La cécité de Martineau

La Sainte Famille est un réseau de chroniqueurs ayant pour métier de saturer l’espace médiatique québécois avec une idéologie de droite. L’idéologie n’est pas d’abord dans leur pensée de droite, elle est dans leur pensée elle-même. Elle est dans leur manière.

À travers le financement de la caisse de dépôt et des subventions massives, La Sainte Famille utilise des fonds publics afin de prôner le rétrécissement de l’État. Cette contradiction est insupportable.

La Sainte Famille s’est retirée d’un conseil de presse de toute manière impuissant. Par conséquent, elle n’est soumise à aucune autre régulation publique de son activité que celle qui régit la parole de n’importe quel citoyen. Cela a ouvert la porte à une dégénérescence inquiétante de la qualité de l’information et de l’opinion journalistiques.

Cette page est l’initiative d’un groupe de citoyens excédés par la décadence des médias québécois. Il se dédie à une tâche simple : rétorquer. Rétablir les faits.

C’est l’impunité qui a rendu La Sainte Famille si arrogante.

Il faut y mettre un terme.

1) La chronique de Martineau

Pauline Marois n’a pas livré

RICHARD MARTINEAU

JOURNAL DE MONTRÉAL, PUBLIÉ LE: MERCREDI 05 SEPTEMBRE 2012, 23H11 | MISE À JOUR: MERCREDI 05 SEPTEMBRE 2012, 23H13

Un pour cent. C’est le nombre de voix qui séparent le PQ et le PLQ. Un minable un pour cent.

Cela, malgré les accusations de corruption, l’usure du pouvoir, les chansons satiriques, les calomnies, les caricatures et les attaques en règle du merveilleux monde du showbiz, qui s’en est donné à cœur joie pour taper sur le cadavre de Jean Charest.

LIBÉREZ-NOUS DES LIBÉRAUX !

Le PLQ, disait-on, a atteint un taux d’impopularité historique. Du jamais vu.

Plus personne ne peut voir Charest en peinture. C’est Patapouf, Le Parrain, Le Crosseur, Le Vendu, Le Naufrageur.

Des insultes, en veux-tu, en v’là. Charest avec un nez de clown, Charest avec des cornes de diable, Charest avec des billets de 100 $ qui lui sortent des oreilles, Charest avec une moustache nazie.

Charest Pol Pot, Charest Capone, Charest Staline.

Et malgré tout ça, malgré les carrés rouges, les casseroles et les manifs qui, disait-on, exprimaient la « volonté de changement du peuple »…

Malgré ces « politologues » patentés qui, dans une lettre ouverte au New York Times, comparaient le Québec de Charest à la Russie de Poutine…

Malgré ces membres du Barreau qui sont descendus dans la rue pour dénoncer « l’odieuse » loi 78…

Malgré les leaders étudiants qu’on voyait à la télé 7 jours sur 7, 24 heures sur 24…

Le PQ n’a pas pu faire mieux qu’un pour cent d’avance.

DANS VOTRE BULLE

Désolé, amis péquistes, mais il y a quelque chose qui ne va pas.

Vous vous êtes battus contre un nain unijambiste qui avait un bras attaché dans le dos, avec Biz comme arbitre, et c’est juste si vous avez réussi à lui faire mettre un genou à terre.

Se pourrait-il que vous ayez surestimé la hargne des Québécois contre Jean Charest ?

À croire certaines personnes, la meilleure façon de prendre le pouls de la population est de lire ce qui circule dans les médias sociaux. C’est la voix du peuple, du « vrai monde ».

Rien de plus faux. Comme m’a dit Christian Dufour hier, le « vrai monde » ne va pas sur twitter. Il a d’autres choses à faire que de mémérer toute la journée.

Le « vrai monde » travaille. Il va chercher les p’tits à la garderie. Il fait son épicerie. Il aide ses enfants à faire ses devoirs.

Il court, le « vrai monde ». Il ne passe pas son temps à changer son statut Facebook ou à propager de fausses rumeurs pour se rendre intéressant.

LES GRENOUILLES

Je suis sûr qu’à l’instant où vous lisez ces lignes, ça grenouille dans les rangs du PQ.

Un pour cent d’avance contre un gouvernement hyper impopulaire…

Qu’est-ce que ça va être quand le PQ va se battre contre un adversaire de taille ? Quand François Legault sortira de son coma fédéraliste ?

Quand il retrouvera son vieux fond bleu et qu’il renouera (enfin) avec le Mario Dumont qui sommeille en lui ?

Le PQ va manger la poussière la bouche ouverte.

Les péquistes croient que la crise étudiante a propulsé Mme Marois au pouvoir. Je crois plutôt que ça lui a coûté sa majorité.

Quand le « vrai monde » sort ses casseroles, c’est pour cuisiner.

****

2) La critique

LA CÉCITÉ DE MARTINEAU

Nous voici en présence d’une chronique typique de Martineau. Un texte de quelques centaines de mots, divisé en quatre sections par trois sous-titres, et composé pour l’essentiel de courtes phrases isolées qui parfois entretiennent un rapport logique entre elles, tel un lien de conséquence, mais qui le plus souvent n’ont de cohérence d’ensemble que par le fait qu’elles se rattachent d’une manière plus ou moins vague à la thématique suggérée par leur sous-titre. Autrement dit, il n’y a pas tellement de raisonnement ou d’argumentation, lesquels exigent l’établissement de propositions reliées entre elles par des rapports logiques. Il y a plutôt une série d’affirmations éclatantes se succédant les unes les autres et avec lesquelles on est, ou n’est pas, spontanément en accord. C’est la recette standard de Martineau.

Après lecture, on a appris que « Pauline Marois n’a pas livré la marchandise », c’est-à-dire que le PQ n’a battu le PLQ que d’un « minable un pour cent » aux élections. La conclusion plus ou moins explicite – ce qui intéresse vraiment Martineau – c’est que le « printemps érable » n’a pas les proportions que certains lui prêtent. Le ras-le-bol des Québécois envers disons la « ‘droite néolibérale » aurait été exagéré et gonflé artificiellement, entre autres par la « clique du showbiz » et les médias sociaux. Le « vrai monde », ce ne serait donc pas les gauchistes, mais les droitistes. Les Québécois dans leur majorité (le « vrai monde » qui se « sert de ses casseroles pour faire la cuisine »1) seraient « lucides », et c’est ce que montrerait au fond le résultat des élections, en dépit de la (courte) victoire du PQ. C’est ce que montreront encore plus les résultats des prochaines élections, quand François Legault « renouera avec le Mario Dumont qui sommeille en lui » et que « Le PQ mangera la poussière la bouche ouverte ».

Nous montrerons que si Martineau a raison quant au fond – les électeurs sont plutôt à droite -, il commet une erreur grave dans ce que nous appellerons (généreusement) sa « démonstration ».

Passons sur l’utilisation de la catégorie du « vrai monde » dont Martineau semble assez connaitre le potentiel haineux pour ressentir le besoin de la mettre entre guillemets. Arrêtons-nous plutôt sur un présupposé très important du texte de Martineau. Tout son « argument » repose sur une association que je résumerais ainsi : vote progressiste (dans le langage de Martineau, le vote des gens qui détestent Charest, ont participé aux manifestations et tapé de la casserole) = vote PQ. Or, le PQ n’a battu le PLQ que de 1%; on a donc exagéré l’importance du mouvement progressiste au Québec. Le Québec, en fait, est plutôt à droite.

Le problème logique est que Martineau s’en prend aux péquistes et aux progressistes d’un même mouvement, en les associant comme si ces deux catégories s’épuisaient l’une l’autre. Mais il ne mentionne nulle part le fait que le vote progressiste est comme on dit « divisé » : aucune mention des 6% pour Québec solidaire (QS). Aucune mention des « autres » (Option Nationale (ON), marxiste-léniniste, verts, etc.).

Malgré les préférences qui les séparent, et bien qu’ils ont des priorités qui peuvent différer, les électeurs du PQ, de QS et de ON forment, dans le contexte politique actuel, une même famille idéologique, au sens où, en plus de leur souverainisme plus ou moins affirmé, ils sont à situer à gauche du spectre politique par rapport à l’adversaire de droite (libéral et caquiste). Cela est d’autant plus vrai que les péquistes de droite ont maintenant tendance à désaffecter pour la CAQ.

Si donc on additionne les résultats pour ces trois formations, on obtient : PQ = 31,93% + QS = 6,03% + ON = 1.9 %, et donc 39,86% contre 31,1% pour le PLQ.2 Soit, dans l’optique où ces trois formations seraient réunies en une seule, une victoire nettement plus significative. (Nous ne tenons pas compte d’une donnée difficilement calculable, soit un vote progressiste anglophone qui dans l’état actuel des choses, ne possède pas de représentation provinciale adéquate. L’arrivée probable du NPD à l’échelle provinciale risque d’ailleurs de changer cette donne.)

Encore mieux, sans cette « division du vote » le PQ aurait obtenu un gouvernement majoritaire (de 69 sièges) et les lucides, fédéralistes et adeptes de la destruction de l’État social, en auraient eu pour quatre ans à ronger leur frein. Voici les circonscriptions où QS (sans même tenir compte des « autres », ON, verts, etc.) a empêché l’élection du candidat péquiste: Gouin, Mercier, Hull, Papineau, Maskinongé, Megantic, Richmond, Saint-Jérôme, Groulx, L’Assomption (particulièrement dure à avaler celle-là), Laporte, LaPrairie, Verdun, Saint-Henri-Saint-Anne, Laurier-Dorion.

QS est un parti souverainiste de gauche, ou peut-être plutôt de gauche souverainiste, qui attire le vote des gens déçus par le PQ et qui, en très grand nombre, auraient à cette élection-ci voté pour le PQ si QS n’existait pas.

Cela dit, le propos ici n’est pas de déplorer l’existence de partis alternatifs et d’attribuer au PQ un monopole sur le « progressisme ». Le propos est de montrer que le « raisonnement » de Martineau est bancal et ne tient pas la route. Ce qu’il cherche à dire, c’est que les progressistes sont minoritaires au Québec en dépit de ce que disent les « artiss » et Twitter ; autrement dit, que le Québec est plutôt à droite qu’à gauche, ce qui est vrai par ailleurs. Mais pour le montrer, il aurait suffi d’additionner le nombre de votes pour le PLQ et pour la CAQ, soit 31,1 + 27,05 = 58,15 %. Martineau a raison, mais pas pour les motifs qu’il invoque. Il a un tel ressentiment envers le PQ qu’il en oublie de regarder les faits. Car la vérité est que contrairement à ce qu’il prétend, ils ne sont pas 31,93%, mais bien 39,86 % à « détester Charest » et à « taper sur des casseroles », pour dire comme lui. Cette différence est statistiquement très significative. Il est déplorable qu’un faiseur d’opinion jouissant d’une position aussi privilégiée que Martineau commette de pareilles erreurs.

1 Idée que Martineau emprunte au site : http://colrouges.com/

 

 

Commentaires

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2 thoughts on “La cécité de Martineau

  1. Luc Vaillancourt

    Voilà un texte que j’aurais voulu écrire moi-même. Bravo!

  2. J’ajouterais qu’il y a aussi un 25% de gens qui ne vont pas voter. Sont-ils à gauche ou à droite? On ne sait pas.

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