Les salles de cinéma d’ici toujours réservées aux blockbusters

Quand on va au cinéma, on lève la tête. Quand on regarde la télévision, on la baisse.

Jean-Luc Godard

 

Nos salles de cinéma commerciales font pitié. On le dit, on l’écrit depuis toujours (Voir Focus, octobre 1977). Trop de nouveautés, de films d’auteur, de films québécois lancés confidentiellement nous échappent. Les primeurs tardent. Les ciné-clubs font bien leur possible le lundi soir pour nous aider à nous rattraper, mais ça ne suffit pas à calmer notre frustration, dont la mienne. Les films inédits qui cernent l’époque se succèdent de mois en mois, sans traverser le Parc. Et ce ne sont pas les clubs vidéo voués aux films américains de série B qui sauvent la mise. J’y trouve parfois des films valables mais parmi des rangées de navets made in USA la plupart du temps et les éternels films québécois populaires eux aussi de série B et parfois Z qui vont y mourir, entre deux vidéos de shows comiques et de séries télé encore américaines.

La semaine dernière, ma frustration a atteint un point de non retour. C’est un peu à cause de mon inattention, mais je ne m’excuse pas. Voilà. J’étais certain que le dernier film de Bernard Émond, Tout ce que tu possèdes, était programmé dans une salle de Chicoutimi par Ciné Entreprise des frères Papalia de Laval. Au moins une copie à Chicoutimi puisqu’on sait depuis toujours que ce genre de films d’auteur n’a pas beaucoup de chances de se retrouver dans l’une des deux salles de Jonquière où l’on y joue surtout les films d’horreur de série B, comme Silent Hill ou Sinistre.

Bon je suis certain dans ma tête que le dernier Émond qui vint de sortir au festival d’Abitibi et le scénario, déjà publié aux éditions Lux, s’en vient à Chicoutimi en même temps qu’ailleurs, c’est-à-dire dans une dizaine de cinéma au Québec. Une immense affiche sur pied du film avec Patrick Drolet debout sur le signe de l’infini trône dans le hall du cinéma Odyssée depuis des semaines. Habituellement quand on signale un film de cette manière, c’est que le film va suivre quelques temps après. Or, je me suis royalement gouré. Le film ne suit pas. Sur le site des cinémas Ciné Entreprise, le film s’annonce dans les autres salles du circuit mais pas ici. Je ne suis pas de bonne humeur. Je téléphone à la maison mère à Laval pour me défouler. Une secrétaire me dit qu’on fait souvent ça afficher un film dans les entrées des salles sans nécessairement montrer le film plus tard. Je lui signale que ça frôle la fausse représentation (C’est le cas de le dire) et qu’elle m’a gâché mon vendredi soir.

Mais je n’ai pas vraiment de raison de me plaindre. Les salles de cinéma de la région ont toujours été mal desservies en films d’auteur et ce, depuis des décennies. Même quand les propriétaires étaient en partie de la région (la famille Brassard), on devait subir, comme aujourd’hui, la mainmise sur nos cinémas par les blockbusters.

Ce qui marche dans ces salles commerciales, ce sont d’abord les gros films américains (ou les gros films québécois qui empruntent les mêmes recettes de mise en marché avec stars locales, genre Michel Côté ou Patrick Huard), qui mobilisent le public jeune, les enfants, les ados et qui en plus font saliver les machines à pop corn et à coke.

Si on jette un coup d’œil sur les films à l’affiche cette semaine à Chicoutimi et Jonquière, on compte sur les 15 retenus, deux films qui valent le déplacement et un certain intérêt cinématographique : le dernier James Bond, Skyfall (Le 23e de la série. «On ne boude pas la crème glacée» comme disait Truffaut en parlant de Love Story.) Une salle comble comblée pour la projection de 16 heures hier sur écran géant encore) signé par un cinéaste perspicace, Sam Mendès et Argo de Ben Affleck, un thiller politique surprenant de ce comédien/cinéaste versatile.

Le reste des films vise directement le public puéril et ado qui font rouler le commerce. Des titres en plus surexposés depuis quelques temps par la version 3D pour mieux appâter ce jeune public. Les voici en vrac, Hôtel Transylvanie, L’ère de glace, Le monde de Ralph, et les habituels films de séries et d’horreur plus ou moins riches en effets spéciaux, en pitounes et en hémoglobine, Chasing Mavericks, La note parfaite, Activité paranormale 4, Ça va faire boom, L’enlèvement 2, Silent Hill, La saga Twilight et Sinistre. Inutile de signaler que le 3D nous prive de certaines nouveautés du fait qu’il tassent les primeurs. Tout ça pour dire que les films plus recherchés, tel The Master de Paul Thomas Anderson et combien d’autres qui sortent au Québec sans le nombre minimum de copies, ne traversent jamais le Parc. Ici comme ailleurs en province, ce sont les films qui marchent au box office qui nous rejoignent et collent deux ou trois semaines avant de se retrouver au club vidéo et à la télé payante. Les films Français et autres nationalités arrivent rarement à se faire une place dans cette programmation fixée d’avance par les distributeurs torontois et lavallois.

Le cinéma courant, les nouveautés de qualité qui sortent à toutes les semaines dans les salles urbaines (Montréal, Québec, Sherbrooke) nous échappent en grande partie. La même chose pour les pièces de théâtre qui sont jouées régulièrement ailleurs. Nous accusons un déficit culturel honteux sur les œuvres plus personnelles qui éclatent et circulent au Québec. Et incluant les œuvres d’ailleurs, c’est encore pire. On ne le dira jamais assez. Le rattrapage est rarement possible à moins de se rendre en Ville deux ou trois fois par mois pour se taper un marathon de films ou de théâtre. Et voyager pour s’en rendre compte encore davantage.

Ce n’est pas normal qu’on ne puisse pas, en même temps que certaines autres régions du Québec, profiter des films, des pièces de théâtre, des concerts, des performances, des troupes de danse d’ici qui donnent sens à notre vie. Comme si on était continuellement en décalage sur le reste du monde. Seuls les shows comiques montréalais et les vedettes de scène établies nous envahissent continuellement avec une régularité qui frôle la diarrhée. Fermons la parenthèse culturelle pour le moment.

Il y a trois semaines, j’ai vu (au Ciné-club de Jonquière) avec plaisir, le dernier film de Nanni Moretti, Habemus papam sorti au Festival de Cannes en 2011 et à Montréal il y a un an. J’aurai aimé le voir avant. La semaine dernière, j’ai failli voir le dernier film de Bernard Émond en même temps que les autres en sachant fort bien que d’autres films d’auteur m’échappaient en consultant la programmation du Clap à Québec ( Le torrent de Simon Lavoie, Alphée des étoiles de Hugo Latulippe, Inch’Allah d’Anaïs-Barbeau Lavalette, The Master de Paul Thomas Anderson, ect) et de l’Ex-Centris à Montréal ( Samsara de Ron Fricke, Tabu de Miguel Gomes, Anna Karenine de Joe Wright, Chasseurs de fruits de Yung Chang, ect ). Pour ne pas trop souffrir du mal du cinéphile non assouvi, j’ai évité de regarder les films à l’affiche à la Cinémathèque québécoise, au Cinéma du Parc, au Beaubien et au Gœthe Institute, cette semaine-là. Les films récents de qualité nous sont invisibles. Seule la patience réputée des cinéphiles de la périphérie nous empêche de déménager en Ville. Mais il y a des limites à la fausse représentation. Je rêve (On le peut encore je crois, avant qu’on nous l’interdise en règlement municipal), qu’un jour une salle de cinéma de répertoire, d’art et d’essai, une Cinémathèque de classiques, de courts métrages par exemple, voient le jour ici. Grassement «subventionnées» par Promotion Saguenay pour une raison fort simple : la lutte contre le déficit démographique régional. Pour inscrire la culture locale et les nouvelles générations dans l’actualité culturelle du moment. Les créateurs d’ici y font leur part, les diffuseurs, non. Les cinéphiles d’ici mériteraient qu’on les prenne au sérieux, une fois dans leurs vues.

Pierre Demers, poète et cinéphile rouge d’Arvida

Commentaires

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3 thoughts on “Les salles de cinéma d’ici toujours réservées aux blockbusters

  1. infotrad

    Les films à grand succès, c’est comme les calories vides : ils vous gonflent sans vous combler.

  2. Quel dommage pour vous M. Demers. Je partagerai votre article avec certainement un arrière-goût amer dans la bouche. C’est très bien écrit votre article, et j’aime! Bonne journée de Colette Gladu (Aurore-Colette sous FB).

  3. Rémi Villeneuve

    Salut Pierre! J’ai eu la chance de voir tout ce que tu possèdes au Beaubien. Du très grand cinéma! Je ne dis pas çà pour sussciter ton envie mais pour partager ta frustration. Voilà qui me fait parfois regretter d’avoir quitté Montréal en plus d’avoir à supporter celui dont je ne veux même plus prononcer le nom.Mais comme toi et certains autres, je m’accroche, Il faut résister.

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