L’IRRATIONNEL QUÉBÉCOIS

Il est temps d’apaiser

cette fleur de la peur

qu’on appelle le monde.

Nous sommes cueilleurs,

le fruit est la Loi.

C’est nous le roi

et tout est là.

RICHARD DESJARDINS, La maison est ouverte

Il faudra voter mardi. « Il faut se faire une tête », écrivais-je.

Mais comment se faire une tête ? (Je ne parle pas ici de changer de coiffure.)

Se faire : se fabriquer, se construire.

Une tête : une idée, une opinion, un choix.

Comment se construire une idée ?

L’expression le dit : avec la tête, par la rationalité, par des moyens judicieux et sages, par des critères.

Le Québécois est un émotif, semble-t-il.

Quand on observe les grands phénomènes électoraux des dernières années, tant du côté fédéral que provincial – les vagues –, on conclut que le Québécois est un sensible, un imprévisible, un impulsif. Oui mais raisonnons ensemble. Voter n’a rien à voir avec une séance de magasinage durant laquelle il deviendrait difficile de retenir certaines pulsions de (sur)consommateur qui ne sait pas quoi faire de ses avoirs. Il ne s’agit pas là d’un saut au centre d’achat. L’électeur n’est pas sujet à devoir décider très vite de ce qu’il doit faire. Il y a du temps pour peser les pours et les contres de son jugement.

Première chose : dresser une liste de critères objectifs qui reposeront sur des fondements précis, de nature historique, morale, sociale, sociétale, pratique, etc.

J’ai dressé ma liste. La voici. Et ses commentaires.

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5 CRITÈRES POUR ÉVITER L’IRRATIONNEL

1. Expérience :

Qu’a fait le Québécois aux dernières élections fédérales ? Chez Bétonel, il s’est acheté – Acheter, c’est voter, selon Laure Waridel – un galon de peinture Poils de carotte afin de repeindre sa salle de bain. Non seulement, il venait de remercier sans préavis un parti au statut unique au Canada, mais il élisait des candidats sans grande expérience. Ceux-là se retrouveraient donc, au lendemain des élections, à siéger en grand nombre à Ottawa, à entreprendre des travaux parlementaires de grande portée, à contrer un bloc de lois conservatrices.

Il est vrai qu’on apprend tous les jours. Je n’enlève pas ça à la nature humaine. Or, avouons que c’était un geste plutôt radical de la part des électeurs.

L’expérience engendre la compétence à traiter des dossiers aux incidences nombreuses. Ce n’est pas à prendre à la légère.

Si, à l’intérieur de vous, ça crie : On l’a assez vu – lui ou elle – on lui a assez vu la face. Ressaisissez-vous. Respirez. Vous êtes dans l’émotion du moment. Certaines personnes qu’on serait tenté de balayer d’un revers de la main sont souvent les hommes ou les femmes de la situation. Des gens d’exception. Et d’expérience. D’erreurs aussi. Ça va ensemble. N’existent pas les chemins lisses.

2. Équipe :

Le Québécois donne aux chefs une responsabilité ahurissante. En d’autres mots, une immense attention leur est accordée, attention qu’ils prennent sur eux bien entendu, attention qui, pour certains, est flatteuse, adulatrice. Mon idée n’a pas pour but de réduire la responsabilité des candidats qui convoitent le poste de premier chef. Au contraire – et j’arrive au propos du critère en question – je mets en lumière la primauté de la position de leader tout en éclairant l’arrière-scène : l’équipe.

L’équipe. L’esprit d’équipe pour que ça sente le spirit !

Il est de notre devoir de regarder les membres de l’équipe et leurs curriculum vitae.

Suffit-il, pour un parti, de présenter des candidats vedette ?

Doit-on se contenter de portraits croqués sur YouTube ?

Y a-t-il une rubrique Devenir candidat sur le site du parti que vous appuierez ?

Le candidat de votre comté a-t-il ses cartes pour entrer en politique – comme on détient ses cartes d’électricien, par exemple ?

Ça fait beaucoup d’identités à vérifier, me direz-vous. Mais respirez un bon coup. Calmez vos ardeurs. Attendez que le rythme de votre pouls diminue. Il ne faut retenir qu’une chose : s’abstenir d’élire une bande de débutants d’un seul élan de changement.

3. Tradition :

Il est risqué de se pointer quelque part avec ses gros sabots. D’arriver comme un cheveu sur la soupe, de sabrer dans tout ce qui a été bâti jusqu’à maintenant, à la sueur des fronts, de s’attaquer aux traditions dans l’irrespect.

Le critère du changement se déguise en critère positif. Soyons prudents. Tenons compte des traditions.

Ceci étant dit, je n’écarte aucunement le fait que tout est appelé à évoluer. Embrasser la tradition à tout prix ferait courir le risque d’être passéiste, conservateur.

L’évolution demande un temps fou, des années, des milliers d’années. Du temps, de l’écoute, de l’observation, de l’organisation. De l’organisation dans la tête pour ne pas tout brouiller au passage.

Les vieux partis n’ont-ils qu’une tradition à proposer ?

Les jeunes partis sont-ils encore trop peu matures ?

L’Assemblée nationale est-il l’endroit convenu pour faire du ménage ? Ne devrait-on pas laisser cette tâche aux laveurs de tapis ?

Oui, ça fait beaucoup de questions à se poser. On a le temps, on a le temps. Respirez par le nez.

(Je vois qu’il vous pousse une tête.)

4. Système de valeurs :

Celui-ci est un critère très important, décisif. Chaque individu dispose d’un système de valeurs qui relève de son vécu. Le système de valeurs repose sur des principes, sur des mœurs, sur des visées, sur des sentiments.

Ce critère objectif met en scène l’émotion du Québécois, car nulle n’est question d’écarter entièrement le cœur dans toute cette histoire. Chacun souhaite se reconnaître dans un parti, puis s’y identifier. Le parti politique adhère, à son tour, à un système de valeurs qui devient les références de l’électeur.

Voici une situation concrète reliée à la hausse des droits de scolarité : la société accepterait-elle que les futurs médecins ne puissent provenir que de familles aisées ? Les médecins eux-mêmes n’espèrent pas ça et ils ne peuvent pas vraiment l’exprimer – parce qu’un médecin révolutionnaire est mal perçu dans sa pratique.

Le champ est vaste et il doit le demeurer. Attention aux partis réducteurs qui vous feraient croire, par exemple, que la culture, c’est l’économie. Explorez ! TGV, taxe santé, logements sociaux, femmes, plan Nord, Kyoto. C’est le moment ou jamais de convenir d’un modèle durable et exemplaire.

Ça vous paraît gros ? Faites donc une pause yoga. Placez-vous sur la tête pour vous faire une tête. Avec des idées qui se tiennent.

5. Actualisation :

« On est au XXIe siècle » est une réplique qui a bien sonné dans mes oreilles durant la campagne. Le niveau de conscientisation est maintenant si élevé qu’il devient désormais difficile de blaguer devant le parterre ou de tromper les nouvelles générations – X, Y ou Millénium. La rhétorique va changer. Avec du temps et de la bonne volonté. Le théâtre tire à sa fin.

Situez-vous dans votre époque. Dissolvez cette boule d’émotions qui vous accable. Gardez la tête froide. Et surtout, éviter l’alcool mardi, à cause du trop-plein dont il serait la cause !

La maison est ouverte.

VISONS UN TAUX DE PARTICIPATION DE 100%.

Commentaires

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2 thoughts on “L’IRRATIONNEL QUÉBÉCOIS

  1. Daniaile

    La vague orange n a eu lieue que pour une seule raison : Jack Layton était tres malade. Les québécois sont trop sensibles a la maladie et pas assez a la santé. Sans cette maladie il aurait recu la moitié des votes seulement et probablement meme moins. C est un relent de judéo-christianisme d aimé les martyrs. Ca leur permet d oublier ceux qui sont laissés pour compte, l exclusion, la pauvreté bah pour eux c est pas assez pitoyables. De la, leur générosité pour les famines dans le monde et du meme souffle leur mépris de ceux qui recourent aux banques (!) alimentaires par centaines de milliers…

  2. Yves Carrier

    Mme Bouchard, même après tout près de deux ans, au-delà du contexte spécifique de l’élection de 2012, voici un article des plus intéressants dont je n’avais pas eu la chance de prendre connaissance jusqu’ici… En rationalisant l’irrationnel Québécois, vous jetez un regard éclairé sur le « pourquoi » des choses, au-delà du « quoi » et du « comment ». Si vous me permettez, voici mon humble avis sur les 5 critères que vous utilisez pour expliquer l’irrationnel québécois.

    1- Expérience:
    Oui, la respecter, mais ne pas s’y limiter. Nous sommes dus pour des changements fondamentaux au Québec. Il ne faudrait surtout pas mettre en opposition le concept d’expérience et d’innovation. Selon moi, nos politiciens d’expérience sont sérieusement dus pour un « face lift » majeur.

    2- Équipe:
    Entièrement d’accord avec vous. Au Québec, nous avons le culte du sauveur, de la vedette, nous aimons aduler. Nous aimons applaudir un commandant de bord lors de l’atterrissage d’un avion. Nous aimons donner des ovations debout aux artistes. Ça se traduit par une vision restrictive de la valeur d’un parti à travers la seule image de son chef en oubliant l’équipe qui est derrière. Par contre, une équipe sans expérience n’est pas nécessairement un équipe sans valeur.

    3- Tradition:
    À ce chapitre, j’ai des réserves face à votre position. Oui au respect de l’expérience comme mentionné précédemment, mais non à l’immobilisme basé sur les traditions. En fait, je crois justement que le discours politique qui prévaut présentement au Québec est sclérosé par les traditions et c’est un des aspects qu’il faut changer en profondeur. Au premier chapitre, la dichotomie indépendantiste-fédéraliste qui est clairement diviseur et qui favorise l’immobilisme que je dénonce. Pourquoi devoir choisir une religion politique intégriste avant d’ouvrir la bouche? Ne devrions-nous pas réinventer le concept même de la souveraineté basé sur une actualisation contemporaine de ce que sont les pays souverains? Un concept de souveraineté actualisé ne pourrait-il pas être compatible avec un concept de fédération lui aussi actualisé? Je crois qu’il nous faudrait ni plus ni moins migrer du folklore du « Je me souviens » vers une actualisation d’un « Je deviens »!!!

    4- Système de valeurs:
    Voici, selon moi, le vrai fondement à revisiter pour éclairer notre position politique collective. Je crois que depuis quelques années, les différents partis politiques majeurs n’ont pas fait un très bon travail à ce chapitre, sauf peut-être le Parti Conservateur fédéral et Québec Solidaire qui ont tous deux le mérite d’être clairs et cohérents avec leur échelle de valeurs respective. Le résultat en est que l’électeur doit deviner les valeurs d’un parti à travers un ensemble de positions plus ou moins cohérentes qui sont souvent motivées par l’opportunité du moment. Difficile alors d’aligner nos valeurs personnelles avec celles d’un parti. Ajouté au fait que nos valeurs collectives en tant que peuple sont elles aussi très mal définies, voici ce qui explique en grande partie le manque de convergence ou de rationnel des messages politiques que font parvenir les électeurs québécois à leurs dirigeants. En absence d’ancrage à un système de valeurs clair, nous nous laissons ballotter par le vent, par le dernier scandale ou la dernière bavure. Selon moi, le prochain parti qui pourra avoir un impact déterminant au Québec sera celui qui pourra porter sur ses épaules une expression claire des valeurs collectives dans lesquelles les Québécois se reconnaîtront et qui pourra présenter au peuple québécois un projet de société articulé basé sur ces valeurs.

    5- Actualisation:
    Ce commentaire est directement orienté en ce sens.

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