Livre de la mort

PetitesMorts-PatrickSimard-CRI

À partir du recueil de Jean-Pierre Vidal Petites morts et autres contrariétés, le Théâtre CRI a conçu une oeuvre éminemment théâtrale, sur laquelle plane néanmoins, agréable, un parfum d’encre et de papier.

L’inventivité, le sens de l’expérience, auxquels nous a habitué la compagnie au fil de ses quinze années, permettent à l’équipe de création de se jouer habilement des contraintes de l’adaptation. De façon générale, le spectacle évite les lourdeurs qui guettent pareil exercice. Partout on assume la genèse littéraire de l’oeuvre; le titre des différentes nouvelles est affiché, démarquant chaque tableau, chaque univers. On a textuellement mis en scène le prologue du recueil, écrit par l’éditeur et non par Vidal, et surtout sur Vidal. Une figure qui permet d’afficher d’emblée une certaine distanciation. On conserve aussi, souvent, la narration, des passages fidèles de l’écriture de l’auteur.

Pourtant on est loin de la simple transposition statique de l’écrit vers la scène. La conception sonore de Patrice Leblanc prend en charge les descriptions fournies par l’auteur. Un travail qui permet d’évoquer l’univers dans lequel on se retrouve, un certain réalisme. Ce qui laisse aux accessoires, décors et costumes remarquables de Dario Larouche toute la latitude pour plonger l’esthétique générale dans une théâtralité exacerbée.

On aurait souhaité un meilleur équilibre dans les rôles attribués aux interprètes. Christian Ouellet et Guylaine Rivard nous ont parus ici sous-exploités. La fondatrice du Théâtre CRI réussi néanmoins, comme son collègue d’ailleurs, à nous toucher, et ce même en jouant la morte que l’on dépouille sans vergogne! Avec sa journaliste allemande, elle pige également dans ses habiletés burlesques aux côtés d’un Hitler victorieux, dévasté par l’âge d’or, interprété par Éric Chalifour. Ceux-là démontrent encore une fois la gamme qu’ils ont à disposition.

La plus longue nouvelle du recueil, qui revient divisée en quatre tableaux dans le spectacle, permet  d’exploiter usage à la fois simple et brillant du théâtre d’objet. On aurait souhaité y plonger plus avant. La comédienne Émilie Gilbert-Gagnon y rend justice par sa précision, mais elle n’avantage pas toujours le texte en multipliant les effets qui nous en détournent.

Équilibre
Malgré sa mise en scène à cinq têtes, Petites Morts et autres contrariétés fait donc preuve de beaucoup de cohérence. Aux dires de l’équipe, une émulation s’est créée au cours de la production. Le fait que chaque metteur en scène joue pour les autres a contribué à cette cohésion qui aurait pu manquer cruellement vue la complexité de l’exercice. Il faudrait être bien malin pour savoir attribuer cette foule de bonnes idées à l’un ou à l’autre des artistes tant l’unité est atteinte. En résulte la somme de cinq subjectivités toutes très créatives. Un spectacle dense de près de deux heures, séduisant par son astuce.

À commencer par le concept très efficace de cette scénographie sur roulettes, un défilé qui rythme le spectacle et contribue lui aussi sa continuité.  La salle du Facteur Culturel est également habitée de façon inédite, avec des gradins et des soutiens d’éclairage qui se marient aux décors et permettent des ambiances nouvelles dans une salle déjà exploitée dans tous les sens, notamment par le CRI. Le meilleur exemple de cet in-situ réussi est l’utilisation des grande portes de service qui permettent nombre d’effets, sonores ou visuels.

Le CRI n’en est pas à sa première adaptation d’un matériau littéraire, et encore une fois la compagnie remporte le pari d’une pièce à la théâtralité affirmée qui respecte néanmoins « l’esprit de la lettre » de l’auteur. À voir, jusqu’à dimanche!

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