Grève étudiante : l’épreuve du feu

On n’en a pas beaucoup parlé après les élections. Et pour cause! D’autres nouvelles ont pris le dessus, dont l’attentat contre la nouvelle Première ministre, les résultats étonnants de l’élection du 4 septembre et l’importance d’avoir élu pour la première fois une femme à la tête de notre gouvernement.

Pourtant, ce fut pour moi la fin d’une grève qui aura duré sept mois puisque mon département a été parmi les premiers à déclencher la grève, le 13 février dernier. Au niveau personnel, cette grève fut extrêmement difficile. D’abord parce que je ratais mon cours, le seul qui reste à faire pour terminer ma scolarité, mon tout dernier.

Mais le plus dur fut la fin des illusions. Au fur et à mesure que les semaines passaient et que je voyais qu’aucune rencontre n’était prévue, qu’aucun dialogue n’était engagé avec les dirigeants, mes illusions à propos des vertus de la communication, de l’ouverture d’esprit et des compromis prenaient l’eau. On avait été plusieurs à faire des sacrifices pour un idéal de société, pour assurer à ceux qui nous suivent une éducation accessible. Mais on n’avait pas le droit de parole, on n’avait aucune crédibilité pour ce gouvernement.

Et les commentaires de plusieurs concitoyens et chroniqueurs m’ont étonné. Des jugements de valeur, des préjugés, des critiques s’imprimaient un peu partout dans les journaux. Les radios s’en donnaient à cœur joie pour dénigrer les étudiants et ceux qui les appuyaient. J’ai lu et entendu la haine, la peur, le dégoût.

Jamais je ne m’étais sentie aussi minuscule et misérable. J’étais une citoyenne comme les autres, et pourtant je n’avais aucune importance. Pire! J’étais même méprisable et on avait le droit de me traiter de tous les noms, ce que certains ne se privèrent pas de faire.

Les manifestants ne furent pas des saints non plus. J’ai toujours été, et je reste, en désaccord avec les bris, le vandalisme, les insultes que certains ont lancés. Mais la majorité était comme moi : plutôt posés, ayant forcément dû réfléchir au sujet puisqu’on avait à voter, pacifiques.

Avant la grève, je n’avais jamais assisté de ma vie à une assemblée générale de mon association étudiante. À partir de là, je fus présente à plusieurs au cours de ces sept mois. Je ne savais pas qu’il y avait des procédures, un code Morin, des plénières, des questions préalables… Même dans les grosses assemblées de 1200 personnes, le calme est resté, malgré la division des votes. Je suis plus âgée que la plupart de ces étudiants et pourtant, c’est grâce à eux que j’ai gardé espoir en la valeur des discussions et de la démocratie dont ils témoignaient.

Au plan humain, ce fut aussi difficile. Non seulement, j’étais désillusionnée de mes dirigeants et de certains de mes concitoyens, mais j’avais à m’interroger plus largement sur ce que je souhaitais comme société. Tous ces votes, ces marches, ces discussions m’obligeaient à réfléchir à ma définition du monde. À m’informer, à chercher, à définir mes valeurs. Un gros travail qui m’a pris par surprise.

Le 6 septembre, la grève étudiante fut officiellement terminée. Avant qu’elle commence, je n’étais qu’un morceau d’argile. Pendant la grève, mes recherches sur le sujet et mes interrogations sur le futur m’ont façonnée. L’opposition, les insultes et les discussions m’ont fait passer sous haute tension et elles ont failli me briser. Maintenant que la grève est finie, j’ai l’impression d’être davantage un produit fini, de savoir qui je suis, d’être à la fois plus solide et plus humaine.

Je peux déjà dire de 2012 qu’elle fut mon épreuve du feu. Qu’avant elle, je pensais à moi, ma famille et mes études. Qu’après elle, je pense encore à tout cela, mais que je suis devenue aussi une partie du Québec, de ma société, du monde. Que je m’interroge sur les conséquences réelles des décisions politiques pour les gens. Ma vision s’est élargie.

Et ça, c’est sûrement ce que mon temps à l’université a pu m’apprendre de plus précieux.

Commentaires

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6 thoughts on “Grève étudiante : l’épreuve du feu

  1. Rita Roy

    Merci pour ce beau texte.
    Merci pour cette belle maturité sociale.

  2. Philippe

    Sans doute l’un des meilleurs texte que ce site a à offrir.

  3. Tellement beau, que j´en ai des frissons….je te comprends tellement, et je te félicite!! Je vous admire beaucoup les jeunes courageux!!

  4. Fortmann

    J’ai 43 ans et je suis toujours sur le même chemin que toi. Il ne faut jamais arrêter de se remettre en question et d’essayer d’améliorer le monde. Bravo et bonne continuation.

  5. nathalie gagnée

    Et bientôt, en continuant de réfléchir et d’agir, on en vient parfois à se rendre compte que quand les canaux de communication sont bouchés,( parce qu’en fait, il n’a jamais s’agit de communication comme de rapports de force,) nous avons besoin de tout le monde et que les gens qui prennent sur eux d’agir plus férocement disons, contribue à la construction du rapport de force. Et que ces gens là, participent à ce que les tranquilles finissent par se faire entendre…ou obtiennent des gains qu’on attribue uniquement aux tranquilles (quand on les leur reconnaît)….

  6. philippe reverdy

    J’ai 53 ans, et je fais partie de cette génération à qui on a cherché à retrécir la vue justement. Celle à qui on a fait croire que nous étions en Démocratie, que nous avions cette chance et que tout allait bien. Qu’il était plus important de nous occuper des nos propres intérêts, de nos petits bonheurs individuels, des divertissements que la société de consommation avait à nous offrir. Chloroformé par un système qui nous projette dans un mur, créant ses richesses en provoquant de la misère humaine et en détruisant l’ecosystème, privilégiant la cupidité au détriment des vraies valeurs dont a besoin une société pour forger sa solidarité. Un système basé sur la division, opposant les uns aux autres, les riches aux pauvres, les vieux aux jeunes, les fonctionnaires aux autres salariés. Alors oui, bravo à cette jeunesse qui a pris la rue pour poser un véritable débat de société: quelle éducation voulont nous dans notre société, et quels sont les véritables enjeux de cette question pour une société…Que les tenants d’un pouvoir établi ne veulent pas se poser ce genre de question peut se comprendre, mais que des citoyens en soient incapables montrent l’étendu du désastre. Alors oui, je prie pour que la majorité de ces jeunes aient appris au cours de cette épreuve qu’un peuple conscient, les yeux ouverts sur le fonctionnement du monde,avec une vision solidaire de la société peut décider de la société qu’il souhaite.

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