Dire NON

Il m’arrive d’entendre que la société en demande beaucoup (trop) aux parents, qui la composent en partie. On les regarde aller et on les juge au moindre écart.

Au moindre débordement. Au moindre relâchement.

Certains dénoncent ça.

Je veux dire d’emblée que je n’adhère aucunement à ce genre de propos qui veut minimiser la responsabilité et le rôle du parent, discours lâche qui envoie comme message qu’on peut passer entièrement, sans remord, à côté de notre énorme tâche éducative et nous reproduire à tous vents.

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Ce n’est pas banal de mettre un enfant au monde.

Dans ses premiers jours de vie, il y a une métamorphose qui s’effectue dans l’esprit des parents. Pour la femme, l’aventure est très physique. Or, au-delà de ça, il y a ce qui se passe dans la tête : un changement dans la façon de voir la vie, parce que, maintenant, désormais, la mort guette le petit être qui dort et se réveille dans le couffin. La mort guette si on ne le met pas au sein, la mort se pointe si on ne prévient pas les dangers, la mort survient si l’enfant n’est pas aimé et encadré.

Un changement doit absolument se produire dans les têtes.

La vie a changé.

Ce n’est plus ce que c’était.

On appelle ça l’adaptation. Chacun s’adapte : et l’enfant, et le parent. Parfois, l’un plus que l’autre. Ça dépend des moments, des besoins.

La tâche du parent est énorme et c’est à celle-là, dans sa totalité, dans sa complexité, dans son adversité, qu’il doit s’en remettre. Parce que l’enfant est là, dans son lit, dans sa chambre d’enfant, parce qu’on a éprouvé du plaisir durant sa conception, parce qu’on a choisi de le concevoir et de lui donner un nom, une vie, une trajectoire.

La tâche vient avec des joies immenses et d’éprouvants désagréments.

Dire non est l’un d’eux.

Le parent va dire non et l’enfant va l’imiter et dire non à son tour, pour un oui ou pour un non. Il s’oppose, se braque et le parent passe un mauvais quart d’heure. C’est franchement désagréable.

Ou non.

Peut-être faut-il voir ça autrement ?

Sur le coup, dire non à un enfant s’avère pénible, parce qu’il faut prendre le temps d’expliquer, de consoler, de désamorcer une crise. Mais il faut voir plus loin que le bout de son nez. L’enfant doit aussi apprendre à dire non. Si le parent ne lui enseigne pas, c’est la vie qui s’en chargera tôt ou tard.

Ne jamais dire non entraîne une carence éducative qui aura de graves conséquences pour l’individu rendu à l’âge adulte.

Je cause de l’importance de dire non parce que je crois que c’est porteur d’une vision à long terme. Et qu’en bout de ligne, parce que les parents étaient présents et attentionnés et ne lui ont pas tout donné, à la fin, l’humain engendré est content, heureux, a des amis, un amoureux, gère ses colères, partage ses joies.

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J’avais aimé ce cours de psychologie de l’enfance et de l’adolescence durant lequel le professeur nous avait exposé sa propre théorie sur l’enfant-roi et sur l’ado-king. La raison pour laquelle il énonçait ses propres solutions relevait du fait que peu d’études existent sur le sujet. Peu de chercheurs se sont penchés sur ce phénomène relativement nouveau qui serait lié, en partie, au nécessaire dire non. Une fois de plus, penser cette question renvoie à un acte visionnaire.

Selon mon professeur, c’est à l’âge adulte que tout se corse.

Résumons.

Reprenons du début.

L’enfant désire quelque chose : lancer une roche dans une fenêtre, manger une douzaine de biscuits triple chocolat, se coucher à minuit, aller à la garderie en bobettes, se faire des chemins avec des livres (vous ne verrez jamais ça dans ma maison : les livres existent pour être lus). Si le parent dit non, l’enfant va peut-être piquer une colère. Le parent a le choix : faire face à la colère ou sublimer la colère.

Note importante : la colère fait partie de la vie.

Autre note importante : l’enfant, une fois confronté à la vie extérieure, devra conjuguer avec d’autres limites, à tous les jours. L’être humain construit le monde et, par la même occasion, le délimite. Thierry Hentsch a d’ailleurs pertinemment écrit que « l’absence de limites ne rend pas libre ». Au contraire, l’absence de limites mène à l’errance.

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Au cours de ses travaux sur l’enfant-roi arrivé à l’âge adulte, mon professeur arrivait à la conclusion que ce dernier devient si invivable qu’il se retrouve seul, sans ami et sans personne à aimer et qui pourrait l’aimer. Qu’il fait des crises, comme un gamin. Qu’il traverse des périodes dépressives. Qu’il broie du noir. Qu’il voit sa longévité se réduire, à moins d’un changement profond de sa part.

La solution proposée par le maître est la révolte parentale.

Avant l’âge adulte, le plus tôt possible de préférence.

Comme à l’adolescence, quand le jeune multiplie ses stratagèmes pour obtenir ce qu’il désire, qu’il ne daigne lever le petit doigt dans la maison, qu’il agit comme si ses parents étaient des serviteurs. L’ado-king est comme ça. On ne devrait pas se rendre jusque-là.

Ce n’est pas rendre service à son enfant que de tout lui donner.

Se donner, être généreux de sa personne, oui, sous toutes réserves.

Tout donner ?

Tout cru dans le bec ?

Non.

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La tâche du parent est grande, immense, mais pas aussi démesurée qu’elle peut devenir. Si on manque à cette tâche, il y a carence.

Carence éducative.

Je dis non. Et j’en suis fière. Non. Non. Non. Non. (Ça me procure un bien fou !)

Je rappelle aux parents que nous sommes observés.

C’est ainsi et nous devons nous élever, être grands avec nos enfants.

Commentaires

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3 thoughts on “Dire NON

  1. Max

    Magnifique et concis.

  2. Paul Lavoie

    J’ai entendu une personne dire un jour: « Nos enfants, ils ne font jamais ce qu’on dit, ils imitent nos comportements. » Ça illustre bien vos conclusions.

  3. Je comprends que les parents doivent apprendre à dire non, si on veut éviter de former des enfants-roi, mais il faut de la même façon apprendre à dire non aux autres adultes, amis proches autour de nous, qui nous sollicitent constamment.

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