Nu comme un verbe

Le vingtième siècle aura inventé deux formes, à la fois rituelles et industrielles, de nudité, deux formes au fond solidaires du point de vue des images qu’elles composent, deux formes qui nous plombent encore l’imaginaire : la pornographie et Auschwitz, la béance du sexe et la bouette indifférente de la mort.

Entre les deux, comme engendrée par elles, même si elle est bien plus ancienne, il y a aussi la forme semi-privée, celle, crue comme de la viande à l’étal, et maladroitement à l’aise, qu’on vous promène sous le nez dans les vestiaires sportifs mâles avec une connivence qui se voudrait virile mais n’est qu’injurieuse tant son infatuation de naturel s’efforce avec extravagance de cacher qu’elle n’est qu’un grossier déni d’homosexualité, toujours menaçante en milieu ultra « viril ».

Mais la nudité des corps, la plus impitoyable parfois, et sur la scène amoureuse ou esthétique, la plus glorieuse, n’en est pas pour autant la plus forte qui nous soit désormais offerte. Car en cette deuxième décennie du XXIe siècle, se profile une autre forme de nudité, qu’on a bien du mal à qualifier de spirituelle et qui est, elle, sportive comme un lynchage, industrielle comme un téléroman et obscène comme tout ce qui s’ouvre sans détour et se justifie de la fausse innocence de l’état des choses. Je veux parler de la nudité du groin, celle qu’on appelle aussi parfois ambition, entrepreneurship ou même tout simplement carrière. Cette nudité-là a l’insolence lugubre de la mâchoire sans âme qui se referme sur le monde et qu’on appelle néolibéralisme.

Elle a l’animalité d’un organisme réduit à un système de besoins impérieux et laisse le sujet nu avec son appétit insatiable, de richesse, de pouvoir, d’efficacité et de ce plaisir immédiat des nerfs que la télé cultive dans le faux enthousiasme et la bêtise du tout-venant. Toujours aux aguets, la bête est nue. Nue comme le verbe survivre et son jumeau dévorer.

Et si vous croyez qu’en parlant de nudité à ce propos, je donne dans la métaphore, c’est que vous n’avez jamais plongé vos yeux, avec l’innocence dont seul est capable un-e petit-e littéraire, dans la fixité surnaturelle et glacée de ceux d’un capitaliste, oh pas votre gérant de banque, mais un de ces carnassiers au sang d’azote liquide qui promènent sur le monde, du haut d’une tour de métal et de verre, des yeux qui dévalisent et n’avouent rien. Des yeux qui lorgnent aussi vos dérisoires fonds de retraite, vos prestations de chômage et même le cochon-tirelire du petit. Des yeux où se reflètent la nudité de la proie — vous — et cette autre forme de nudité que constitue une bouche pleine de crocs. Des yeux que cache à peine le bonnet de nuit social dont mère-grand l’état affuble encore un peu leur présence de loup, pour mieux vous manger, mon enfant… Moi, j’en ai déjà rencontré un, dans une autre vie, en haut d’une tour du quartier de la Défense, à Paris, il y a plus de trente ans, et la vacuité violente de ce regard minéral n’a jamais quitté mon souvenir. Ce type d’hommes et (hélas pour l’optimiste Aragon qui écrivait, il y a un demi-siècle, que « la femme est l’avenir de l’homme ») aussi de femmes, désormais, est en train de nous bouffer tous, tout crus, tout nus.

Car tandis que, naïf, le bon peuple en chantant s’épivarde dans le virtuel et conjugue le verbe « aimer » à tous les temps œcuméniques de l’optimisme béat, des machines à sous, à masque humain, engrangent en ricanant les juteux bénéfices du free for all planétaire.

Vous l’avouerai-je, maman, les soirs de spleen livide je m’ennuie à mourir du tendre Cro-Magnon et de ce gentil mononcle qu’on appelait avec tendresse l’Australopithèque.

Ils ne connaissaient ni placements ni plan de carrière, ils ne performaient guère et n’étaient pas rentables mais ils vous avaient une de ces façons champêtres de faire résonner la corne d’auroch et vibrer de couleurs les parois de leurs condos troglodytes qui vous consolait à l’avance de leurs descendants en trois pièces cravate, cellulaire et attaché-case.

Ils étaient nus, eux, comme le verbe vivre.

Diogène l’Ancien

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