Vivre au présent composé

Je n’ai jamais été du type nostalgique. Même le présent n’a parfois pas assez d’impact sur moi. C’est malheureux, mais c’est comme ça : le futur m’obsède.

Mais ce concept de nostalgie commence à m’habiter, à prendre place dans mon regard, dans mes pensées… Ça doit être l’âge; c’est ce que je me dis.

Il fut un temps où le passé ne pouvait me paraitre enviable tellement le présent et le futur étaient chargés de promesses. Vivre dans l’éternelle hâte, dans l’attente toujours grandissante de nouveaux moments à se mettre sous la dent, comme s’il y avait urgence de vivre en permanence.

Toute ma jeunesse, je n’ai jamais porté un regard envieux sur les jours qui passaient. Non pas qu’ils étaient malheureux; j’avais seulement trop hâte de connaitre la suite. Je conservais bien sûr en mémoire quelques souvenirs riches, mais jamais assez pour me faire regretter le temps qui avance au détriment de celui qu’on laisse derrière soi.

Jusqu’à aujourd’hui, vieillir était donc gage de jours meilleurs. Or, mes perceptions en la matière ont changé et mes enfants y sont fort probablement pour beaucoup.

Depuis leur arrivée, je suis maintenant conscient, jour après jour, que ce que je vis à l’instant présent est non seulement merveilleux, mais que ces moments se mueront bientôt en souvenirs qui passeront du précis au flou avec, comme fil conducteur, le temps où j’étais heureux et tout ce qu’il laissera sur son passage, ce chemin qui mène à l’oubli: faire une couette à ma fille, voir mon fils éclater de rire, regarder mes enfants s’endormir sur le divan réchauffé par les rayons du soleil, prendre une marche en famille, consoler un bobo, inventer une histoire, chatouiller jusqu’à perte de souffle, border, jouer, vivre dans un cocon familial…

Je ne suis pas nostalgique d’une époque, je le suis du moment qui défile en temps réel, sous mes yeux, comme lorsqu’on est face à un paysage qu’on aimerait apporter avec soi, comme lorsqu’on est face à une œuvre impossible à photographier tellement elle est immense de beauté.

Le banal du quotidien qui nous ennuie parfois deviendra sous peu nostalgie et c’est le temps qui saura nous dire si des regrets l’accompagneront.

Je le détecte souvent, ce sentiment, dans les yeux et les paroles de ces vieux qui se rappellent ce temps où ils étaient heureux. Je le saisissais mal avant, mais aujourd’hui, je commence à le comprendre et même à le ressentir.

À 5 ans, on rêve d’un super vélo qui réussira à aller plus vite que le temps qui nous semble parfois si long à cet âge. À 15 ans, on songe à ce qu’on fera à 18. À 25 ans, on rêve d’avoir une maison, une famille, un bon boulot.

À 35 ans, on rêve à quoi?

On rêve que le temps se calme, qu’il rétrécisse, qu’il cesse de courir. On se bourre la tête de souvenirs, on essaie de se gaver du présent qui nous glisse entre les doigts dans le fouillis du quotidien, trop occupés à vivre que nous sommes.

Ta vie, c’est là, ici, tout de suite que tu la vis.

On rêve bien à quelques trucs: retraite confortable, projets personnels, projets professionnels, voyages. Mais le rêve se déguise souvent en souhaits. Souhaiter que nos enfants soient en santé, heureux, épanouis, sur le bon chemin. Souhaiter voir nos parents vieillir sans trop d’embuches. Souhaiter que sa propre personne réagisse bien aux nouveaux signaux qu’un corps qui murit commence à envoyer.

Et c’est là que le temps change de forme, se métamorphose, se durcit.

De la hâte gluante d’aller vers le futur voir ce qui s’y cache avec un positivisme parfois aveugle, on commence à espérer que l’engrenage du sablier se détraque.

Est-ce que, à 35 ans, on peut prendre conscience que le meilleur était peut-être derrière soi, comme si chaque seconde qui passe nous aspire vers l’autre côté?

Est-ce de voir le bonheur et la hâte de grandir dans les yeux de nos enfants qui nous donnent cette impression que c’est à leur tour? Qu’on en est arrivés là: à ce moment charnière où on a passé le témoin, où on a commencé à boucler la boucle du bonheur jusqu’à ce qu’elle se noue tout doucement avant de se figer.

Et en attendant, on vit dans une bulle belle à craquer, mais qui semble si fragile qu’on n’ose à peine y pénétrer. Et cette bulle, elle s’appelle le présent.

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