LA MAJORITÉ N’EST PAS SILENCIEUSE

« [La majorité silencieuse] ne porte nulle part mieux son nom qu’en pays totalitaire, où le silence est un geste de survie. »

Allers simples, FRÉDÉRICK LAVOIE

 

En tant que directrice littéraire, je trimais fort cet hiver sur ce livre magnifique de Frédérick Lavoie, Allers simples. Je parle d’un livre de ma boîte d’édition (c’est la première fois sur sept billets) parce que la référence est nécessaire. L’exergue renvoie au sous-titre « La majorité silencieuse » de la page 309, car j’ai entendu, dans les dernières semaines, l’expression à plusieurs reprises dans l’actualité, expression utilisée à toutes les sauces pour rallier le plus d’électeurs possibles sous le signe du silence, de la soumission et de l’abrutissement. En d’autres mots, par « majorité silencieuse » il faut comprendre Allez en rang, vous autres, le plusse de monde que les autres qui font trop de bruit, toujours les mêmes.

Durant le printemps érable, je bossais sur le livre et les propos du récit de Frédérick ne cessaient de faire écho à certaines situations politiques québécoises et à certaines paroles de chefs. Ce n’est que dernièrement, alors que les événements se bousculent, que j’ai réouvert l’ouvrage et que j’ai relu le passage qui nous transporte en Tchétchénie, celui où on lit que « le silence est un geste de survie » pour « une masse de Tchétchènes ordinaires qui évoluent plus ou moins normalement », au gré de la paix fragile, de la violence et de l’arbitraire. Ni plus ni moins qu’une question de survie, parce qu’il arrive que des rebelles débarquent sans s’annoncer et qu’on n’entende plus parler de vous par la suite. En Tchétchénie, oui, il est question d’une majorité silencieuse à qui l’on suggère fortement de ne pas faire de vagues, de se taire ou de dire ce qu’il faut dire.

Or, au Québec, la majorité n’est pas silencieuse.

Au printemps, plusieurs ont préféré laisser les casseroles dans les armoires. N’empêche que ça argumentait fort dans les cuisines ! Je suis persuadée – parce qu’idéaliste – que les silencieux sont minoritaires et qu’ils ne sont pas silencieux mais plutôt lâches, « mous ». Lâches parce qu’ils se cachent derrière quelqu’un qui exprimera des idées – arrêtées bien souvent alors que les idées bougent sans cesse –, lâches à défaut d’avoir honte d’être xénophobes, misogynes, homophobes, lâches de ne pas prendre parole dans un pays où la liberté d’expression est une richesse, lâches d’instrumentaliser le langage de la sorte. Depuis le printemps, j’ai découvert une nouvelle face au visage québécois, une face que je n’aime pas voir : de la haine. De la haine au Québec. Des gens sont sortis de leur silence et ce qu’ils avaient à exprimer, ce qu’ils avaient comprimé tout ce temps-là, c’était une haine à la fois consistante et molle. La haine de celui qui ne pense pas pareil et le refus de discuter avec, parce que ses idées se manifestent, peut-être juste parce qu’il en a, des idées, parce qu’il étudie longtemps, parce qu’il réfléchit.

Au Québec, la possibilité de discuter est là. Je rêve du jour où l’on va mettre collectivement la barre très haute. Où l’on va reconnaître les intellectuels, car on a besoin d’eux pour construire les civilisations, pour poser un toit sur les quatre murs déjà montés.

« N’ayons pas peur des mots », a dit Françoise David, plus d’une fois, devant trois chefs englués dans une rhétorique qui est arrivée au bout de son chemin. Elle parlait du XXIe siècle. La parole vraie marquera notre époque.

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Et maintenant, c’est la campagne électorale, les événements se bousculent, les étudiants font du porte-à-porte. On parle de vote stratégique ; on parle de convictions. On dit que si on n’est pas debout, on est à genoux (une autre division binaire). Les têtes d’affiche se prononcent. Mais comment se faire une tête avec toutes les têtes d’affiche ?

Bernard Émond croit qu’il faut voter comme si on votait au second tour en France. Stratégiquement. C’est Charest ou Marois.

Lise Payette croit que Pauline Marois mérite de devenir la première Première Ministre du Québec et qu’elle est, au-delà du mérite, la plus expérimentée de tous les candidats. À quand repousserait-on la possibilité d’élire une femme à ce poste ? Pourrait-elle vivre ça de son vivant, Lise Payette, à 81 ans. Elle est curieuse de voir ça. « Ce qui me garde en vie, c’est la curiosité » disait-elle en entrevue la semaine passée.

Richard Desjardins est sans équivoque, comme toujours.

Et je répète à ma fille sur le point de marcher à longueur de journée : « Debout ! Debout ! Debout ! »

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Il faut se faire une tête.

Mes casseroles reposent sur les tablettes et je ne suis pas silencieuse.

Je suis heureuse de réfléchir tout haut en territoire politique.

Je ne me fais pas à l’idée de ne pas voter stratégique. En tout cas, on verra.

Il n’y a que les mous qui ne changent pas d’idées.

Commentaires

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3 thoughts on “LA MAJORITÉ N’EST PAS SILENCIEUSE

  1. Merci de partager tes réflexions. Merci de me faire connaître Allers simples de Frédéric Lavoie.
    Belle fin d’été et merveilleux automne.

  2. Jean-Philippe Baillargeon

    D’abord merci pour votre intervention!

    Je me permet toutefois une nuance.

    L’anti-intellectualisme existe en terre d’Amérique et il est, peut-être, un retour de balancier.

    Être intellectuel n’est pas un fait de classe, selon Gramsci, c’est l’individu qui origine d’un groupe organique qui se permet de réfléchir. Je crois que le mépris devient un cercle vicieux quand chacun dans son camp méprise celui qui nous méprise.

    À l’école, on nous apprend d’abord le mépris de celles et ceux qui n’apprennent pas à la même vitesse, on les pousse à décrocher d’elles-mêmes, d’eux même. On leur inculque la croyance qu’ils ou elles ne peuvent pas accomplir un travail intellectuel et qu’il y a des groupes distincts; les intellectuels, les capables, les manuels, les incapables.

    On laisse aujourd’hui la liberté aux gauchers d’exprimer leur talent, leur différence d’écrire à gauche. On laisse de plus en plus de place à l’identité sexuelle, on tente de libérer l’expression de la femme dans toute sa réalité, mais comme on fait le commerce de l’image de la femme, on ferait aussi le commerce du ressentiment en séparant les capables des incapables comme si nous n’étions pas complémentaires.

    Ceci dit la mollesse d’exprimer notre différence, notre propre idée, nos envies est assurément acquise, culturelle. Heureusement, on voit cette culture remise en question autour du printemps Érable malgré ce conservatisme des terres profondes, des peurs du désordre, de la dispersion, de l’insécurité. Comme vous le dites, la table de cuisine a été mise parce que des individus en groupe ont pris en charge leur courage.

    1. Mylène Bouchard

      Merci pour votre nuance M.Baillargeon. J’aimerais toutefois préciser ma pensée. Ma réflexion a passé très vite sur le sujet des intellectuels dans notre société, mais j’en aurais beaucoup plus long à dire. Je souhaitais, du moins, qu’une bribe de cette idée soit énoncée dans la formulation de mon rêve, de voir s’élever les exigences, de façon générale, dans tous les domaines, et surtout en politique puisque mon billet était politique et que l’on baigne dans le politique présentement. Nulle n’était mon intention de diviser (de façon binaire, ce que je trouve réducteur) les manuels et les intellectuels, encore moins de dire les incapables et les capables. Jamais, je ne dirais ça, car je ne le pense pas. Seulement, j’exprime le rêve de voir des politiciens savants (un politicien doit m’impressionner au niveau de la connaissance, c’est un a priori) qui sauront structurer les choses pour ne pas qu’elles soient menacées de s’écrouler à tous moments. Je crois qu’il faut élire des intellectuels. Et, tout ça demeure discutable, évidemment.

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