Entrevue «russe» avec Frédérick Lavoie

Je me sens admirateur de misère. Et je me jure de ne pas me faire prendre au jeu du misérabilisme lorsque viendra le temps de faire part aux lecteurs de ce que j’ai vu et vécu. Je me jure de ne pas oublier que, sur ces bouches qui me parleront du malheur passé ou présent, des sourires s’amarrent souvent, aussi souvent probablement que sur les autres bouches de l’humanité. Je me jure de ne pas me laisser prendre au jeu. De ne pas oublier que les souffrants peuvent mentir et que les méchants peuvent souffrir. Que ni la compassion envers l’un ni le mépris envers l’autre ne justifient notre aveuglement. Je me jure de ne rien oublier de tout ça. Ni cette fois ni les autres. Ici, comme ailleurs.

Frédérick Lavoie, Allers simples, aventures journalistiques en Post-Soviétie, La Peuplade

Frédérick Lavoie vient de faire paraître à La Peuplade un long récit de voyage journalistique dans certaines républiques ex-soviétiques plus ou moins «libérées» du régime communiste depuis bientôt vingt ans. Un récit fouillé, personnel, serré qui traduit éloquemment le crédo de l’exigence journalistique que s’est donné ce jeune reporter à sa sortie d’ATM et de l’université. C’est sans doute un adepte de «la simplicité volontaire» à sa manière, quand il exerce le métier qu’il a choisi. J’ai fait une entrevue avec lui pour vérifier un certain nombre de choses, mais surtout pour lui indiquer à quel point son récit nous ouvre sur un monde si loin et si près du nôtre quand on se met à faire le jeu des comparaisons. Et aussi pour lui signaler que son travail nous fait oublier, un instant, la fermeture au monde de trop de journaux et de journalistes d’ici, campés sur les faits divers locaux et autres chiens écrasés.

Bornés à ne couvrir que l’anecdote, le curieux facile de l’intérêt humain qu’on oublie le lendemain, sans perspective. Pour faire vendre que de la copie et du rêve insignifiant.

Mauvais Herbe : J’ai lu ton livre d’une traite. Il m’a fait penser à L’usage du monde de Nicolas Bouvier, dans la mesure où quand tu voyages pour tes reportages tu repousses constamment tes frontières personnelles, tu ne te ménages pas. Pourquoi écris-tu dans ton livre que «la Russie est une tragédie millénaire» ?

F. Lavoie : Dans le livre, j’écris «la Russie est une tragédie millénaire qui s’entretient elle-même par son orgueil mal placé, son intransigeance et les passions qui en découlent.» J’explique dans ce passage que les Russes – ou plus souvent le régime en place – créent eux-mêmes une bonne partie de leurs problèmes et tragédies. L’autoritarisme de Staline, son étroitesse d’esprit, son manque de jugement et sa profonde indifférence à l’égard de la vie humaine ont ainsi fait en sorte que la Deuxième guerre mondiale n’a pas été un simple drame pour le pays mais une tragédie, coûtant la vie à des millions de Soviétiques. Un dirigeant plus visionnaire et plus soucieux de son peuple aurait sû minimiser les pertes. Mais en Post-Soviétie, la fin justifie toujours les moyens, et les conséquences tragiques de ces moyens servent paradoxalement, plus à souder la nation qu’à ébranler le régime peu soucieux de son peuple. Aujourd’hui encore, même si les tragédies sont moins coûteuses en vies humaines, le pouvoir est le dernier à écoper même s’il est généralement en bonne partie responsable de ces tragédies. Je t’invite à (re)lire ce passage pour mieux comprendre ma pensée. Je ne l’ai pas sous mes yeux, mais c’est dans la dernière dizaine de pages sur Vladivostok.

Mauvais Herbe : Pourquoi voyages-tu simplement avec le vrai monde au lieu de profiter de tes contacts pour fréquenter les classes supérieures ?

F. Lavoie : J’ai des contacts avec plusieurs franges de la société dans les pays où je voyage ou habite. Mais lorsqu’on choisit de voyager dans les transports en commun – pour des raisons économiques en premier lieu – lorsqu’on loge dans les hôtels plus modestes ou carrément chez l’habitant ou simplement lorsqu’on se balade dans les rues grouillantes des villes, il est normal de tomber plus souvent sur des gens ordinaires que sur des milliardaires ou des caciques du régime. En tant que journaliste travaillant pour des médias qui n’ont peu ou pas du tout d’influence et d’impact hors Québec, les accès aux hautes sphères de la société me seraient de toute façon assez limités. Alors à quoi bon perdre son énergie à cela, alors que la pensée de l’élite nous est de toute façon accessible facilement, puisque ce sont eux , ici comme ailleurs, qu’on entend le plus dans les médias. Cela dit, ma curiosité généralisée pour l’humain fait en sorte que j’aimerais autant rencontrer Poutine qu’un marchand de tomates, ou un millionnaire qu’un mendiant. Mais il faut choisir ses combats. Je préfère prendre les gens qui me tombent sous la main que de me battre pendant des mois pour obtenir une entrevue aux règles fixées.

Mauvais Herbe : Si tu avais à choisir une république post-soviétique pour y vivre, ce serait laquelle ? Moi ce serait la Tchétchénie, je te dis ça comme ça, parce que j’aime beaucoup ce que tu dis sur leur entraide en toutes circonstances, leur indépendance d’esprit.

F.Lavoie : La Tchétchénie à proprement parler n’est pas une république post-soviétique, dans la mesure où elle faisait partie de la Russie, l’une des 15 républiques soviétiques. Mais aujourd’hui, c’est une république de la Fédération de Russie. Je doute que tu aimerais habiter en Tchétchénie au quotidien, mais c’est en effet un endroit fascinant, tellement différent du reste de la Russie ce que le long passage que j’y consacre dans le livre essaie de démontrer. Si on parle d’avoir une vie agréable avec une belle qualité de vie, je choisirais l’une des trois capitales baltes ; Vilnius, Riga ou Tallinn (dans l’ordre). Et c’est précisément pourquoi j’ai exclu la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie de mon concept de Post-Soviétie. Parce qu’il y fait bon vivre et qu’on s’y sent humain et respecté par son gouvernement, du moins autant que chez-nous. En tant que journaliste par contre, je choisirais peut-être de passer quelques mois au Tadjikistan, la plus pauvre des républiques, actuellement en proie à une résurgence de sa mouvance islamiste qui risque de déstabiliser le pays, qui a déjà connu une guerre civile dans les années 1990. Ou au Turkménistan, pour approfondir les impacts d’un régime farfelu sur la conscience de ses sujets.

Mauvais Herbe : Trouves-tu que parfois les Québécois ont un petit côté russe ?

F. Lavoie : Une fois qu’on gratte le vernis exotique d’un peuple, et qu’on maîtrise un peu mieux ses traits naturels il nous reste les grands traits de l’humanité, et on se rend compte qu’on se ressemble tous pas mal, Québécois, Russes, Indiens ou autres. Les traits nationaux généraux des Russes me font tantôt penser aux Français (érudits, éloquents, mais râleurs et conservateurs), tantôt aux Américains (centrés sur leur propre civilisation). Mais les conditions climatiques similaires les rapprochent certainement aussi des Québécois. Outre cela, je n’arrive pas à trouver de lien plus précis entre nos peuples qu’avec d’autres, si ce n’est bien sûr le hockey…

Mauvais Herbe : Merci pour tes réponses. J’ai évidemment oublié de te questionner sur Limonov, sur la place qu’occupe l’information internationale dans nos médias, etc. Dostoïevski souligne dans Les démons ; Nous, Russes ne savons rien dire dans notre langage…T’as appris leur langue, c’est-tu vrai ?

F. Lavoie : Et ben moi, je trouve que les Russes se dépatouillent mieux dans leur langue maternelle que les Québécois ! Ils sont très éloquents, justement comme les Français. Les choses ont changé depuis Dostoïevski. L’époque soviétique a eu bien du mauvais mais elle a permis l’alphabétisation d’une grande part de l’humanité. On ne pouvait pas tout dire sous le régime communiste, mais ce qu’on disait on le disait bien… Limonov est un personnage intéressant, un être détestable qu’on n’arrive pas à détester parce qu’il demeure profondément humain. Je l’ai rencontré à quelques reprises… Pour l’information internationale dans nos médias, ça reste malheureusement encore anecdotique. Mais moi, et plusieurs autres jeunes qui voyagent, essayons de changer ça à l’intérieur ou à l’extérieur des rédactions !

Propos recueillis par Pierre Demers, poète rouge d’Arvida

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3 thoughts on “Entrevue «russe» avec Frédérick Lavoie

  1. « Et ben moi, je trouve que les Russes se dépatouillent mieux dans leur langue maternelle que les Québécois! »

    Quelle information erronée. Les 3/4 des Russes peinent à maîtriser leurs désinences, qui sont pourtant une des bases de leur langue! La maîtrise, ou la non-maîtrise, de la langue maternelle est un problème qui s’applique à tous. Les Russes ne sont pas mieux que les Québécois, ni mieux que les Anglais, d’ailleurs. Il est dangereux de comparer ainsi.

    Pour ce qui est de la ressemblance des Russes aux autres peuples, il faudrait s’attarder aux problèmes identitaires qui datent, ma foi, de beaucoup plus loin qu’on ne le pense. Il faudrait remonter à l’époque tsariste… Les Russes ont toujours été tiraillés par leurs visées occidentales et leurs racines slaves. Ils ne ressemblent à personne, vraiment.

    Et l’alphabétisation sous le régime soviétique, parlons-en, tiens. Il s’agissait plutôt d’une russification imposée, d’une standardisation de la langue russe d’un bout à l’autre de l’URSS. Il faudrait se rappeler de ce qui est arrivé après que Kroutchev ait été promu au poste de Premier Secrétaire du Parti Communiste; le remplacement des écoles non-russes par des écoles russes pour les républiques bénéficiant d’un plus faible statut dans les républiques fédérales. Pour certaines nationalités, aucune scolarité n’était disponible dans leur langue maternelle… Enfin, je pourrais en parler longtemps.

  2. Frédérick Lavoie

    En relisant ce que j’ai écrit à propos de l’information internationale en fin de courriel (Pierre a repris notre échange textuellement, donc la faute me revient), je me rends compte que j’ai mal exprimé ma pensée.

    L’information internationale au Québec est anecdotique dans la mesure où elle est peu couverte et sert souvent à boucher des trous dans les journées creuses d’actualité nationale. Cela dit, certains médias font de réels efforts – même si ceux-ci sont parfois en dents de scie – pour couvrir le ROW (Rest of the world). Ce que je regrette – comme plusieurs –, c’est que la couverture de l’information internationale se résume souvent à une série de «faits divers» planétaires. Souvent, mais pas tout le temps, car quelques journalistes réussissent à donner un sens à ces «anecdotes» en les analysant dans une perspective plus large.

    J’ai également l’impression (peut-être faussée par ma jeunesse) que de plus en plus de jeunes journalistes québécois, motivés par le fait que voyager et communiquer à travers le monde devient de plus en plus facile, font leur part pour améliorer la couverture de l’étranger, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur des rédactions.

    Cela ne devrait toutefois pas faire oublier que le combat est loin d’être nouveau. Génération après génération, des journalistes québécois ont tenu le fort de la couverture du reste du monde, dans des conditions beaucoup plus difficiles que celles que nous connaissons aujourd’hui. J’ose simplement croire que les conditions actuelles (plus besoin d’aller mener ses bobines dans un aéroport pour les rapatrier au pays à grand frais, un reportage audio ou vidéo peut être monté et envoyé de partout sur la planète en un clic) font en sorte que l’accessibilité du journalisme international pour ceux et celles qui désirent le pratiquer permettra de lui garantir une meilleure place et un plus grand intérêt dans nos médias dans les années à venir.

    Par ailleurs, un petit rectificatif: je n’ai pas étudié en ATM, mais en Histoire et civilisation au Cégep de Chicoutimi.

    Voilà, c’est dit!

  3. Excellente entrevue! Je lis toujours tes articles avec beaucoup d’intérêt.

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