Saguenay : une ville ou un parking ?

Au lieu de donner à un politicien les clés d’une ville, on ferait mieux de changer les serrures.

Doug Larson, journaliste américain

 

Je regarde pousser la ville, pousser Saguenay depuis disons une décennie. Depuis que le maire qui veut mourir au volant de SA ville fait tous les efforts pour la transformer à son image et à sa ressemblance. Je l’observe, je prends des notes. La ville autant que lui. Les deux vont ensemble. Les deux semblent inséparables. C’est à crier dans le désert, c’est à pleurer contre un arbre. Cette ville-là ne va nulle part. Cette ville-là glisse carrément dans une glaise d’improvisation totale. Magistrale. S’il y a un plan d’urbanisme intelligent ici qu’on nous le montre, qu’on nous fasse un dessin pour mieux saisir le massacre appréhendé. On est en train de faire de cette ville un Laval, un Boucherville à rabais sans âme.

Voyez par exemple, ce qui pousse depuis quelques temps. Ce que j’appelle les quartiers drabes (ou beiges). Ce que les promoteurs appellent «les nouveaux développements domiciliaires» en périphérie des arrondissements de notre grande ville élastique. Même paysage de banlieue uniforme désolante qu’on voit en débouchant sur Montréal par la 20. Leurs caractéristiques ? Même type de maison en simili brique, pierre et autres tuiles pvc pas chers, pas chers et surtout toutes de la même couleur que le voisin. Trop souvent drabe. Au point que tous les quartiers semblent avoir été construits par le même entrepreneur, le même sans doute qui vend les terrains plutôt étroits (65×75 ou 85×115) qui oscillent entre 75 000$ et 120 000$ avec servitudes… juste pour le terrain, sans maison dessus. Quand on fait le tour du nouveau quartier qui pousse vite, on se rend compte que les maisons sont collées les unes sur les autres, sans arbres car on a coupé la forêt qui poussait là il y a quelques mois, pour diviser au millimètre près le précieux territoire à maisons unies ou multifamiliales. Rien d’autres que les maisons, souvent des jumelées parce que la maison de base se négocie maintenant les yeux de la tête (De 200 000$ à 400 000$). D’ailleurs on peut se demander comment font-ils ces petits couples pour se payer tout ça avec les deux voitures dans l’entrée du garage, le skidoo, le VTT, la piscine hors terre, la chaloupe souvent, et les décorations d’Halloween, de Noël comme la ville ? Comment en effet font-ils pour s’endetter autant avec la bénédiction du gérant de banque ? Les proprios qui se cherchent un peu d’intimité se posent des clôtures, de petits arbustes qui n’auront jamais le temps de pousser avant qu’ils déménagent. Parce que, autre caractéristique de ces quartiers, les maisons sont en revente rapidement. Je ne sais pourquoi, les gens sont mobiles. Ils s’achètent des maisons souvent pour les revendre. Comme si le but de l’exercice c’était ça. Récupérer un peu de fric avec la revente. Donc il faut construire homogène, semblable à ce qu’on voit autour. Uniformité totale comme l’architecture des McDo par exemple, mêmes matériaux et forme que, disons, la clinique d’esthétique médicale du bas de la Racine, plutôt carrée, revêtement tout en fibrociment imitation bois pour faire moderne, imitation aluminium pour faire régional, imitation tuiles noires pour faire médical et snob.

Ce ne sont pas les rares chicoutimiens qui habitent le coin qui vont se payer le rajeunissement au botox de la clinique en question.

La Ville fait quoi dans ce processus de développement exagéré de notre périphérie ? Pas grand-chose. L’asphalte dans les rues et les trottoirs à la fin de la vente et de la construction des maisons. Et évidemment, elle empoche les taxes dont celle de « bienvenue ». C’est payant pour la Ville de laisser toutes les décisions et parfois les surprises aux mains des développeurs qui sont souvent des entreprises qui travaillent déjà pour la Ville sur d’autres projets de démolition et d’asphalte. La spéculation sur les terrains à développements a été faite depuis longtemps dans une bienheureuse discrétion. Et les prix grimpent en flèche, pour le portefeuille des développeurs et de la Ville qui accorde les permis à la pelle pour ne pas dire à la pépine.

Entrent en scène par la suite, des développeurs montréalais bien souvent (Ex. Développements Brookline qui a signé un contrat à long terme avec Saguenay et quantité de banlieues au Québec) qui érigent en bordure le minimum vital pour survivre dans ces ilots : un poste d’essence, une pharmacie, un dépanneur. Toujours le même architecture. Et jamais de ces petits commerces de proximité qui distinguent les vraies villes qu’on parcourt à pied.

Tous ces nouveaux quartiers poussent sur ce même modèle. Sans voiture, impossible de survivre longtemps dans cet univers. C’est le système routier qui décide tout dans ce jeu de Monopoly pour promoteurs improvisés. Quand le nouveau quartier prend encore de l’expansion on fait comme à Jonquière, on prend la grande décision avec les gens du milieu d’affaires du coin pour admettre un autre Tim Hortons (5 à Jonquière), un autre McDonalds, une autre pharmacie. À Kénogami, on va construire (Développements Brookline toujours) une pharmacie dans le quadrilatère où il y en a déjà deux. On va devoir faire des spéciaux sur les pilules pour dormir ou survivre.

Et les élus municipaux de clamer bien haut que l’arrondissement prospère, que le temps est venu de faire une autre grosse promesse : une autre place du citoyen pour laisser au maire tout le poids politique de cette «trouvaille» des espaces publics. Mais c’est quoi une place du citoyen dans une ville où les citoyens qui vont questionner les élus un soir de conseil municipal, se font dire par un élu ou le maire qui dirige l’assemblée de fermer leur gueule et de retourner chez eux parce que la période de questions est close ? Il me semble que la place du citoyen ça devrait être en assemblées publiques, là où ils décident de se réunir, de manifester, de sortir dans les rues, dehors. Tout est place du citoyen dans une ville quand le peuple le décide. Ce n’est pas aux élus de le dicter. Les places du citoyen que le maire à vie de Saguenay veut aménager dans SA ville ne sont en fait que des parkings à citoyens pour les tenir bien tranquilles et les amuser, ou les faire danser en ligne pendant que les élus défigurent leur ville. Et on va voir défiler les images du maire sur l’écran géant et ses slogans jour et nuit. Elles lui permettent aussi de justifier la démolition de tous ces vieux quartiers qu’on refuse ici de conserver. Qu’on rase de la carte partout (À Kénogami, à Jonquière, à La Baie, dans le bas de la rue Racine à Chicoutimi) pour faire des parkings. Le maire l’a dit cent fois, la ville a besoin de plus de places de stationnement pour le citoyen et la citoyenne qui roulent au lieu de marcher ou de prendre le bus.

Il faut le répéter cent fois plutôt qu’une, Saguenay est une ville qu’on développe en fonction uniquement des conducteurs de voiture. Circulez dans les voies qui ceinturent la ville, vous verrez se multiplier les vendeurs de chars neufs et usagés en quantité industrielle. Tous les chars de cette ville on l’affiche «à vendre» dans leur vitre arrière. Bientôt, chaque famille de la ville va posséder trois voitures. Allez essayer de vous stationner à l’hôpital, au cégep, à l’université pour voir… les rues sont toujours cabossées comme des trails de skidoo. Si vous prenez le bus d’Arvida pour vous rendre au centre-ville (Disons à la bibliothèque) de Chicoutimi, ça vous prendra 75 minutes. Tard le soir, c’est fini, vous devez vous en retourner à pied. Essayez de vous rendre à La Baie les fins de semaine en partant du terminus de Chicoutimi. Essayez…

On améliore les services de transport en commun en fonction uniquement des subventions gouvernementales disponibles. Le maire et le pdg de la STS sont sur la même longueur d’ondes. La ville doit servir en priorité les automobilistes. C’est avec les couches d’asphalte l’une par dessus l’autre que le maire et ses conseillers se font réélire. Alors que toutes les villes du Québec ou presque, établissent un circuit de plus en plus nécessaire de transports en commun, de pistes cyclables urbaines, celui de Saguenay stagne à outrance. On subventionne allègrement les sentiers de skidoo dès le mois de juillet. Bientôt, ce sera plus facile de circuler en skidoo douze mois par année dans cette ville qu’en bus. Faut être prudent dans les pistes cyclables pour ne pas se faire faucher en automne par un VTT ou une motoneige.

Le maire achète, et rase tout, pour augmenter ses places de stationnement. Au lieu d’installer des parcomètres dans les centres-villes pour favoriser le transport en commun, l’usage du vélo et la marche à pied (pour améliorer notre bilan de santé peu reluisant) on démolit des vieux quartiers au complet (Ex. le prochain c’est la Maison de quartier de Jonquière et ses environs) pour du stationnement que la bibliothèque a volé à nos chars. Comme si la bibliothèque était un mal nécessaire, retardée depuis deux élections. Promesse encombrante pour le maire qui déteste les équipements culturels. Il préfère les arénas, les bureaux touristiques, les quais de croisières, les cliniques médicales privées. Saguenay devient lentement et sûrement un immense parking, une immense place du citoyen qui roule d’abord et se fait rouler par une administration sans imagination et intéressée seulement par son parc automobile. Nos centres-villes devraient être habités par du monde de toutes les couches d’âges de la société, des jeunes familles, pas seulement des vieux retraités dans des foyers et des manoirs qui siphonnent les pensions des veuves et des veufs. Les écoles, les couvents, les églises, les bâtisses d’un certain âge méritent qu’on les conserve, qu’on y vive. Les villes ne sont pas uniquement des édifices à louer et des coins de rues pour décorations d’Halloween et de Noël. Curieuse vision de la ville que de l’abandonner aux graffiteurs qui eux au moins s’en occupent. Parfois même y écrivent des vérités sur elle-même.

Je me calme. Je m’en vais faire un tour de vélo dans les quartiers drabes pour vérifier celles qui sont en vente. D’ici quinze ans, on va démolir tout ça pour construire une Xième place du citoyen. J’ai hâte.

Pierre Demers, poète rouge d’Arvida

Commentaires

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3 thoughts on “Saguenay : une ville ou un parking ?

  1. Chantale

    J’ajouterais qu’il faudra reconstruire une nouvelle voie de contournement pour prendre l’autoroute à partir de la rue des mouettes (à Jonquière) car celle-ci devient maintenant une zone résidentielle. Les citoyens nouvellement installés critiqueront le bruit provenant de l’autoroute et revendiqueront un mur anti-bruit ou une nouvelle voie de contournement…. puis une autre…

  2. Marie-Hélène Lavoie

    Excellent texte malgré le fait que je trouve qu’il sous-estime beaucoup les bienfaits de l’aménagement de l’espace collectif, notamment place du citoyen à Jonquière (que personnellement, je mettrais ailleurs que dans un parc déjà existant), mais pour beaucoup de ses arguments, il est en effet très constant et pertinent. La dépendance à l’automobile est un concept en voie d’extinction dans les plus grandes villes au monde, lequel devrait être remplacé par le transport actif ou collectif, mais la fonctionnalité de ce mode de transport réside dans les aménagements urbanistiques et surtout, dans une volonté venant autant de l’administration que des citoyens.
    Je rêve d’un plan de développement du territoire réellement inspiré du VRAI développement durable et qu’on cesse de traîner de la patte dans l’évolution en se voilant les yeux.

    Marie-Hélène Lavoie
    Architecte paysagiste

  3. nancy gagne

    je suis d,accord avec chantale je reste rue des lagopèdes et mouette il passent 14000 voitures par semaine ca prend une nouvelle voie de contournement ,ont a beaucoup de jeunes couples avec des enfants c,est dangereux

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