Paroles de Belles-Soeurs

Ce que ma génération est venue à associer aux Belles-Soeurs de Tremblay, c’est surtout la « révolution » du joual comme marque d’affirmation identitaire. Un geste créatif qui invitait à constater que ce qu’on voulait faire passer pour une langue bâtarde et dégradée était en fait « soi ». Sa propre beauté, sa propre chose. Perspective historique fort défendable et vérifiable. C’est en tout cas ce qu’on m’enseignait au cégep.

Mais en assistant à cette magistrale mise en scène de René Richard Cyr, interprétée par 15 femmes de tous âge, aux personnalités et aux corps les plus différents les uns des autres, voilà que le trait le plus évident de ce texte formidable en est le féminisme criant. Oui bien sûr une certaine misère, l’eldorado du bol en verre et du rêve dérisoire, mais précisément celui de la femme. De l’esclave. De l’avant dernier rang, juste avant l’étranger.

Y vont rester de même

Ô merveille du théâtre. Ces femmes qui jouent arrivent comme un essaim chantant, jacassant joyeusement. Quinze femme débarquent de l’autobus, ôtent leur manteau, et montent sur scène pour les tests de son. Là elles sont dans l’éclairage qui les isole et les singularise. Elles-mêmes, chacune son charme propre. Marie-Thérèse Fortin magnétique. Maude Guérin introspective. Sonia Vachon belle et fragile. Et toutes les autres. De l’ensemble émane une intense énergie, une énergie très particulière, unique. Elles chantent avec une joie évidente, reçoivent les commentaires du directeur musical qui, encore en fin de tournée, s’assure de perpétuer les intentions des concepteurs. Le plaisir de chanter est pour beaucoup dans l’aura de ce groupe. On se dit « quelle expérience que doit être cette tournée ». Quand voit-on un autobus de comédiennes débarquer pour charmer une ville, une région entière? Même les dispatchers de taxi commentent la venue des Belles-soeurs. Les plus jeunes s’en souviendront toute leur carrière. Les plus célèbres reçoivent un amour intense du public. Et madame Suto charme et s’attire toutes les précautions, de l’équipe comme du public.

Quelques heures plus tard pourtant, ce formidable ensemble vocal, ces comédiennes solides, précises, magnifiquement soutenues par des directives qu’on imagine limpides et efficaces, remontent sur scène. Elles sont vieillies par les perruques et le maquillage. Elles ne portent plus leurs fringues sélectionnées avec soin dans la formidable offre montréalaise, non. Elles sont plutôt affublées de costumes vintages pas toujours flatteurs. Elles font rire encore certes, et on sent bien le bonheur perçu lors des tests de son, particulièrement lors de la première partie de la représentation. Mais lentement, sûrement, elles installeront la tragédie. Et elles mettront de l’avant le terrible abus des femmes caractéristique de l’époque dépeinte, et même subséquente: torcher à l’infini des ingrats qui n’ont d’autre mérite que d’avoir…. Vous voyez ce que je veux dire.

Valeur de la culture

On parie combien que l’oeuvre de Tremblay a plus fait pour les femmes, les gays et les transgenres que bien des politiques gouvernementales depuis la révolution tranquille? Donc pour les québécois en général! Malheureusement, ça, ce n’est pas tout à fait chiffrable. Pas plus que l’intense bonheur projeté de la salle vers la scène lors de cette ovation longue, soutenue, puissante, qui suit sans exception le black final. Personne n’oubliera cette soirée.

Bien-sûr on a, sans surprise, retenu un homme comme principal étendard de cette vague de fond théâtrale et culturelle. Mais il fallait sans doute qu’il soit homosexuel dans le Québec de 1965 pour savoir reconnaître à ce point la cruauté, la dureté de ce monde là. Mettre ça en avant. Et changer les mentalités.

Note de la rédaction: Ce texte est également disponible sur le blogue du théâtre La Rubrique, en compagnie d’autres pensées, réflexions et questionnements sur le théâtre, du même auteur.

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