De la littérature et du fromage en crottes

marie christine bernard

Quand j’étais jeune, en Gaspésie, ma mère qui a passé une partie de son enfance à l’Ascension-de-Notre-Seigneur, au Lac Saint-Jean, me reparlait souvent avec gourmandise de cette fromagerie où elle s’arrêtait parfois en rentrant de l’école et où elle achetait, pour cinq cennes, un petit sac de fromage en crottes. Elle me décrivait, avec des « Hmmmmm ! » bien sentis, les yeux dans les airs et la langue sur les lèvres,  le moelleux un peu humide, le sel éclatant sur la langue à la première croquée, et bien sûr le divin couic-couic… Je l’ai vue, à Québec, se précipiter dans une boutique où elle avait vu, en vitrine, un sac de fromage en crottes, puis j’ai lu la déception sur son visage, à la première bouchée. Ce n’était pas du vrai. Lorsque je me suis retrouvée à mon tour à vivre au Lac Saint-Jean, j’ai pris bien soin de lui rapporter son sac de fromage en crottes chaque fois que je revenais à la maison pour les vacances. Vous auriez dû voir avec quelle avidité elle s’emparait de ce cadeau qu’elle cachait en vitesse avant que quelqu’un ne s’avise de piocher dedans. Elle aimait tant le fromage en crottes du Lac que, sur son lit de mort, alors qu’elle n’ingérait pratiquement plus rien et n’avait plus que la peau sur les os, c’est la dernière chose qu’elle ait accepté de manger. Vrai de vrai.

Plus personne au Québec, maintenant, n’ignore l’existence du fromage en crottes du Saguenay-Lac-Saint-Jean et son couic-couic légendaire. On en trouve dans toutes les fromageries qui se respectent, de Chicoutimi à Sherbrooke, en passant par le marché Jean-Talon. Le fromage en crottes est devenu un produit culturel bien en vue, mis en évidence autant dans les marchés d’alimentation régionaux que dans les brochures touristiques.  Je tiens même d’un poète rouge de mes amis (un gars d’Arvida qui écrit aussi dans ces pages), que des croisiéristes hystériques ont pu se battre pour obtenir le dernier petit sac offert par une fromagerie bien connue. Bref. Le fromage en crottes est maintenant au Saguenay-Lac-Saint-Jean ce que le homard est aux Îles-de-la-Madeleine : incontournable. Et tout le monde trouve normal de mettre en avant ce produit qui n’est ni luxueux, ni payant, encore moins nécessaire à la vie. Et aujourd’hui que les Cheddars, Ciel-de-Charlevoix, Pied-de-Vent et autres Riopelle-de-l’Îsle sont reconnus à travers le monde, chaque québécois trouve normal aussi que les producteurs de fromages récoltent les fruits de leur labeur et soient dûment rétribués : ça coûte cher le bon fromage, mais c’est normal, faut bien qu’ils vivent. Tout le monde trouve normal aussi que ces artisans bénéficient de l’aide de l’état pour maintenir leur entreprise, l’agrandir, la diversifier. Mais oui, puisque, au bout du compte, cela profite à tout le monde. N’est-on pas en train, à plusieurs endroits, de mettre en place des circuits gourmands destinés à faire découvrir aux papilles touristiques les merveilles fromagères d’ici ? Ah oui, c’est un beau produit culturel, une carte de visite extraordinaire. Ma mère avait bien raison d’avoir la nostalgie du fromage en crottes.

Cela dit, l’univers culturel de cette petite femme-là n’était pas peuplé que du souvenir de son enfance couiquante à l’Ascension-de-Notre-Seigneur. Loin de là. Ma maman, Coco comme l’appelaient ses amies intimes (pas pour les mêmes raisons que Chanel), était un être pour qui la beauté, ainsi que l’affirmait Dostoïevski (comme le fromage en crottes, celui-là, mais pour les Russes), sauvait le monde. Les musiciens, les peintres, les écrivains lui fournissaient une nourriture sans laquelle, m’a-t-elle souvent confié, elle n’aurait pu survivre à bien des malheurs. Une fois, elle est allée jusqu’à me dire, et je vous jure que je l’ai crue : « Tu sais, si un jour je ne peux plus lire, je crois que je vais mourir. » Eh, oui. Elle était comme ça. Sans compromis devant ce qu’elle considérait comme les absolues nécessités de la vie. Elle pestait souvent, d’ailleurs, à propos du fait que l’on trouve si difficilement autre chose que des best-sellers traduits de l’américain dans les points de vente de la région : à la pharmacie, au restaurant vingt-quatre heures, à la tabagie-papeterie, les gros distributeurs détenaient le monopole et bien rares étaient les œuvres d’écrivains québécois qui parvenaient à y trouver une place, et ceux-là, victimes de la loi du commerce, demeuraient trop souvent invisibles. Heureusement pour ma mère et pour la littérature, il existait dans la petite ville voisine une librairie tenue par un homme et son fils, qui vouaient à la littérature et aux écrivains une vraie amitié. C’est ainsi que dans leur vitrine, sur les présentoirs, partout, on trouvait les œuvres des auteurs québécois, mais aussi, bien en évidence, les œuvres des auteurs originaires de la région. Coco a été l’une de leurs plus grandes clientes. Au point que, lorsqu’elle a été trop malade pour venir à la librairie, ils sont allés lui porter ses livres chez elle. Ces libraires-là savent prendre soin de leurs lecteurs, autant que des auteurs qui font exister leur commerce. Quand je retourne en Gaspésie, maintenant que Coco est partie, je ne manque jamais d’aller saluer les gens de chez Liber, à New-Richmond. Je leur suis doublement reconnaissante, puisqu’ils ont pris soin de ma mère bien sûr, mais aussi parce qu’ils prennent soin de l’écrivain que je suis. Je n’ai jamais vu chez eux, ni non plus chez mon libraire indépendant de Chicoutimi, mes livres (ni ceux de mes camarades de la région) enterrés sous une avalanche de titres étrangers ou qui n’ont nul besoin de présentoirs vedettes pour être connus. D’ailleurs, tout dernièrement, alors que j’allais y faire quelques emplettes de saison, on m’a tout de suite parlé de livres québécois. En fait, on m’a orientée immédiatement vers des auteurs d’ici. Des bons, là, pas des n’importe quoi qu’on plogue par pur chauvinisme. Des vrais bons écrivains qui écrivent des vrais bons livres dont personne n’a à rougir de la qualité, ni du style, ni du propos.

Le livre est un produit culturel. Le livre n’est pas absolument nécessaire à la survie d’un individu (quoique…). Sa chaîne de distribution compte plus de joueurs que celle du fromage en crottes. Proportionnellement,  l’auteur gagne pour chaque livre vendu beaucoup moins que ce que le fromager peut récolter pour chaque couic-couic. Pourtant, ce qu’on peut lire ces temps-ci à propos de la grogne des auteurs-jeunesse concernant le peu de place accordé à leurs œuvres dans les grosses chaînes de librairie, c’est que les auteurs québécois chialent pour rien (voir le blogue de Mario Roy de la Presse : http://blogues.lapresse.ca/edito/), qu’ils sont toujours en train de rouspéter sur l’aspect commercial de l’univers du livre, qu’ils devraient être contents d’être publiés… Ahem. Êtes-vous entrés dans un Renaud-Bray dernièrement ? Moi, je n’y vais plus. Mais la dernière fois, j’y ai vu plus de kits à griller le camembert que de littérature québécoise. Oui, monsieur Renaud tient un commerce et a bien le droit d’y vendre ce qui lui chante. Avait-il raison de s’offusquer que Philippe Béha, illustrateur reconnu, plusieurs fois primé, dise publiquement, alors qu’il recevait un prix au Salon du livre de Montréal, que ses magasins ne donnaient pas assez de visibilité à la littérature jeunesse d’ici ? (plus de détails là: http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/marc-cassivi/201212/04/01-4600462-les-coups-de-gueule-renaud-bray.php) Pourquoi faudrait-il qu’une entreprise privée, dont le but évident est de faire du profit, mette en avant un produit culturel plus qu’un autre, sous prétexte qu’il est d’ici ?

Posons la question autrement si vous voulez bien.

Qu’est-ce qu’une société attend de ses faiseurs de culture? Ou plus précisément, dans le cas qui nous concerne, de ses auteurs ?

On répondra d’emblée qu’ils sont des témoins, des ambassadeurs. On sera fier qu’ils témoignent de ce que nous avons été, de ce que nous sommes, de ce que nous devenons. On voudra qu’ils montent aux créneaux pour dénoncer les injustices, pour parler au nom de ceux qui sont moins outillés pour le faire. On se vantera qu’ils sont de chez nous quand Hollywood adaptera l’une de leurs œuvres. On citera avec orgueil les noms de ceux qui auront résisté, ceux qui auront été en prison pour avoir dit la vérité, ceux qui auront préféré la folie, ceux dont la poésie aura rassemblé douze chanteurs populaires autour d’une jolie récolte de trophées. On fera des petits musées, des parcours à thèmes. On montrera dans quel dénuement ils ont vécu. On racontera comment ils ont écrit la nuit, devant le jour faire autre chose pour nourrir leurs enfants. On donnera leurs noms à des bibliothèques, à des rues, à des écoles, à des stations de métro. On figera leur mémoire dans des anthologies à l’intention du formatage des étudiants du cégep à qui l’on doit enseigner, non pas la littérature (laissez-moi rire) mais à réussir l’Épreuve Uniforme du ministère de l’Éducation. Bref, on se préoccupe beaucoup des écrivains morts. On en vénère même certains. Pour les vivants, ceux qui bénéficient d’un très grand succès commercial profitent de toutes les tribunes.

Mais les autres ? Ceux qui écrivent aujourd’hui ? Les humbles tâcherons parmi lesquels se trouvent certainement plusieurs de ceux qui donneront un jour leur nom à des lieux publics et dont on trouvera les œuvres érigées en monuments dans les anthologies du futur ? Que faisons-nous, comme société, pour les vivants ?

Je suis écrivain. Je fais un travail pour gagner ma vie, et consacre à l’écriture du temps que je rogne partout où je peux. Pourtant si l’on me demande lequel des deux métiers me définit le plus, je dirai sans hésiter : la littérature. Mon roman Mademoiselle Personne, plusieurs fois récompensé, est best-seller. Je bénéficie d’une certaine reconnaissance dans le milieu. Est-ce que je peux vivre de mon écriture ? Loin de là. Grosso modo, ce fameux best-seller m’a rapporté, depuis sa parution en 2008, à peu près 6 000 dollars en droits. J’ai mis quatre ans à l’écrire. Ça ne fait pas cher de l’heure. Est-ce que je dois m’excuser de souhaiter vendre les livres que j’écris ? De demander (et parfois d’obtenir) un peu d’aide à mon pays pour poursuivre mon œuvre ? Est-ce que monsieur Fromage en crottes s’excuse de son succès ? Est-ce que monsieur Fromage en crottes est gêné de demander des subventions ?

En fait, la problématique du manque de visibilité de la littérature d’ici ne se limite pas à l’espace qui lui est consacré chez les libraires à grande surface (je ne parle même pas des Costco de ce monde). C’est social. Comment se fait-il par exemple que, dans ses campagnes de promotion de sa région, notre bon premier magistrat vend sur toutes les plateformes la culture sagamienne, mais jamais ses écrivains ? Qui est capable de nommer, mettons, cinq grands auteurs, morts ou vifs, originaires de la région ? Certainement pas le maire Tremblay, qui s’est déjà vanté lors du Salon de Jonquière, devant un parterre de libraires, d’éditeurs et d’auteurs estomaqués, de ne pas lire, ou alors seulement en anglais et en version électronique. Si ce monsieur représente, comme il le dit, la confondante majorité qui l’a élu, si pour la majorité des gens ce qui représente le mieux la culture d’ici est le fromage en crottes ou le bleuet en terre cuite, alors comment s’étonner que le grand commerce ne juge pas important de donner       de la visibilité aux auteurs ? Comment penser que la population pourra trouver anormal que les devantures des grosses chaînes de librairies soient tapissées de Hunger Games plutôt que d’œuvres illustrées par Philippe Béha (ou n’importe quel autre créateur jeunesse d’ici de qualité) ? S’il faut aller jusqu’au fond d’un magasin, alors qu’on a les bras chargés des sacs d’autres emplettes, pour trouver un livre québécois, on n’ira pas jusqu’au fond du magasin. On va se contenter de tourner autour des présentoirs qui se trouvent en devanture. Et si par hasard on a le courage de se rendre au fond du magasin, et que l’ouvrage qu’on cherche ne s’y trouve pas, est-ce qu’on va le commander au comptoir, ainsi que monsieur Renaud semble croire qu’on en aura le réflexe ? Mais non. Moi en tout cas, dans ce temps-là, je vire de bord, ou si je suis pressée je prends carrément un autre livre. Pas besoin d’une maîtrise en psychologie de la consommation pour savoir ça.

D’ailleurs, monsieur Fromage en crottes l’a compris, lui : les deux Wal-Mart de la région vendent son produit, et sur des présentoirs spéciaux, en avant, juste à côté des caisses. C’est ma maman qui aurait aimé ça.

Commentaires

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12 thoughts on “De la littérature et du fromage en crottes

  1. Bravo chère dame! Je vais me procurer votre livre « mademoiselle personne » chez mes amis libraires de « Les Bouquinistes ».

    1. Marie Christine Bernard

      Merci… Vous n’y êtes pas obligée, vous savez. Mais ça me fait plaisir quand même. 🙂

  2. Anne Marie

    JMai lu vos livres pcq vous avez enseignez à ma fille. Par votre approche humaniste vous l’avez beaucoup aidé. A;ors j’ai lu tout vos romans.Mademoiselle personne est un peit bijou.

    1. Marie Christine Bernard

      Merci beaucoup, ça me touche énormément. Tant mieux si j’ai pu aider votre fille. J’aime vraiment mes élèves d’amour.

  3. Gina

    Madame, j`ai toujours commandé les livres sur des personnalités politiques;j`ai fait mon choix après
    qu`on m`ait parlé des auteurs et du prix.

  4. Gina

    Jàvais l`intention de vous lire cette année.Ce sera pour 2013.

    1. Marie Christine Bernard

      Merci. Très heureuse de savoir que vous avez l’intention de me lire. Mais mon billet concerne tous les auteurs de littérature québécoise. Il y en a de très, très grande qualité, pas moins bons que les Étatsuniens ou les Français. Je fais régulièrement de formidables découvertes. Bonne lecture!

  5. VirginieTurcotte

    Marie-Christine Bernard, je suis touchée quand je lis vos mots au sujet de la librairie Liber. Je ne peux pas m’empêcher de souligner que c’est grâce au propriétaire de l’époque où j’étais petite, qui me laissait flâner dans sa librairie les jeudis et les vendredis soirs ce qui me semblait être des heures, que j’ai développé le goût de la littérature, et je pense qu’il est pour beaucoup dans le fait qu’aujourd’hui je suis éditrice et que je peux vivre de ma passion. Merci Monsieur Louis Harvey.

    1. Marie Christine Bernard

      Je vais transmettre votre commentaire très touchant à Rock, son fils, si vous permettez. Merci. Merci infiniment.

  6. Robert Benoit

    Je ne connaissais vos romans. J’en ai entendu parler par Louise Desjardins, Autoportrait au revolver me fascine et me bouleverse. Un exemple : p. 123 : la lumière, les veines et les tunnels désaffectés. Que de beauté et quelle réflexion cela peut susciter. Je suis heureux d’avoir trouvé vos livres.

    1. Marie Christine Bernard

      Oh, merci pour ce beau commentaire. Ça fait chaud au coeur.

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