Le Nord au cœur de Serge Giguère | Le géographe lumineux | Louis-Edmond Hamelin

Comme nous l’Indien a été délogé de son passé et réinvesti dans l’avenir des autres. On lui donne une ration, on lui propose un emploi pour dévaluer son espérance. Quelqu’un nous a promis 100 000 boîtes à lunch et nous avons déserté le royaume et nous avons accepté le collier en échange d’un salaire, en échange…

Pierre Perrault, Caméramages, L’Hexagone, 1983

Mardi soir dernier, la Bibliothèque de Chicoutimi présentait le documentaire de Serge Giguère, Le Nord au cœur, portrait attachant d’un géographe de 86 ans, Louis-Edmond Hamelin, inventeur de «la nordicité». Parcours historique limpide du Québec et des liens qu’on entretient avec le Nord et les autochtones depuis toujours… La salle était pleine dont certains anciens élèves du prof de l’Université Laval qui enseignent ou ont enseigné à l’UQAC. Des « amis et des parents par attachement » à la profession en somme. Des jeunes aussi qui s’intéressent au développement du territoire, des cinéphiles, etc. Dommage que la présentation de ce film n’ait pas été accompagnée d’une discussion avec le cinéaste à la fin. On se réjouit de l’arrivée rapide de ce film ici, mais les responsables de l’animation de la bibliothèque devraient prévoir un meilleur encadrement pour ce type de documentaire qui incite au débat. Quand un spectateur se lève à la fin de la projection pour remplacer l’animateur de la bibliothèque absent, et bien il y a comme la nécessité d’apprendre à recevoir son monde…cinéphile comme lecteur.

Espérons aussi que la «nouvelle» bibliothèque de Jonquière prévoit des projections de la sorte (avec animateur) pour en faire profiter la population beaucoup moins bien servie que celle de Chicoutimi. Et quant à celle de La Baie…

Revenons donc à ce film attachant de Serge Giguère. Ce cinéaste qui compte parmi nos plus respectés documentaristes (Prix du Gouverneur général en 2008 ) a fait là le portrait d’un personnage très différent de ceux qu’il nous a fait connaître au long de sa carrière. Giguère s’intéresse depuis toujours aux gens ordinaires, aux plus ou moins instruits si l’on veut, Oscar Thiffault, le batteur Guy Nadon dans Le roi du drum, un prêtre ouvrier dans 9 St-Augustin, des vieux allumés dans À force de rêve, un travailleur plus ou moins lettré dans Le gars qui chante sua job. Cette fois-ci, il approche un intellectuel de renom, un chercheur qui a découvert l’importance du territoire nordique québécois et planétaire. À partir des années 40, il parcourt le Grand Nord, se fait des contacts avec les autochtones et les missionnaires qu’il rencontre lors de ses séjours là-bas et invente littéralement un vocabulaire et une vision du Nord. Giguère le filme chez lui dans le sous-sol de sa maison à Sillery, où il fait le ménage de ses photos et de ses archives bien classées depuis plus de cinquante ans pour tout remettre à l’Université Laval. C’est là qu’il a enseigné – sa méthode particulière de petit calepin avec petit crayon dans la poche de veston – et créé le Centre des études nordiques.

Le premier ministre Maurice Duplessis ne voulait rien savoir de s’occuper des autochtones du Nord et refusait tout financement de départ pour le Centre. Quand les Libéraux de Jean Lesage arrivent au pouvoir au début des années 60, le géographe Hamelin survole le territoire nordique avec René Lévesque, alors ministre des ressources hydrauliques pour le lui fait découvrir. Lévesque n’est pas convaincu mais il suggère à Hamelin de publier les lexiques amérindiens que les missionnaires transcrivent fidèlement. Et ainsi le Centre des études nordiques voit le jour et amorce son rayonnement. Giguère se rend compte que ce géographe comme nous d’ailleurs, n’est pas si intellectuel ou hermétique que ça. C’est un grand vulgarisateur, gagné à la connaissance nordique mais aussi à celle du pays québécois.

Les deux pieds bien ancrés sur sa terre. Il fait beaucoup de recherches sur les rangs (Plus de 12 000) qui traversent nos villes et villages, voue un culte à ses ancêtres Hamelin installé depuis le début de la colonie dans le comté de Deschambault-Grondines près de Québec. Son père a réussi à se faire ensevelir sur sa terre malgré le refus du curé après avoir vendu le coin de sa terre à la Fabrique. Je n ‘ai pas envie de raconter toutes les séquences mises en scène par Giguère qui a toujours eu le don de provoquer ces moments magiques avec ses personnages. Comme ce voyage dans le Nord avec Hamelin qui n’y était pas allé depuis dix ans pour revoir ses amis autochtones rencontrés là lors d’un tournage avec Pierre Perrault. Faut dire aussi que Giguère comme assistant – cameraman du cinéaste de Pour la suite du monde avait croisé brièvement le jeune Hamelin il y a trente ans. Tout se tient dans le cinéma direct québécois. Il faut avoir la mémoire battante pour voir comment les images finissent par se recouper. La séquence encore où l’on voit Hamelin et le poète Jean Désy, son petit-cousin lui aussi avalé par le nord, tous les deux philosophant sur la banquise. Et là, les deux récitant à leur manière Hamelin les nouveaux mots nordiques pour nommer la glace et le froid. Le «glaciel», c’est les glaces flottantes et ses dérivées, «les fissures» c’est ce qu’on voit entre les glaces sur l’eau, «les flots» c’est la glace en mouvement, etc.

Hamelin comme un poète du froid est en plus un inventeur de mots. Toute sa vie durant il s’endormait avec un petit carnet et son crayon au plomb sur sa table de chevet. La nuit lui conseillait, entre deux capteurs de rêves, la traduction libre des mots que les autochtones utilisent pour nommer leur univers. En sortant de ce film on a juste envie d’aller voir dans sa bibliothèque pour relire les livres d’Hamelin, de Désy qui lui aussi habite ce vocabulaire. D’aller se rouler dans la neige et le froid en ce début de saison hivernal.

J’ai oublié de souligner la dimension politique des opinions d’Hamelin dans ce film. Sur l’ignorance des Blancs qui ont développé le Grand Nord (De Bourassa à Charest et bientôt de Marois) en détruisant le paysage, les lieux de vie amérindienne comme des colonisateurs, sans jamais les consulter pour la peine et considérer leur différence. Et quand le petit géographe à la moustache se prononce sur notre ignorance de la beauté des paysages nordiques – ici magnifiés par la caméra de Giguère – et des humains qui y vivent, et bien il ne patine pas. C’est un résistant bien plus grand que bien des politiciens passant leur vie à se compromettre pour sauver leur ambition. Pour lui, le Nord ce n’est pas la région où on va faire un coup d’argent rapidement. Comme si c’était notre Afrique à nous. Serge Giguère vient encore de nous secouer dans le bon sens avec son film minutieux comme le petit calepin d’Hamelin rempli de mots inventés et de souvenirs attachants. La pédagogie du géographe et du cinéaste se rejoigne avec toute sa grandeur dans ce documentaire lumineux.

Pierre Demers, poète et cinéphile rouge d’Arvida

 

 

 

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