Django : un saut dans l’imaginaire (anti)esclavagiste

Le temps des fêtes a été l’occasion pour moi de faire ma sortie annuelle au cinéma. J’en profite pour vous parler du petit dernier de Quentin Tarentino : Django Déchaîné (« Django Unchained »).

Ce qui me pousse en fait à écrire ici n’est pas tant l’admiration et la fascination que j’ai pour l’œuvre cinématographique du réalisateur, scénariste, producteur et acteur de talent qu’est Tarentino, que son impact dans « l’imaginaire social ». J’admets que depuis Pulp fiction, ses films m’ont toujours conquis, que ce soit par les ambiances musicales enflammées, les scénarios épiques et déjantés, leur sens aigu de l’esthétisme, la violence franche et brutale ou l’humour à la limite de l’absurde. Le tout constitue ce que j’appelle du vrai bon cinéma. Mais au-delà de ces goûts personnels, à ma sortie de la salle de cinéma, après un bon 2 h 45 de violence inouïe et de dialogues comme seul peut les écrire Tarentino, l’impression d’un fil conducteur dans son œuvre, depuis Kill Bill (2003-2004) et peut-être avant, m’apparaissait teinté d’un certain humanisme.

Pourtant, Django déchainé est un western spaghetti de la plus haute violence, de la même trempe que Sukiyaki western Django (2007), réalisé par Takashi Miike et auquel a contribué Tarentino. Ce dernier, loin de faire dans l’humanisme, est un condensé de samouraïs à la Kill Bill, de classique du western  comme Le bon, la brute et le truand (1966) – une influence marquante de Tarentino, et de mafieux en quête de richesse et de pouvoir qui rappellent Pulp fiction (1994) ou Reservoir Dogs (1992). Django Déchaîné n’est pas la continuité de Sukiyaki western Django, contrairement à mes attentes (cette suite devrait venir sous la direction de Miike). C’est plutôt celle du Commando des Bâtards (2009), non dans le scénario, mais dans l’œuvre de Tarentino.

L’histoire se déroule au Texas et au Mississippi en 1858, deux ans avant la Guerre de sécession, soit juste avant la fin de la Confédération sudiste et de l’esclavagisme « légal ». Aidé par un chasseur de prime allemand (Christoph Waltz, soit le colonel nazi dans le Commando des bâtards) qui l’aura préalablement rendu libre, Django (Jamie Foxx) entreprend de délivrer sa femme (Sharon Pierre-Louis) tenue en esclavage par Calvin Candi (Léonardo Dicaprio), un riche et terrible propriétaire terrien.

C’est essentiellement un film sur et contre l’esclavagisme, de la même façon que le Commando des bâtards est un film sur et contre le nazisme, à la différence que Django Déchaîné introduit les thèmes de l’amour et de la liberté. On y reconnait toujours le même goût prononcé de sang et le désir ardent de vengeance qui nous questionnent sur les réelles intentions du réalisateur. Pur divertissement ou tentative de sensibilisation à une cause humanitaire?

Au-delà des clichés hollywoodiens et des scènes caricaturales de la réalité de l’époque, il faut voir à travers l’histoire de Django une forme de dénonciation qui imprègne l’imaginaire. Certains « mythes fondateurs » américains se trouvent au cœur de l’œuvre de Tarentino, qui nous bombarde de symboles et d’autant d’émotions qui viennent se loger quelques part dans l’inconscient collectif. Sans dire du réalisateur qu’il est politiquement engagé et humaniste – le nombre de meurtres et de massacres dans ses films permet d’exclure cette affirmation (!), n’empêche qu’il aborde explicitement la traite des esclaves dans Django, l’autoritarisme nazi dans le Commando des bâtards et, indirectement, le sexisme dans Kill Bill et le Boulevard de la mort (« Death proof »), où il a choisi des héroïnes vengeresses plutôt que de traditionnels héros-justiciers-sauveurs. Évidemment, tout se passe dans le plus profond sensationnalisme, mais c’est peut-être justement grâce à ces mises en scène bien ficelées et ces scénarios empreints de violence et de romantisme que Tarentino parvient, à sa manière, à sensibiliser le public à des enjeux historiques et sociaux déterminants qui demandent à être actualisés.

Le racisme, le (néo)nazisme et le sexisme sont toujours présents en Occident et Tarentino semble vouloir nous le rappeler à travers ses films. Nous rappeler que la ligne entre la fiction et la réalité peut être très mince. Nous rappeler les atrocités de l’Histoire comme si c’était hier – ou comme ça pouvait être demain – en nous le mettant en pleine face, gros comme un écran de cinéma rouge et blanc. Et si on perçoit mal la part de réalité dans la salle de cinéma, notre imaginaire, lui, s’en repait allègrement! En espérant que l’inconscient collectif refera surface le moment venu, pour prévenir certaines dérives historiques qu’on ne veut pas répéter.

Un bémol

À savoir si la production et le visionnement de films qui contribuent, tout compte fait, au maintient d’une certaine culture hollywoodienne « hégémonique » est un bon moyen de se nourrir l’imaginaire, c’est une autre histoire. Sans doute que trop, c’est comme pas assez…

Spike Lee a pour sa part adressé une critique défavorable à Tarentino concernant son traitement des rapports raciaux, et ce depuis la parution de Jackie Brown il y a quinze ans, et sur le fait de traiter de l’esclavagisme sous la forme d’un « western spaghetti ». Tarentino, appuyé par Samuel L. Jackson, rétorque que ce sont plutôt des films contre la « blaxploitation » hollywoodienne. Le débat reste ouvert.

On doit enfin se questionner sur l’idée de combattre la violence par la violence. Les réactions des lobbys des armes à feu et du gouvernement états-unien suite à la tuerie de Newtown en voulant munir le personnel des écoles d’armes à feu par « mesure de sécurité » ne fait aucun sens. La prudence est de mise quand il s’agit de violence, même fictive, afin de changer les mœurs…

Commentaires

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2 thoughts on “Django : un saut dans l’imaginaire (anti)esclavagiste

  1. Julie Malo

    N’est-ce pas plutôt Kerry Washington qui interprète la femme de Django, Broomhilda?

    1. Mathieu Bisson

      Vous avez raison, c’est Kerry Washington qui incarne Broomhilda et non Sharon Pierre-Louis. C’est une erreur de ma part (!).

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