senti qu’on me regardait de travers parce que je venais d’ailleurs. En France, j’ai vécu un racisme passif qu’on appelle, parce que c’est un pays qui accueille beaucoup d’étrangers, bien plus qu’ici au Canada et au Québec. Je restais dans le quartier des Pieds Noirs à Toulouse, c’est connu là-bas comme une sorte de ghetto.

On ne connaît pas ça ici.

Quand je suis arrivé à Chicoutimi je me suis intégré facilement. J’étais resté trois mois à Montréal, sans voiture, sans télé. Ici, j’avais besoin d’une voiture pour mon travail d’été, planteur dans le parc de Chibougamau. En 2010-11, j’ai planté 230 000 arbres. J’étais le seul planteur étranger dans le groupe. Il arrivait qu’ils me demandent de répéter mon nom parce qu’ils n’étaient pas habitués de le prononcer, mais de façon générale, ils me considéraient comme un des leurs.

Mauvaise Herbe : et au Saguenay ?

Rafik : Ici il y a tout de même une sorte de racisme passif aussi. Les étrangers sont plutôt clairsemés. À l’Université par exemple, l’an dernier j’ai participé à un comité pour favoriser l’intégration des étudiants africains qui se sentaient rejetés. Dans les groupes d’étude, dans les laboratoires, ils avaient de la misère à se faire accepter. Ici les étudiants forment des groupes d’amis serrés qui se connaissent depuis le Secondaire très souvent et qui restent ensemble jusqu’à l’université. Ils sont très communautaires. Ils voient mal les étudiants étrangers intégrer leurs cellules. Ça arrive, mais pas souvent. Ces étrangers universitaires composent tout de même plus de 10% de la population de l’UQAC et ils payent très cher leurs études (environ 6000$ par année).

Dans mon cas, je me suis bien intégré. J’ai des amis, je trouve les filles et les gars magnifiques et je n’ai aucun problème. Sans doute que mon passage par Rimouski qui est une ville très inclusive m’a aidé à mieux devenir Québécois.

Mauvaise Herbe : Comment as-tu réagi à la sorti du maire de Saguenay concernant les propos de Djemila Benhabib ?

Rafik : Le lendemain matin de sa sortie, je me dirigeais en voiture à l’université et j’écoutais les réactions de l’animateur de Radio X et les commentaires des auditeurs. Quand je les ai entendus dire qu’il fallait tous mettre les étrangers du Québec à bord d’un avion et les renvoyer dans leur pays, j’étais en furie. Je frappais sur mon volant et je criais tout seul «tabarnak», «tabarnak».

C’était la première fois que j’entendais des propos racistes comme ceux-là. Je n’écoute pas souvent cette radio mais je me suis rendu compte que les gens de gauche sont toujours considérés comme des parasites à leurs yeux. Ils dénigrent les syndicats, les assistés sociaux, les profs, les étudiants qui manifestent. Ça me choque ça aussi. Mon père était de gauche, socialiste, communiste. Moi aussi en France et à Toulouse. Ici si on s’affiche de gauche, on est classé comme indésirable par trop de médias qui sont la plupart à droite.

Les propos du maire sur les origines algériennes de Djemila Benhabib m’ont particulièrement choqués. C’est là que j’ai décidé de participer à la manif à l’Hôtel de ville. Le mardi suivant. Avant, je n’avais jamais manifesté au Québec. J’ai même signé la pétition ce soir-là qui circulait pour demander au maire de s’excuser.

Il ne se rend pas compte, le maire, que ses propos rejoignent toute la planète à travers les médias sociaux. Il ternit la réputation de la région en tenant un tel discours xénophobe et en s’entêtant pour le répéter. Depuis qu’il a fait sa sortie contre Djemila Benhabib, j’ai reçu deux appels d’amis algériens de Montréal qui m’ont suggéré de quitter Chicoutimi, pensant que l’ensemble de la population partage le point de vue du maire et de ses conseillers qui l’ont appuyé. Ma mère m’a appelé de Paris parce qu’elle s’inquiétait pour moi dans une pareille ville, mon frère de Belgique pour la même chose. En plus, j’ai un ami Algérien qui est ingénieur. Il devait choisir entre deux postes qu’on lui a offerts, un au Saguenay, un autre en Abitibi. En entendant les propos du maire Tremblay, il a opté pour l’Abitibi. Ce maire-là fait fuir les possibilités d’immigration dans la région. C’est une conséquence grave de son attitude autoritaire. Il ne mesure pas les conséquences de tels propos sur l’avenir de la région fortement marquée par son déficit démographique.

Mauvaise Herbe : Qu’est-ce que tu retiens de la manif de mardi dernier le 21 août ?

Rafik: CX’est un régime dictatorial que préside ce maire de Saguenay. Il se défend en affirmant qu’il a des appuis chez la majorité silencieuse, plus silencieuse ici qu’ailleurs. Même ses conseillers n’ont pas le droit de le contredire. C’est assez autoritaire comme administration. Même les policiers le soutiennent dans les moments difficiles comme ce soir-là. Il aurait besoin d’une véritable opposition pour changer de cap et apprendre à écouter tout le monde, pas seulement les citoyens qui votent pour lui à tous les quatre ans. Son attitude entretient la population dans une certaine forme d’ignorance qui peut déboucher sur du racisme. Dans la vie privée de chacun comme dans la vie collective et publique, il faut respecter les autres et se faire respecter. Je ne suis pas croyant mais je pense que le maire ne respecte pas les autres. Un jour, ses croyances vont l’emporter sur tout le reste. Mardi dernier, la population s’est tenue debout. C’était beau à voir et à entendre. Ce maire-là nous fait honte. Ce maire-là me fait honte.

Propos recueillis par Pierre Demers, poète rouge d’Arvida

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2 thoughts on “Entrevue inclusive avec un Algérien de Chicoutimi, Rafik Abel

  1. Excellent témoignage, qui ouvre une porte plus grande sur le côté sombre du racisme au Saguenay. Ce maire-là devrait démissionner, ou se faire démissionner, pour tout le tort qu’il cause, aux immigrants, à la Ville et à la mentalité de fermeture aux autres, qui bloque notre développement économique et culturel.

  2. Abel rafik

    Merci de rapporter mon témoignage. J’espère de tout mon cœur qu’il contribua à apporter une petite liure de lumière à ce maire aveuglé par ces préjugés, son arrogance, et surtout le mépris envers ceux qui ne sont pas d’accord avec lui.

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