Petites morts et autres contrariétés

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Je voudrais mourir par curiosité.

George Sand

Je vais, cette semaine, voir le spectacle Petites morts et autres contrariétés du Théâtre CRI. C’est la deuxième semaine de représentations qui commencent. Je suis fébrile. Très fébrile. J’ai tellement hâte. La proposition m’emballe énormément. Les cinq metteurs en scène, Éric Chalifour, Christian Ouellet, Dario Larouche, Émilie Gilbert-Gagnon et Guylaine Rivard, tous assistés par Andrée-Anne Giguère, nous «… ont concoctés de petits univers sur roulettes transposant des images puissantes, ludiques, réalistes et tantôt symboliques. Des petites morts qui illustrent les nombreuses déconfitures, les risibles déconvenues, les échecs si piteux qu’ils font rire : tous ces trébuchements dont sont tissées nos journées. [1] » À partir de certaines nouvelles du recueil Petites morts et autres contrariétés de Jean-Pierre Vidal, ils s’entremettent en scène, devenant tour à tour comédiens et metteurs en scène. Ça promet.

J’ai rencontré Guylaine Rivard, cofondatrice et directrice artistique du Théâtre CRI vers la fin du mois d’octobre. Elle venait d’apprendre qu’elle était lauréate du prestigieux pour la région du Saguenay-Lac-St-Jean. « Je suis super contente. Y’a pas personne qui peut pas être content d’un prix comme ça, c’est bon pour l’égo, la confiance en soi. »

Cette année, le Théâtre CRI – Centre de Recherche et d’Interprétation, célèbre quinze ans de création. Quinze ans de recherches, autour de l’acteur-créateur, dans diverses formes, proposant des nouvelles dynamiques scéniques ouvertes à la pluralité de la dramaturgie actuelle.  Quinze ans, seize productions et une dix-septième en avril 2013, un théâtre-documentaire autour de l’adolescence – Avoir 15 ans, en coproduction avec le collectif de théâtre performatif Les Poulpes. Au fil des ans et des expériences, des dizaines et des dizaines d’artistes ont collaboré à faire du Théâtre CRI, une référence. Pour Guylaine Rivard, c’est plus de trente ans. Trente ans de passion pour le théâtre. Trente ans d’expériences. Je lui demande comment tout a commencé. « J’ai commencé à seize-dix-sept ans ma première vraie rencontre avec une troupe d’amuseurs publics qui s’appelait Le Grand Barda… Ça été mon coup de cœur, ma découverte. » Officiellement, je me suis joint au groupe vers mes dix-huit ans. J’étais toute jeune, mais je voulais tellement être avec eux ! Après quelques rencontres avec eux, ils n’ont quasiment pas eu le choix de me faire une place ! »

–      Qui formait Le Grand Barda ?

« C’était des amuseurs publics qui sont aujourd’hui, pour la plupart, tous partis  à l’extérieur ou encore réorientés… Claude Martel a frayé  un petit peu autour de ce groupe-là, Claude Ménard qui était un musicien compositeur extraordinaire,  Réjean Laforest, Monique Martel qui est encore ici, Polo Gagnon qui est au CNE et que je rencontre tout le temps pis que, eh! mon dieu ! que ça me rappelle de beaux souvenirs… » Le Grand Barda a vraiment été une première école pour elle, le théâtre d’intervention, la création collective. « On écrivait des pièces qui étaient plus engagées – parce que c’était l’époque du théâtre engagé aussi ; des pièces sur la pollution; beaucoup beaucoup de textes sur les femmes, le féminisme, le rôle des hommes… C’était un théâtre engagé mais d’amuseurs publics. Des clowns. On était des clowns. Et les clowns… Pis à l’époque y’avait le Frou-Frou à Jonquière, mais ça n’avait rien à voir…  Nous on était anti-Frou-Frou, on était plus le genre Clowns Noirs, des vrais clowns de rue, on était beaucoup plus proche du vagabond.»

–       Et vos interventions avaient lieu où…

« Nous on était beaucoup à Jonquière mais on faisait aussi des inventions, du théâtre d’intervention, dans les écoles, autour du Saguenay Lac-St-Jean, on faisait de la tournée. Des spectacles dans les bibliothèques, les écoles, dans les gymnases, dépendamment des thèmes. On touchait à tout, la mise en scène, le texte, on était toujours des clowns et on avait un personnage, aussi. Moi, mon personnage, c’était Réciproque. Écoute, j’étais le plus grand clown du monde dans ma tête !  J’avais la tête enflée comme j’sais pas quoi !!! ( Elle rit.)

Ç’est ça qui a été mes premières expériences. Je suis quelqu’un qui manque beaucoup d’assurance dans la vie mais quand j’ai découvert le théâtre pis que   j’ai découvert le clown, je me suis tellement pris pour quelqu’un d’autres, qu’il n’y avait personne qui pouvait m’arrêter. Ça m’a sauvé la vie ! Pis ben… J’étais pas très bien partie… J’étais analphabète, droguée… Le théâtre m’a sauvé la vie… J’ai plongé dans ça pis y fallait pas que ça lâche…»

–     Comme un échappatoire ?

« Comme de la passion, pas un échappatoire, j’en ai eu beaucoup d’autres échappatoires… Je m’intéressais à la mode, à la danse, et le théâtre m’est apparu comme un tout. Complet. Y’avait tout pis on pouvait créer des costumes… Pour moi, ça été très important. C’était, il y a trente-trois, trente-quatre, trente-cinq ans…»

Guylaine Rivard parle avec grande franchise de son adolescence rock n’ roll… Et discute ouvertement de ses difficultés d’apprentissage à l’école et de sa dyslexie. Le théâtre a été l’étincelle. La voie à prendre pour ne pas. Ne pas. En 2007, elle termine sa maîtrise en art. Pour sa recherche, Gargantua : une expérience gestuelle, elle admet «… que ce projet fut l’un des plus complexes que j’aie accompli. Je réfléchis encore sur le résultat et, sans porter de jugement de valeur, j’admets qu’il présentait une adaptation très libre du Gargantua de Rabelais, une façon personnelle de me mesurer à cette oeuvre colossale, un voyage aux pays des géants qui se prolongera sans doute à travers la réflexion et les prochaines expériences.[2]»

–      Et après Le Grand Barda ?

« Après ça j’ai commencé à travailler un petit peu comme pigiste avec La Rubrique, le Groupe Sanguin – le Groupe Sanguin qui ne portait même pas ce nom-là à cette époque… On faisait du stand-up, de l’impro – c’était la mode de l’impro, des équipes d’impro…»

–       Les années 80…

« Moi je jouais pour une équipe d’Alma qui était extrêmement hot, vraiment forte, mais moi j’étais «poche», mais j’étais avec une équipe hot du Lac-St-Jean ! Michel Barrette… Pierre Noël… Michel Murdock… Après je me suis inscrite à l’université et j’ai été admise avec expériences pertinentes. Et j’étais pratiquement analphabète ! J’apprenais à lire en apprenant et en travaillant avec des textes. Ça été beaucoup de travail pour moi… Rentrer à l’université, c’était comme franchir quelque chose que jamais j’aurais cru… C’est vraiment le théâtre qui a été mon école pour apprendre à lire. »

–       Tu n’avais jamais pensé entrer à l’université…

« Ben… J’avais des problèmes, des troubles d’apprentissage sévères puis à l’époque c’était pas diagnostiqué comme tel et l’aide était absente… Y’attendaient qu’on ait l’âge pour nous sortir de l’école pis y nous sortaient… au plus sacrant ! Pis moi ma force c’était que j’étais un peu « clown ». Oui, oui… ( On n’en doute pas.) Alors j’ai jamais été une «victime», j’étais clown à l’école, super bonne en théâtre, j’apprenais des textes par cœur pis je faisais rire tout le monde alors j’étais pas une « victime » par contre mais je passais pas dans aucun cour … On me récupérait d’une année à l’autre ou on me faisait doubler… Dans tous les cas, on m’a trimballé comme ça jusqu’à l’âge de seize ans. Pis à seize ans, décrochage scolaire total, alors tu imagines que rentrer à l’université…»

–  J’essaie de compter les années entre tes études et la fondation du Théâtre CRI…

«  Prix à la création artistique du Conseil des arts et des lettres du Québec La personne qui m’a peut-être le plus influencé sur une façon d’explorer le  théâtre qui était autre qu’un théâtre conventionnel. Déjà avec Le Grand Barda on était marginal, on était quand même comme des vagabonds… C’étaient… Tout le monde avait des perceptions assez – tsé, c’étaient des poètes pis on passait des nuits à discuter beaucoup plus de philosophie que de… Donc Larry  ça été vraiment une rencontre  plus sur un théâtre qui était plus proche du théâtre du  mouvement, un théâtre extrêmement rigoureux et aussi axé sur du texte mais transformer des textes, s’inspirer de nouvelles… Lui, il m’a mis en contact avec un théâtre qui n’est pas axé sur les conventions, du décor, des costumes…. Du…

–     Du théâtre moins classique. Du théâtre contemporain.

« Oui, actuel. J’ai travaillé avec peut-être cinq-six, sept ans. Puis après je suis allée à Montréal étudier… Toute la compagnie, avec Larry, on est parti créer à Montréal.  C’était un théâtre du mouvement, des laboratoires autour de la gestuelle. Et quand je suis revenue ici  dans la région, j’avais ma petite famille. On avait comme projet de mettre au monde un théâtre, c’était notre projet de continuer à faire du théâtre moi et mon conjoint, Serge Potvin, (Elle rougit en prononçant son nom.), mon homme de toujours.»

–      Serge a toujours-toujours été là ?

« Sauf à l’époque du Grand Barda. J’ai connu Serge avec les Têtes Heureuses en…1983, peut-être… Y’était technicien…Hum…Non. Y’était régisseur ! C’était mon gros kick. C’est pas mal là qu’on a commencé officiellement tous les deux à se faire des clins d’œil. Serge a toujours été dans le décor du théâtre parce que c’est vraiment un passionné du théâtre. Il adore le théâtre. C’est un bizouneux. Un patenteux, un chercheur.

Un créateur, aussi. On parle de ses collaborations. De tous ces artistes qui gravitent autour du Théâtre CRI. « Puis, aujourd’hui, les jeunes. J’pense à Dany Lefrançois. Comment Dany  a été pour moi une source d’inspiration incroyable. C’est fou. » Ainsi prend fin la première partie de cette discussion. Nous en sommes à la moitié, après on jase relève, collaborations, productions…  Je vous partagerai cette suite dans un autre texte avec, bien entendu, quelques notes et autres observations sur ces Petites morts et autres contrariétés que j’irai voir. Toujours fébrile.

 

Petites morts et autres contrariétés du Théâtre CRI

À partir du recueil Petites morts et autres contrariétés de Jean-Pierre Vidal

Les  Éditions de La Grenouilères, 2011

Du 22 novembre au 9 décembre 2012

Du jeudi au samedi à 20h et les dimanches à 14h

Salle du Facteur Culturel du Mont-Jacob, Jonquière

Photo: Daniel Gauthier / Agence QMI
Le Théâtre CRI

Mise en scène et interprétation : Éric Chalifour /

Émilie Gilbert-Gagnon / Dario Larouche /

Christian Ouellet / Guylaine Rivard (et dir. artistique)

Assistance à la mise en scène : Andrée-Anne Giguère

Scénographie et costumes : Dario Larouche

Éclairage : Alexandre Nadeau

Son : Patrice Leblanc

Entrée : Adulte / 20$  – Étudiant / carte accès théâtre / 18$

Réservations et informations: 418 542-1129


[1] [ Source : http://www.theatrecri.ca/index.htm], Consulté le 26 novembre 2012.

[2] Rivard, Guylaine. (2007). Gargantua : une expérience corporelle. Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Chicoutimi. ( Site consulté le 19 novembre : http://constellation.uqac.ca/345/

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