Les Québécois malades de la peste

Après avoir signé près d’une vingtaine de chroniques en lien avec la grève étudiante, je m’étais promis de changer enfin de sujet, mais voilà que l’actualité me force un peu la main. On aura compris que je réagis à chaud à l’annonce du verdict de culpabilité dans le procès intenté par Jean-François Morasse contre Gabriel Nadeau-Dubois pour outrage au tribunal.

Je ne vais pas tenter ici de discréditer le juge responsable du dossier (en suggérant insidieusement, par exemple, qu’il a accédé à la magistrature en 2004 sous les Libéraux).

Je ne m’en prendrai pas non plus à la personne de Jean-François Morasse dont on pourrait pourtant, à raison, questionner les motivations revanchardes (au fait, qui sont ses bailleurs de fonds?).

Je ne me prononcerai pas sur la solidité de la preuve, puisque je n’ai pas assisté au procès et que je ne suis pas en mesure d’apprécier à quel point on pouvait être assuré qu’il y avait dans les propos de GND, et hors de tout doute raisonnable, une invitation à défier l’injonction en cause plutôt que la simple expression d’une opinion sur un point litigieux:

C’est tout à fait regrettable qu’il y ait une minorité d’étudiants et d’étudiantes qui utilisent les tribunaux pour contourner la décision collective qui a été prise. Donc, nous, on trouve ça tout à fait légitime que les gens prennent les moyens nécessaires pour faire respecter le vote de grève, et si ça prend des lignes de piquetage, on croit que c’est un moyen tout à fait légitime.

Je me retiendrai même d’exprimer directement mon opinion sur le verdict, puisqu’il semble bien que l’on pourrait me faire un procès d’intention et, sans doute, me trouver coupable d’outrage au magistrat.

Je veux plutôt souligner la portée symbolique du jugement.

Au moment même où la Commission Charbonneau nous donne à voir des escrocs de première classe qui ont volé la collectivité sans vergogne et qui, grâce à l’immunité accordée en échange de leurs témoignages, vont sans doute s’en tirer sans avoir à faire de prison, tout comme ces maires qui s’en sont mis plein les poches et qui profitent des services juridiques financés par leurs partis corrompus, voilà que la justice québécoise condamne et menace d’écrouer un jeune représentant étudiant qui incarne des idéaux de justice sociale et un modèle d’engagement politique, pour quelque chose qui ressemble à un délit d’opinion.

Comment recevoir ce jugement, compte tenu du cynisme et du désenchantement que nous inspire l’actualité politique, sans en venir à douter aussi de la justice québécoise ?

Je sais bien que, pour un juge, la loi c’est la loi et que les faits sont les faits (encore que…). Mais a-t-on songé à l’image absurde que projette dans notre société une telle intransigeance après tant de complaisance ?

Tout cela m’inspire une variation sur le thème de la célèbre fable de La Fontaine, « Les animaux malades de la peste » :

Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait écrouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Donner son avis ! quel crime abominable !
Rien que la prison n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Si Gabriel Nadeau-Dubois devait être condamné à la prison cependant que les spoliateurs du bien public négocient leur immunité et les conditions de leur démission, il m’est avis que la justice québécoise y perdrait beaucoup de crédibilité.

Mais peut-être que c’est Michel Chartrand qui avait raison…

Commentaires

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15 thoughts on “Les Québécois malades de la peste

  1. Je trouve la conclusion excessivement généreuse.

    1. Luc Vaillancourt

      Est-ce que ça irait si je remplaçais par: « que la justice québécoise perdrait ce qui lui reste de crédibilité » ou faut-il reprendre toute la fin? 😉

      1. Le système se protège comme il peut. On ne peut vouloir le changer sans risquer sa riposte. Gabriel Nadeau Dubois est allé au front pour transformer le système. Il faut poursuivre son combat sinon la Machine va nous engloutir. Personne n’a dit que la lutte serait facile.

        1. Bien dit!
          La fable de Lafontaine est tristement à jour.

  2. Bravo, bel article, juste ..quand les tribunaux se mêlent de politique et de manifestations la démocratie est remplacée par le fascisme..point final.

  3. raymond pilote

    admirable argumentation vers une justice plus humaine et plus
    respectable

  4. Francis Daigneault

    100% d’accord bravo!

  5. Nathalie Richard

    Jj’achète votre texte et j’en ai perdue une amitié naissante. Mais la photo des politiciens, ravive la douleur de la perte précédemment mentionnée!

  6. Trois fois bravo pour votre pastiche de La Fontaine!

  7. Ric Bou

    J’endosse le même point de vue que vous.

  8. Brigitte

    Tout à fait en accord avec votre opinion. Je trouve que comme peuple, nous sommes achetable. Il s’agit de trouver le prix. quelques subventions, un programme d’aide, des crédits d’impôts…Et hop ! Nous voilà changeant notre fusil d’épaule. Ce jeune Gabriel voulait nous réveiller et ils l’ont bâillonné…

  9. Que de vérité dans cette fable! Quelle bonne idée de l’avoir actualisée!

  10. François Drolet

    C’est l’époque de l’illusion. Faire croire que le vol sans effraction n’est pas vraiment un vol. La condamnation d’un protestataire se justifie pour faire régner l’ordre. Les objets de décoration, c’est de l’art. N’importe qui faisant un hit, est une artiste. L’industrie de l’alimentation nous fait manger mieux qu’avant !
    Bon billet Luc 🙂

  11. Si la vérité est du coté du nombre de mots et de textes publiés, les tenants du boycott devraient avoir raison sur toute la ligne. Quelle est la réalité actuelle ? Combien d’étudiants ont abandonné leurs cours et leurs études ?

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