90 heures de résistance (2)

Voyage au cœur d’une résistance qui se tricote à travers les comptines des mères, les histoires des pères et les jeux des enfants. Voyage au cœur d’une mémoire qui cherche ses traces à travers celles des orignaux égarés dans les coupes à blanc.

Jour 2

Ce sont bien sûr les pas des petites filles qui m’ont réveillée. Sarah m’a installée dans la « salle de jeux », au sous-sol.  J’ai dormi d’un sommeil de plomb, malgré la fenêtre cassée du soupirail. Mon amie attend l’intervention du conseil de bande qui, lui, attend la permission du ministre des Affaires Indiennes et du Nord Canada, pour qu’elle soit réparée. On ne peut rien faire par soi-même dans une réserve. Ou si peu. Rien ne vous appartient, ni les terres ni les maisons ni les fenêtres.

Ça sent le déjeuner dans la cuisine. Les enfants sont excitées, elles se bagarrent, on s’en va dans le bois, c’est la fête.

Sortie sur la galerie pour respirer l’air du petit matin, j’entends des gémissements étouffés. Je cherche partout du regard, mes yeux s’accrochent dans les épinettes géantes, jusqu’à ce qu’ils tombent sur une petite forme noire, à côté de la « shed ». Un petit chien. Un chiot, la tête coincée dans une boîte de conserve. Une boîte de nourriture pour chiens. Ses frères et sœurs traînaillent dans le coin, sa mère doit être cette chienne maigre que j’ai contournée hier pour me garer dans la cour. Ils sont au voisin, me dit Sarah, peu concernée. Les chiens à Opitciwan sont efflanqués, teigneux, quémandeurs et nombreux. Trop nombreux pour qu’on s’en soucie. Le concept d’animal de compagnie, ici, où la nécessité de survivre est encore la première préoccupation pour bon nombre de familles, reste une affaire de citadins. Les personnes qui en ont s’en occupent correctement (sauf exception, comme chez nous), mais le village demeure hanté par des bêtes errantes qui se reproduisent plus vite que ce qu’on est capable de réguler. Il y a un homme dont c’est le travail, de se débarrasser des chiens sans maître. Il a été formé en ville et tout. Mais un seul homme ne suffit pas pour venir à bout de cette tâche ingrate. Une campagne de stérilisation ? Le Conseil de bande peine à obtenir les fonds pour loger décemment tout le monde : les maisons sont surpeuplées. Les chiens, c’est le dernier souci. Je m’en vais libérer le chiot en ruminant tout cela. Il est bien coincé, ça prend beaucoup de doigté pour le sortir de là sans le blesser.  Je le pose par terre, il s’ébroue et va rejoindre les autres pareils à lui, maigrichons, sans trop d’avenir. Ne pas se laisser attendrir. C’est difficile. Ils sont si mignons. J’en ramènerais bien un avec moi… Celui-là, le petit blond avec les yeux bleus… Mais leurs ventres gonflés, leurs grattages incessants, leurs yeux chassieux me conseillent de les laisser à leur destin. N’empêche. Celui que j’ai sorti du pétrin serait mort là, sinon. Mort de faim, la tête dans une boîte de nourriture vide. Ça ne s’invente pas.

Avant de partir pour le bois, nous nous rendons chez les parents de Sarah. Notre véhicule est plein. Je suis derrière, entre deux sièges d’auto, Danya, la plus grande, sur mes genoux. La deuxième, Atiana, fera le voyage jusqu’au chalet avec ses grands-parents, ce qui libèrera une place de siège d’auto pour moi.

Il faut environ une heure et demie, me dit-on, pour arriver au territoire des Zacharie. Ils sont quelques membres de la famille à avoir des chalets au bord d’un lac. Mon amie m’avertit : c’est très modeste, pas d’électricité, pas d’eau, la bécosse dehors… Je la rassure: j’ai déjà passé du temps dans des campes dans le bois, quand même. Je sais ce que c’est. Elle s’inquiète beaucoup de mon petit confort de blanche et ça nous fait sourire toutes les deux. Elle veut que je sois bien, que je ne regrette pas mon voyage, que j’aie envie de revenir. Me voilà touchée, encore. « On a pas l’heure, non plus. Ça te dérange-tu, ça ? » Elle fait l’inventaire des choses qui pourraient me déranger, comme pour me donner chaque fois une dernière chance de retourner à la « civilisation ». Pas d’heure ? Tant mieux ! Je lève mon poignet : ça fait des années que je ne porte plus de montre.

Une fois le réservoir rempli d’essence (20 cents de plus ici qu’ailleurs), on prend le chemin de terre. Bientôt le mont Tcikitnaw se profile, la plus haute montagne du coin, d’où l’on voit très loin. Le gravir à pieds fait partie des chemins de guérison que peuvent prendre les gens d’ici. C’est une bonne ascension, et une fois en haut, l’ampleur du paysage, tant d’eau, tant de forêts à perte de vue, vous saisit. Vous ne pouvez que vous y sentir à la fois immense et minuscule. Un documentaire de la cinéaste Anne Ardouin montre bien, d’ailleurs, la valeur symbolique de cette montagne pour les gens d’Opitciwan. « Une fois, promet Sarah, on le montera ensemble. » Oui. Oh, oui. Je promets aussi.

Nous roulons dans un paysage étrange. Les coupes à blanc s’enfilent comme des perles creuses sur les entrelacs de chemins cabossés. Un vrai labyrinthe où l’on ne peut s’engager sans s’y connaître, ni sans CB.  Sarah branche la radio parce qu’elle a peur des camions. Ils sont plus larges ici, le chemin est plus étroit. Se mêlant à celle de Denis Chachai qui chante du reggae en atikamekw dans le lecteur de CD, les voix du CB nous donnent des nouvelles de la circulation. Krch krchchch un véhicule à tel kilomètre en montant krch krchch, un orignal à tel kilomètre krch krchch nanipwit… Je reconnais le mot « debout ».

Nous nous enfonçons enfin dans la vraie forêt. François me montre des traces d’orignal. Nous voyons de nombreux plans d’eau, avec des petits campements de tentes prospecteur, quelques chalets. Il m’en pointe un, tout seul sur son lac. « C’est le mien. Une fois je suis resté un mois, juste moi pis mon chien, pis du riz blanc. » Du riz blanc ? « Je chassais. J’ai pas mangé juste du riz. » Il rit. « J’étais bien. »

On arrive enfin à un mini village de trois, quatre chalets rudimentaires, au bord d’un autre lac. Les frères de Geneviève (la mère de mon amie) ont les leurs, les grands-parents aussi — qui n’y viennent plus depuis que Mariette est malade. Il règne ici un désordre que tolèreraient mal bien des villégiateurs que je connais, obsédés qu’ils sont par la maîtrise de l’environnement. Bois de chauffage, outils, bâches et autres artefacts jonchent le sol. Ici la tête d’un orignal tué il y a deux jours, à laquelle il manque les joues et le mufle, mets de choix. Un geai gris viendra la picorer régulièrement durant mon séjour. Là, la peau du même orignal attend qu’on s’en occupe. On sent ce lieu habité, habité vraiment. Le lac silencieux, la forêt qui marche jusqu’au bout du nord, les corbeaux me disent qu’ici nous sommes dans le bois. Dans le bois pour de vrai.

Dès qu’on a débarqué les bagages, Sarah se met à cuisiner du doré pour dîner, fariné et cuit à la poêle, avec des patates. On m’explique qu’il ne faut pas trop en manger, sinon on aura envie de dormir. Les vieux mettaient en garde les jeunes autrefois: « N’en mange pas trop, sinon tu seras fatigué! » Il paraît que tous les poissons font cet effet, sauf le saumon. C’est Martin qui me raconte ça, Martin le père de mon amie, que nous avons trouvé, en entrant dans la cabane, en train de sculpter un objet dans un os d’orignal, avec une petite scie. Il répond à mes questions d’insatiable curieuse. Il sait de toute façon que je souhaite écrire un roman dont l’action se déroulera dans son monde. Il est prêt. Il me donnera gentiment toutes les informations que je demanderai. Il me montre son bras. « C’est l’os ici, là. Je fais un grattoir. » Avec la scie il a enlevé une partie de l’humérus d’orignal coupé aux articulations, et gratté la moëlle: cela forme comme une boîte avec son couvercle.  Les rebords de la « boîte » seront limés pour devenir plus coupants, et cela donnera un grattoir, comme celui-là, ajoute-t-il en pointant un outil plus ancien. Il servira à ôter le poil de la peau qui est dehors. On garde tout, dans l’orignal. Pas question de parader avec des têtes sur le devant du pick-up : gaspillage et manque de respect pour l’animal qui est venu à ta rencontre.

Durant l’après-midi un casse-tête se présente. Nous devions, avec François, Sarah et les petites, dormir dans le chalet de tante Gemma, qui se trouve à quelques kilomètres. Une fois sur pace, force nous est de constater que, personne n’y ayant dormi depuis trop longtemps, les souris l’ont colonisé de trop importante façon… Un nid dans l’armoire, des crottes partout, les couvertures et les matelas qui ne paient pas de mine, en plus de quatre spécimens bien conservés dans l’huile d’olive — le bouchon grugé, elles ont dû y plonger pour laper, mais s’y sont noyées… — : voilà le portrait d’un endroit très peu invitant. Nous tentons bien de nettoyer, mais devant l’ampleur de la tâche, nous nous décourageons. Apokcic (la souris) a gagné. Après avoir fait tout de même un peu de ménage, nous retournons au chalet familial où nous devrons donc loger onze personnes dans trois pièces durant trois jours. « J’y aurais quand même dormi, dans le chalet de ta tante, confierai-je à Sarah, un peu plus tard, même si ça m’écoeure un peu ». Soulagée, elle me répond qu’elle aussi, ça l’écoeure, les souris. Nous rions en nous racontant nos histoires de souris respectives. Au bout du compte Sarah est rassurée, je n’ai pas peur des souris. Bien m’en prend, parce que j’en entendrai une chaque nuit mener son sabbat sur le comptoir de la cuisine. Nous la verrons même se risquer hors de son trou à quelques reprises, provoquant rires et petits cris de femmes.

Il pleut à boire debout. Le poêle est rouge. Le temps s’écoule lentement. Je joue avec les enfants. Danya délaisse son DS pour faire des jeux de mains avec moi. Le petit appareil détonne dans cet environnement. Mais quand elle n’y joue pas à Mario Bros, elle s’en sert pour écouter des chants traditionnels. La résistance a six ans et elle écoute des chants traditionnels sur un Nintendo DS.

Comme je sors mon carnet pour prendre des notes, ma petite amie s’en empare. Elle couvre les pages de dessins. Bah. Je saurai bien trouver de la place pour mes gribouillis. On dessine ensemble. Des princesses. Des sirènes. Grand-père (komcom) Martin. On écrit des mots. On rit. Bisous, chatouilles et pets sur la bedaine sont de la partie. Chaque fois que j’y retourne, ça m’impressionne, cet abandon avec lequel ces enfants-là s’offrent à vous, une fois apprivoisés. L’impression de vivre au pays des chatons. Cette heureuse intimité va aller en grandissant, finissant par me gagner tous les petits (ils seront six, de 20 mois à six ans), qui me prendront par la main, me demanderont ce dont ils auront besoin, se blottiront dans mes bras. Je me sers avec eux des quelques rudiments de leur langue que je possède et cela suffit pour se comprendre. Les enfants ne font pas de manières. On pourrait prendre exemple…

Geneviève arrive à la noirceur avec son autre fille, Caroline, le petit garçon de celle-ci (Waseskon, 22 mois, déjà champion de hockey) ainsi que son amoureux Johnny, la fille de Louisa (Mikona, quatre ans) et la seconde fille de Sarah (Atiana, trois ans). Les femmes ont vu un loup sur le chemin. Il était couché au bord de la route, elles se demandent ce que ça peut bien vouloir dire.

On mange pour souper du ragoût d’orignal fumé (wias) avec de la bannique bouillante (cipahikan). Et des patates. C’est bon. Les conversations fusent. On parle d’aller à la perdrix et aux collets demain, nous les femmes, tandis que les hommes seront à la grosse chasse. Johnny, trop gêné, se cache sous sa casquette. Je le taquine. Il ne m’adressera la parole qu’à la fin, pour me dire au revoir. On mange à tour de rôle, cédant sa place à la table dès qu’on a fini. Les enfants sont servis en premier. On se dépêchera de faire la vaisselle, puis on installera les lits. Le casse-tête de l’après-midi trouve sa solution : les grands-parents dormiront avec deux des enfants dans la tente carrée, à l’arrière du chalet. C’est une tente de toile renforcée par des panneaux de contreplaqué, avec une vraie porte, et chauffée par un poêle à bois. À l’intérieur du chalet, nous nous répartirons entre adultes et enfants. Personne ne dort seul dans son lit. À la grande joie de Danya, nous allons dormir ensemble sur le futon dans la cuisine, près du poêle qui, pour l’heure, ronfle, toujours rougissant. On lui fermera les évents pour lui calmer les ardeurs avant de dormir, question de sécurité.

Ensuite… Dire ce silence et cette paix ponctués de bagarres d’enfants et de rires, de gens qui parlent à voix douce. On est nombreux ensemble, il s’agit de ne pas se déranger. Même quand on réprimande les enfants, on le fait doucement. Dans le bois, on boit du thé. Bien fort et bien chaud, on le sirote à petites gorgées. « Ni lait ni sucre? » s’étonne-t-on. Non, rien, je le prends comme ça. Ils font la grimace. Je ris. Je me sens parfaitement bien parmi mes hôtes si chaleureux.

On va deux par deux à la bécosse, à cent pieds du campe. Dans le noir, ça prend quelqu’un pour tenir le « spot » dehors pendant qu’on fait ce qu’on a à faire.

Puis, on s’installe pour la nuit. Des chants atikamekw en sourdine, les mères endorment les bébés. Personne ne sait quelle heure il est. Caroline boit de la tisane d’ours pour soigner son rhume.

J’ouvrirai les yeux une fois durant la nuit pour découvrir par la fenêtre un superbe fouillis d’étoiles. Les craquements tranquilles du poêle me rendorment, je me serre contre Danya, petite grenouille toute chaude. Au matin je m’éveillerai avec son petit derrière contre ma poitrine.

 

suite dans un prochain billet

Commentaires

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3 thoughts on “90 heures de résistance (2)

  1. Francine Hamel

    Encore un epure merveille ce billet…on peut s’imaginer sur place avec toi.

  2. Ça me rappelle une fois quand j’étais allé chez des indigènes mayas du Guatemala ; la même intimité, la même unité familiale, élargie, et aussi la même pauvreté, les mêmes problèmes de santé, les chiens aussi étaient pareils. J’ai l’impressions que la situation des peuples indigènes se ressemblent d’un pays à l’autre.

  3. […] …suite dans un prochain billet… […]

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