Jean-Pierre Issenhuth de Laval Ouest – Écrivain/lecteur de l’ombre

La poésie naît de la privation

Cesare Pavese, Le métier de vivre, 1958

 

J’attendais le dernier livre de Jean-Pierre Issenhuth avec beaucoup d’intérêt. C’était vraiment son dernier puisqu’il avait rendu l’âme en juin 2011. Moi qui ne connaissait pas l’existence de cet auteur d’ici avant qu’un poète/critique/ami, Maxime Catellier, lui consacre à sa mort un papier élogieux sur son blogue Mes biscuits préférés. Le même Catellier signe maintenant la chronique poésie dans la revue Liberté, nouvelle mouture.

J’avais lu, en attendant, le numéro spécial de la même revue (janvier 2012, no 294) rendant hommage à cet auteur hors du commun, méconnu et fier de l’être, écrivain et lecteur de l’ombre. J’ai essayé de lire par la suite tout ce qu’il avait écrit que je pouvais trouver. Ses poèmes, ses critiques et surtout ses carnets publiés aux éditions Fidès dans un format idoine à ses propos. Je me retrouvais dans sa misanthropie, dans son retrait du monde environnant qui ne lit plus de livres, qui ne vit que de l’artificiel et des apparences entre autres.

Dans sa façon toute personnelle de prendre ses distances face à la fragilité des préoccupations des porteurs d’opinions et des médias. Dans sa méfiance surtout du rôle des intellectuels et autres autorités reconnus dans la cité.

Qui est Jean-Pierre Issenhuth au juste si je veux que vous me suiviez jusqu’au bout de ce papier ? C’est un Français d’origine qui a choisi le Québec à cause de son climat, de ses habitants et qui y a passé sa vie depuis la fin des années 60. Il a enseigné au primaire et au secondaire dans un quartier défavorisé de l’Est de Montréal et vers la fin de sa carrière, il exerçait le métier d’animateur pédagogique. Parallèlement à sa profession, il s’est impliqué de façon discrète dans le milieu littéraire d’ici comme critique de poésie au Devoir, collaborateur à la revue Liberté et surtout comme écrivain, poète et essayiste.

À sa retraite il y a 4-5 ans, il a décidé de s’isoler dans les Landes en France d’où il venait je crois, pour vivre seul deux ans dans une cabane qu’il a construite de ses mains avec des rebuts, cultiver un jardin éclaté et élever des canards. Coupé de tout, autosuffisant que la radio et les livres comme compagnons. Parfois la visite de quelques voisins. La maladie et ses attachements de cœur l’ont poussé à revenir au pays. Dans ses moments de repos, il lisait, écoutait de la musique classique assez fort pour que les animaux autour apprécient. On retrouve le récit de cet isolement volontaire et tardif dans les Chemins de sable, carnet 2007-200,9 publié en 2010 chez Fidès.

Il a habité toute sa vie québécoise dans une petite maison à Laval Ouest (Il n’y a pas seulement des spéculateurs fonciers et des maires sans scrupule dans cette banlieue montréalaise, heureusement) prolongée par un terrain rempli d’arbres et enrichi d’un potager où il faisait tout pousser. Issenhuth était un cultivateur biologique patient et un observateur attentif de la vie minérale, végétale et animale autour de lui. C’est surtout ce dont il parle dans ses livres. Et pour le reste, il rend compte à sa manière de ses nombreuses lectures qui concernent la terre et les sciences exactes comme la physique, la biologie, la chimie. Il lisait, selon son ami Yvon Rivard (lui aussi un critique littéraire hors pair) plus de 15 livres par semaines qu’il réservait dans les bibliothèques publiques de Montréal et de Laval. Ses livres sont remplies de citations à n’en plus finir. Dans ce dernier livre, La géométrie des ombre,s que vient de publier les éditions Boréal dans la collection liberté grande dirigée par Robert Lévesque, on retrouve ses idées bien à lui sur le rôle des intellectuels, le plaisir de voir passer les saisons, de faire corps avec la nature qui nous entoure, la beauté des paysages malgré les bulldozers des humains, le bonheur de lire les œuvres qui résistent, la nécessité de la musique, de la solitude et la fragilité de notre passage sur terre ; surtout la nécessité des gestes simples de tous les jours. Il a terminé l’écriture de ces derniers carnets quelques jours avant de mourir. Il se savait depuis quelques temps le cœur au ralenti et atteint d’un cancer. Mais il n’en n’est pas question dans ce livre. Il se limite à évoquer ses lectures et son bonheur de s’occuper de son jardin qui le surprend tout le temps. Il parle aussi beaucoup de la cabane au bout de son terrain qu’il a construite dès son arrivée ici et qu’il considère comme son refuge quotidien depuis des années. Lieu de tranquillité, de recueillement et de solitude comme l’imaginait déjà le philosophe américain Henry D. Thoreau, le penseur de la désobéissance civile, lui aussi adepte de «l’habitation minimale fixe» et évidemment, comme Issenhuth dans une certaine mesure, de la «simplicité volontaire» avant la lettre.

Je propose ici quelques extraits de la Géométrie des ombres pour illustrer le poids des réflexions de Jean-Pierre Issenhuth sur des sujets en apparence anodins qu’il touche et qui finissent par nous emporter.

*La vie sauvage à Laval Ouest

« Après avoir vécu de chasse et de pêche en Alaska, John Haines écrit : « Dans cette existence sauvage, j’ai trouvé un moyen de rentrer de nouveau en contact avec le monde…je laisse un peu de mon humanité derrière moi, et deviens moitié arbre, créature de la neige. C’est un long retour en arrière.»

Était-ce vraiment un retour en arrière en tous points ? La parenthèse de la civilisation se maintient en retardant l’avènement de la vie sauvage, qui est l’avenir naturel de tous les lieux. Au fond du terrain, ici, sur 350m2 laissés libres depuis trente-cinq ans, je compte une soixantaine de chênes, des érables, un orme, deux frênes, deux pins, et il y a encore de la place pour des arbres qui s’accommoderaient de grandir penchés ou de chercher la lumière très haut. Il et vrai que c’est moi qui ai planté les glands de chênes, mais un écureuil aurait pu s’en charger. L’avenir sauvage des lieux est advenu.» (p.43)

*Les carnets

«Si, au début de 2003, alors que j’avais cessé d’écrire depuis deux ans, quelqu’un m’avait dit qu’un jour j’écrirais des carnets, je ne l’aurais pas cru. C’est pourtant le genre carnet et lui seul, qui s’est imposé peu après comme un nouvelle accompagnement de ma vie. Peut-être n’existe-t-il pas de genre plus approprié aux époques de métamorphose d’une existence. Le carnet rend compte des apparitions et des disparitions, des diminutions et des augmentations sans retour. Les avancés, les reculs, les étapes infimes viennent sans être cherchées ni comprises, jusqu’à ce que l’ensemble leur donne place et signification dans un mouvement général qu’il rend perceptible. C’est du moins ce que je peux espérer pour justifier ma consommation de papier.»(p.158).

*La culture et le raton

«La culture serait-elle devenue «l’opium du peuple» ?(Marc-Edouard Nabe, Le Vingt-Septième Livre) Il semble qu’à Montréal on s’agite en permanence sur des scènes, toujours plus de scènes, et il n’y a rien là qui m’attire autant que les empreintes inattendues d’un invisible raton. «Les anciens savaient que nous commençons seulement à percevoir aujourd’hui : que la beauté n’est pas dans la culture.»(Doug Peacock, Une guerre dans la tête). Fermons le journal : le raton, qui n’annonce jamais son passage, est une figure plus juste du monde tel qu’il existe sans moi, et une figure non moins juste de la discrétion du monde tel qu’il existe sans moi. C’est par une conjonction, un contact avec ma vie qu’un animal existe autrement qu’à l’état d’idée, et tout ce qui existe peut entrer en contact avec ma vie en adoptant la discrétion animale.»(p.23)

*Lire

«Dans un livre où peu de lignes avaient réussi à m’intéresser, je tombe sur cet éloge, le plus beau que je crois avoir lu :« …il n’est rien de la vie, fût-ce l’élément le plus infime, le plus misérable, qu’il ne considérait avec émerveillement.»(Marcel Pleynet à propos de Jean Cayrol, Le Plus Court Chemin). Le dernier mot est le même que celui de Grothendieck sur l’expérience des mathématiques et celui de Chandrasekhar sur l’expérience de l’astrophysique. » (p.39)

*Les régions

« À regarder les boulevards industriels et commerciaux qui ceinturent les villes, on peut douter qu’il existe au Québec des régions. À Laval Ouest, à Lévis, à Rimouski, ou à Sept-Îles, les magasins sont les mêmes ; les terre-pleins, disposés de la même manière, sont plantés des mêmes arbres ; l’architecture est équivalente au détail près. Personne, nulle part, ne peut être dépaysé. On trouve partout les mêmes restaurants, les mêmes hôtels, les mêmes pharmacies, les mêmes concessionnaires automobiles, les mêmes enseignes de toutes sortes. Rien ne semble pouvoir exister qu’en série. Aussi loin qu’Aguanish, le décor humain change à peine ; il est seulement plus clairsemé. Les maisons des villages sont des maisons de ville ou de banlieue : même architecture, mêmes matériaux de construction, même rectangle de gazon, même allée asphaltée, même cabanon de jardin…»(p.98)

*La bêtise

«Comment des écrivains, des penseurs, peuvent-ils s’en prendre à la bêtise des gens ordinaires ? Seraient-ils vaccinés contre cette bêtise ? Apparemment non : il leur suffit de dire «La bêtise n’est pas mon fort» pour qu’on devine qu’il n’en est rien. «Les plus hautes intelligences ne profèrent pas moins de sottises que le commun des mortels ; simplement elle le font avec plus d’autorité.»(Boris Chiriaev, La Veilleuse des Solovki) ((p.109)

*La beauté des vers de terre

«Au retour de Laval, le soir du 15 mai, il avait plu abondamment. Spectacle hallucinant sur le potager : des centaines de vers, sortis aux trois quarts, étirés au maximum de leur élasticité, tâtonnaient à la surface, en quête de nourriture, tout en gardant un ancrage asses solide pour se retirer dans leurs galeries à la vitesse de l’éclair, en cas d’alerte.»(p.62)

*Internet bio

«Il y a une dizaine d’années, on s’aperçut que des champignons appartenant à des espèces différentes s’imbriquaient étroitement dans le sol avec des racines d’herbes ou d’arbres d’espèces également différentes pour constituer un inextricable réseau mettant en relation les individus végétaux formant un écosystème : une prairie ou une forêt, par exemple. Cette découverte coïncida avec l’émergence d’Internet, réseau fonctionnant sur le même modèle. Dans le sol il existait bien une «toile» distribuant la nourriture comme Internet distribue l’information. (Pelt, La Raison du plus faible)» (p.90)

*Le riz

«Le riz (50 000 gènes) est plus évolué que l’homme (26 000 gènes) dans le sens suivant : il vit en s’adaptant à des contraintes qu’aucun animal ni qu’aucun homme ne supporteraient. Cette proposition d’Axel Kahn est qualifiée par Hallé de «point de vue extraordinairement novateur». Ce point de vue qui présente la plante comme plus complète que l’homme renforce l’idée que «pouvoir et créativité ne font pas bon ménage» (Patrick Blanc, Le Bonheur d’être plante)(p.72).

*L’ordre de départ des feuilles

« Les frênes sont ici les premiers arbres qui perdent leurs feuilles. Ils sont suivis par le tilleul et le bouleau gris et à papier. Viennent ensuite (mais dans quel ordre exactement) les érables rouges, les amélanchiers, l’érable à sucre, l’érable à Giguère, les cerisiers de Virginie, les cerisiers tardifs, les sorbiers, les poiriers, les ormes d’Amérique et de Sibérie, les lilas, la vigne, la viorne, le neprun, le chèvrefeuille, le caragan (pois de Sibérie), les pommiers, les feuilles de chênes rouges sont les derniers à s’en aller. «Au cœur de l’hiver les hêtres et les chênes persistent à conserver des feuilles exsangues qui bruissent comme du papier quand souffle la moindre brise » (André Major, Le Sourire d’ Anton). Dans l’intervalle entre les bouleaux et les chênes règne un flottement dû, je suppose, à des particularités du sol, à des variations climatiques annuelles et à la durée de la chute des feuilles pour chaque espèce. Si bien que l’ordre de départ, contaminé par du flou et des chevauchements, reste variable. Mais pourquoi évoquer ce classement impossible. «Où cela va-t-il ? À quoi cela touche-t-il ? À défaut de le savoir, il m’est loisible de m’attarder, sans préconceptions d’aucune sorte, à ces choses qui semblent m’avoir attendu et qui cherchant à me retenir comme si elles avaient un message à mon adresse.»(Taillandier, Tous les secrets de l’avenir).

Jean-Pierre Issenhuth, La géométrie des ombres, Boréal, collection liberté grande, 2012, 180 p.

Lecture et compilation Pierre Demers, poète rouge d’Arvida

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