Tu quoque fili

La Sainte Famille est un réseau de chroniqueurs ayant pour métier de saturer l’espace médiatique québécois avec une idéologie de droite. L’idéologie n’est pas d’abord dans leur pensée de droite, elle est dans leur pensée elle-même. Elle est dans leur manière.

À travers le financement de la caisse de dépôt et des subventions massives, La Sainte Famille utilise des fonds publics afin de prôner le rétrécissement de l’État. Cette contradiction est insupportable.

La Sainte Famille s’est retirée d’un conseil de presse de toute manière impuissant. Par conséquent, elle n’est soumise à aucune autre régulation publique de son activité que celle qui régit la parole de n’importe quel citoyen. Cela a ouvert la porte à une dégénérescence inquiétante de la qualité de l’information et de l’opinion journalistiques.

Cette page est l’initiative d’un groupe de citoyens excédés par la décadence des médias québécois. Il se dédie à une tâche simple : rétorquer. Rétablir les faits.

C’est l’impunité qui a rendu La Sainte Famille si arrogante.

Il faut y mettre un terme.

Le seul libertarien cohérent est celui qui se tait.

Le beau-frère de Wittgenstein

Johanne Marcotte est très fière du fait que son film L’illusion tranquille n’a bénéficié d’aucune forme de subvention: la chose est indiquée sur la publicité du film elle-même.[1] Il ne semble par ailleurs pas possible de relier les Éditions Francine Breton, qui ont publié son livre Pour en finir avec le gouvernemaman, à un quelconque organisme subventionnaire.

Mais pourquoi Johanne Marcotte est-elle si fière?

Elle est fière parce qu’elle estime qu’elle observe les exigences de la cohérence. Quelque chose dans la nature du discours néolibéral n’est pas spécialement compatible avec le fait de bénéficier de fonds publics pour le tenir. Marcotte a assez de bon sens pour être cohérente sur ce point. Il est dommage toutefois qu’elle s’abaisse à diffuser son blogue et à publiciser son travail dans Le journal de Montréal. Car Le journal de Montréal fait partie d’un groupe médiatique dont on pourrait dire presque sans ironie qu’il s’agit d’un organisme péripublic. L’aurait-elle oublié?

Il serait utile de rappeler ici quelques faits.

 

Empire BS de luxe

L’acte fondateur de Québecor comme nous connaissons le groupe aujourd’hui a été l’acquisition de Vidéotron et de ses filiales en 2000. Vers la fin des années 1990, Québecor se trouvait, comme les autres géants des médias canadiens, dans une situation économique précaire due en bonne partie à la concurrence des nouveaux médias numériques. La conquête de nouvelles plateformes de diffusion, la consolidation et l’unification de la production de contenu – bref, la convergence apparaissait alors comme la seule porte de sortie. [2]

C’est la voie qu’a empruntée le groupe Québecor. Seulement l’acquisition de Vidéotron par Québecor a été rendue possible par le financement de 3.2 milliards de dollars de la caisse de dépôt.[3] Celle-ci détient 45.3% des actions de Québecor Media.[4] Si cet investissement a été profitable pour Québecor (Vidéotron lui rapporterait autour de 70% de ses bénéfices[5]), il n’en est pas ainsi pour la caisse qui ne l’a toujours pas rentabilisé : l’investissement initial ne vaudrait aujourd’hui que 2.3 milliards de dollars.[6]

Pour l’année 2012, le secteur média d’informations de Québecor – dont fait partie Le journal de Montréal – a enregistré une baisse de revenus de 5% par rapport à l’année précédente, tandis que le secteur télécommunications – Vidéotron – a pour sa part enregistré une hausse de 10%.[7] Cette tendance est constante depuis quelques années.[8] L’analyste financier Maher Yaghi, de Valeurs mobilières Desjardins, en conclut que Vidéotron est la « locomotive financière » de Québecor.[9]

En clair, le financement public a fourni à Québecor sa vache à lait. Qui plus est, il s’agit d’une entreprise massivement subventionnée par le provincial et par le fédéral. Selon une enquête de Radio-Canada, Québecor aurait reçu dans les trois dernières années 500 millions de dollars en avantages publics de toutes sortes, dont des subventions directes, à hauteur de dizaines de millions de dollars, pour la diffusion et l’imprimé. TV Hebdo, par exemple, a reçu entre 2008 et 2010 pas moins de 2.7 millions de dollars du Fonds du Canada pour les périodiques. [10] Il est question ici de sommes astronomiques: ces faits ne sont pas anecdotiques.

Québecor est une entreprise dépendante de l’État, à mille lieues du modèle d’entreprise autonome et responsable louangé par La Sainte Famille. Sans les fonds publics, Québecor ne serait pas l’entreprise qu’elle est. Et c’est bien ce que Pierre-Karl Péladeau a reconnu le jour où il a déclaré aux caméras : « Ce qui est bon pour Québecor est bon pour le Québec. » Péladeau voulait dire par là que Québecor est une entreprise qui appartient à tous les Québécois et dont les retombées reviennent à tous les Québécois. Québecor est une sorte d’entreprise collective. [11]

C’est pourtant Québecor qui abrite l’une des principales concentrations d’apôtres du libre-marché au Québec, Richard Martineau (qui a par ailleurs lancé sa carrière télévisuelle sur les ondes de Télé-Québec), Mario Dumont (pensionnaire de l’État), Christian Dufour (professeur à l’ÉNAP), Éric Duhaime (qui a publié son livre L’état contre les jeunes chez VLB, racheté par Québecor en 2005 et soutenu par la SODEC, le fonds du livre du Canada et le Conseil des Arts du Canada) et Joseph Facal (toutes ces réponses).

 

Un problème de cohérence

Il serait peut-être exagéré de dire que La Sainte Famille se place en situation d’auto-contradiction logique en diffusant son discours néolibéral par la voie de Québecor. Cela pourrait ressembler à un argument ad hominem. On peut jouer les règles existantes d’un jeu afin de promouvoir de nouvelles règles pour ce jeu sans que notre proposition s’auto-détruise logiquement par le fait même. Un hockeyeur faisant carrière comme goon dans la LNH a bien le droit d’en appeler à la fin de la violence dans le hockey professionnel. Ses arguments doivent être examinés pour eux-mêmes et ne sont pas automatiquement réfutés par sa situation personnelle. Cela dit, son discours gagnerait quand même beaucoup en force si le goon arrêtait de causer effectivement des commotions cérébrales.

Car il y a aussi ce qu’on pourrait appeler la cohérence morale. Il y a le fait de vivre en accord avec ses idées et avec ses principes. S’il est très difficile d’établir la « vérité » ou la « fausseté » de nos principes les plus fondamentaux, on peut au moins montrer qu’il est possible de les appliquer et de vivre en accord avec eux. C’est un argument extra-logique, un argument factuel qui montre que ces principes sont dignes de considération. C’est cette cohérence qui donne l’autorité morale nécessaire pour tenir un discours idéologique de manière crédible.

Crédibilité qui manque totalement à La Sainte Famille – quoiqu’il faille apprécier les beaux efforts de Johanne Marcotte -. Ces gens bénéficient de fonds publics massifs pour en appeler au rétrécissement de l’État. Cela pose problème, comme si de facto quelque chose ne tournait pas rond dans leur discours néolibéral. Ce discours, dans un petit marché comme le Québec, pourrait-il être tenu à si grande échelle sans le concours de l’État? (On peut aussi se demander, de manière plus générale, ce qui serait vraiment possible au Québec sans une forme ou une autre de support étatique).

Est-là, en soi, un argument suffisant contre le néolibéralisme? Probablement pas. Mais La Sainte Famille dégage une odeur d’incohérence et d’opportunisme qui répugne aux nez sensibles. Si ces gens diffusaient leurs discours par leurs propres moyens, d’une manière indépendante de l’État (comme de vrais braves), nous pourrions au moins respecter leur parole. Mais dans les conditions actuelles, chaque fois qu’ils ouvrent la bouche pour critiquer le fait que les Québécois sont dépendants du lait maternel fourni par les « mamelles de l’État » [12], et qu’ils le font, au surplus, avec une ironie cinglante, l’envie est forte de leur répondre tout simplement : « tu quoque fili ».

Toi aussi, mon fils.


[1] http://www.lillusiontranquille.com

[2] Cf. Convergence after the collapse: The ‘catastrophic’ case of Canada, Marc Edge, in Media Culture Society, 2011, 33: 1267 -1279.

[3] http://affaires.lapresse.ca/opinions/chroniques/michel-girard/201202/24/01-4499570-quebecor-media-le-boulet-de-la-caisse.php

[4] http://www.cem.ulaval.ca/portraits_entreprises/QUEBECOR.html

[5] http://www.lactualite.com/economie/le-coup-de-poker-videotron

[6] Michel Girard, op.cit.

[7] « Le bénéfice d’exploitation du secteur télécommunications a augmenté de 27,5 M$, ou 10 %. Par contre, le secteur médias d’informations a vu ses revenus diminuer de 5 %, à 255 M$, et son bénéfice avant impôts, immobilisations et amortissements fondre de 20 %, à 36 M$. » http://www.lesaffaires.com/techno/technologies-et-telecommunications/quebecor-rate-la-cible/547399

[9] L’actualité, op.cit.

[10] http://cbc.radio-canada.ca/_files/cbcrc/documents/communiques/examining-quebecor-111005_fr.pdf

[11] Pour assister à ce moment édifiant de notre histoire, consulter le site tou.tv, épisode 8 de l’émission Enquête, saison 2011.

[12]  Cf. la chronique La guerre des nourrices de Martineau dans le Journal de Montréal, le 20 août 2012.  

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One thought on “Tu quoque fili

  1. Diane Dubreuil

    Que dire tout est si corrompu

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