BEATA SOLITUDO

Ne sois pas triste si je suis trop sévère avec toi.

Ma guerre sera avec toi.

Ou toi, tu seras dans ma main.

Ou moi, je serai dans ta main.

 

Je reproche parfois à des amis ou à des membres de ma famille de ne pas s’intéresser à l’actualité. Pour des raisons que j’ignore ou que je ne partage pas, ces gens choisissent consciemment – ou non – de sublimer certaines réalités, de rester en surface, de faire dévier les conversations trop sérieuses, d’exclure les polémistes.

Je sais, je suis sévère.

Je sais que si, la plupart du temps, ces gens décident d’agir ainsi, c’est parce qu’ils sont sujets à l’angoisse existentielle. La vue d’un tsunami les inquiète. Les guerres cybernétiques leur glacent le sang.

Que l’on soit exigeant envers des proches ne devient pas, par opposition, contraire à l’émotion, à la possibilité d’être sensible, empathique et aussi anxieux.

J’écoute les informations à la radio, je regarde le Téléjournal sur mon ordinateur portable. Je m’informe pour ne pas me laisser étourdir, abrutir, avaler par des choix de vie dont je n’aurais pas pesé les pours et les contres. J’apporte de l’eau au moulin pour inlassablement remettre les choses – touchant le monde – en question.

 

Le printemps dernier, j’étais si absorbée par les événements que cela me dérangeait dans mes travaux d’écriture et de recherche. Puis, j’ai connu un trop-plein. Une surcharge d’instantanéité. Un excès d’immédiateté. Je dormais mal, j’étais vulnérable. J’ai eu envie, comme je l’avais déjà vécu dans les montagnes napolitaines, d’une béate solitude. Beata solitudo. De suivre le courant de la vie tout en ne sachant pas – mais en l’imaginant – ce qui se déroulerait ailleurs, à côté, à l’étranger. De me rendre au café d’en face, seulement, dans le jour, pour observer les vieux jouant à la scopa. Il n’y a pas de sentiment plus serein que de sentir que la vie continue malgré tout ce qui peut arriver, qu’il y a quelque chose qui nous dépasse, qui est plus grand que tout. Ce qu’on appelle la vie, probablement.

J’ai désiré tout à coup couper le câble. Me désintéresser. Sublimer.

Ce qui fut passager.

Nager en surface ? Pas forcément.

Prendre du recul, c’est certain. Une distance pour respirer.

Ne pas rompre complètement. Il faut l’avouer, j’en serais incapable.

 

/

 

Je suis swing.(BRASSENS)

Swing, sévère et perméable.

J’ai laissé s’écouler l’été. Le temps s’est arrêté. J’ai joué avec mes enfants. J’ai fait de la route.

J’avais besoin de repos.

 

Il faut dire, cependant, que le répit n’a pas duré longtemps. Août s’est pointé. Septembre n’a pas tardé.

Le 11 septembre dernier, j’ai réfléchi deux fois avant de télécharger la zone audio de Radio-Canada à 22 heures. Tout compte fait, je me suis dit qu’il ne fallait pas que je commence à avoir peur d’écouter les nouvelles. Que j’avais passé l’âge d’avoir peur. Que j’avais été swing durant la saison estivale et que je devais redevenir sérieuse. Et regarder le Téléjournal, comme une adulte, comme mes parents avec leur Nescafé du soir, dans leur béate solitude. Ce que j’ai fait.

J’étais seule.

L’actualité de la journée était horrible et avait de quoi foutre les jetons. Que de la violence, que ça. Beaucoup. De la violence qui rentre dedans, dans le tas. Avant la guerre, il y a la violence. Et elle tue les civils qu’elle croise.

Les jours qui ont suivi, je me suis efforcée de ne pas m’affoler. Je pensais à mon amie de Beyrouth – je te salue, Samar – aux gens de Beyrouth où j’ai travaillé qui me disaient qu’ils commencent à s’inquiéter quand la bombe tombe à côté. Comme quoi on s’habitue à la violence. Est-ce possible ? Est-ce réel ?

Je refuse de m’habituer à ça.

La violence est le contraire de la paix. Pas la guerre.

 

Tous les jours, je me figure la beauté du monde. Sa grandeur.

 

/

 

La solitude caractérise l’être humain.

Tout seul ensemble, tout seul avec soi-même.

Tout seul, connecté.

L’être humain est sans cesse appelé à prendre connaissance des conséquences de ses actes, ce qui le ramène à sa solitude ultime. Au fond. Elle est là, tout le temps. Je comprends que certains ne puissent dominer l’idée qu’elle soit là, tout le temps.

Dorénavant, je serai moins sévère avec eux.

Je vais néanmoins continuer à affronter mes peurs, en prônant la non-violence.

Je remercie mes parents qui réussissaient à regarder le Téléjournal sans penser, en leur for intérieur, à fuir dans les montagnes. J’ai ce souvenir imprégné.

J’ai espoir de revivre la béate solitude.

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3 thoughts on “BEATA SOLITUDO

  1. Un petit garçon de neuf ans était à l’hôpital la semaine dernière parce que son copin de neuf qui était fâché contre lui lui a coupé quatre doigts avec un gros couteau,daprès sa maman, ses doigts sont perdus ils ne bougent plus parce qu’un plasticien n’a pas voulu se déplacer et a répondu : » Recousez-le et ce sera correct »
    Le personnel était découragé car il avait expliqué la gravité de la situation.
    C’est chez-nous ça.La mère du garçon a répondue à la police : »haaaa,il voulait juste jouer. »
    La Violence est rendue ici aussi,on ne comprend plus ce qui ce passe dans le coeurs de ces personnes??????????????? à Arvida,donc moi ma bataille serait pour une non violence plus sévère à partir des écoles,car beaucoup de parents ne le font pas,hélas.Une chance qu’il y a de bons parents pour suivre ce courant très difficile d’éduquer ses enfants.
    L’éducation est supposé se faire des parents à la maison et l’éducations à l’école.
    Mais malheureusement il faut demander aux écoles de jouer le rôle de parents dans bien des cas.Je trouve ce que vous avez écrit très bien dit.Et je suis bien contente que vous ayez compris un bout de ceux qui ont peur de regarder les infos.Rien de mieux que l’expérience pour comprendre les autres.Bravo en plus vous êtes polie.

    1. Mylène Bouchard

      Mme Harvey, merci de votre commentaire. Ça m’inspire un prochain texte, qui pourrait parler du devoir éducatif des parents. La carence éducative est-elle plus dommageable que la carence affective, croyez-vous ? Je vais y réfléchir…

  2. Je crois sincèrement que l’un ne va pas sans l’autre,moi j’ai reçu une éducation très stricte mais étant en carence affective ,j’ai été ravagée et ma vie en a été très influencer et ravagée mais surtout souffrante.Par chance je ne suis pas une personne dure mais j’ai été obligée malgré ma belle éducation de me battre pour m’en sortir et je peux vous dire que ça ne fait pas longtemps que je suis vraiment moi- même.C’est vraiment plaisant de causer avec une personne gentille et qui a l’esprit ouvert.Un gros merci

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