Vivre égale danger

Je dis souvent à mes élèves en création littéraire qu’il n’y a pas de véritable acte créateur qui se fasse sans que celui qui le pose se mette en danger. Il faut, pour entrer dans ce que j’appelle la zone, accepter de se dépouiller de la pudeur et d’un certain amour-propre — que d’aucuns nomment orgueil —, être prêt à descendre dans ses propres profondeurs, là où grouillent toutes les peurs, toutes les laideurs, toutes les faiblesses et toutes les hontes. Et il faut, pour aller là, du courage.

C’est vrai pour toutes les formes de création, bien sûr. Mais peut-être cela l’est-il d’autant plus au théâtre puisque ce langage utilise le corps comme principal canal de communication. Or le corps, objet de toutes les vanités, mais aussi de toutes les vulnérabilités, ne se livre pas facilement. Ni à l’impudeur, ni à l’humilité. Le courage de la création, lorsqu’il s’agit justement de questionner les limites du corps, tant dans son rapport à l’autre que dans sa capacité d’accomplissement, peut parfois prétendre à l’héroïsme.

En voyant Leuleu, une proposition de théâtre performance de l’artiste finissante à la maîtrise Andrée-Anne Giguère, on ne peut s’empêcher de penser à cette difficulté d’habiter son corps, de s’en servir pour entrer en contact avec d’autres corps, pour communiquer, pour interagir avec son environnement. Je songeais, en observant les quatre comédiennes poussant, tirant, courant, remplissant et vidant, au mythe de Sysiphe qui définit si bien la condition humaine, éternel recommencement d’efforts qui n’ont de sens que celui qu’on veut bien leur donner. Simplement vêtues de robes-camisoles bleues qui révèlent le corps autant dans sa puissance que dans son imperfection et sa fragilité, elles repoussent jusqu’à l’épuisement les limites de celui-ci, dans une mise en scène qui met à contribution la projection numérique, le texte, des accessoires inusités et… les spectateurs eux-mêmes, qui deviennent objets scéniques au même titre que le sable, la corde, le parapluie…

Si cette proposition peut paraître déroutante au départ, on finit par entrer dans cet univers et s’y reconnaître tout à fait. En effet, Andrée-Anne Giguère, utilisant comme matrice un texte écrit par sa sœur atteinte de dystrophie musculaire, explore à la fois la difficulté d’exister dans un corps et celle d’utiliser celui-ci pour communiquer, pour « faire bouger les choses », pour l’effort quotidien. Pour vivre.

N’attendez pas de vous faire raconter une histoire linéaire avec ce spectacle. Le théâtre performance n’offre pas de texte par lequel s’affrontent les antagonismes d’une société malade. Cependant la catharsis opère, secoués que nous sommes au sortir de l’expérience, observant notre corps d’un autre œil, avec une indulgence neuve.

 

Leuleu

Présenté au Petit Théâtre de l’UQAC

3 octobre 2012(générale ouverte au public)

4-5-6 octobre 2012

20h00

Pour réservations :418-817-6408

(places limitées, 32 par soir)

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