Fais du feu dans la cheminée

Fermer les yeux, prendre mon souffle, et foncer.
Surtout, surtout, ne pas regarder en arrière.
Ne pas penser au mot carrière.
Ne pas céder à la peur.
Ne pas céder à l’appât du gain.
Voilà, c’est dit, je quitte Le Quotidien.

Je pose le pied, légèrement hésitante, encore un peu ébranlée par cette décision de renoncer à 40 000$ par année en bas de l’échelle pour des valeurs. Je reviens sur cette bonne vieille plateforme qu’est Mauvaise Herbe. Je reviens chez nous.

Au moment où la mauvaise herbe reprend ses droits dans mon esprit, j’ai 32 ans.
Et une irrépressible urgence de dire, de faire, de vivre.
Librement. Sans devoir de réserve.
Soyons honnêtes. Je peux faire mieux que « célébrer la créativité sous toutes ses formes » sur un blogue grand public où il faut se contenter d’être people. La culture, c’est identitaire. L’amour des arts, l’amour de la culture, c’est ancré profond. Ça ne fait pas seulement partie de mes intérêts ou de ma personnalité, c’est une partie de moi. Plus encore, je suis Rhinocéros (je me suis trop retenue, moi aussi je t’aime, François Gourd). Je suis « Occupy ». Je suis bientôt Sainte-Rose-du-Nord en transition. Je ferai partie de ce monde en marche.

Fière, libre, indomptée, indomptable.
La position de témoin muet, ce n’est pas moi, ça ne me ressemble pas.

Au journal, on ne m’a jamais censurée, contrairement à ce qu’on pourrait penser. J’ai même été grandement surprise de la liberté offerte aux journalistes chez Gesca. Ce qui me surprend encore plus, est de voir à quel point personne n’en profite. Il y a tant de dossiers juteux à presser, au municipal entre autres, qu’il est étonnant de voir passer autant de contenu sans analyse ni critique. Mais voilà. Le journaliste rapporte des faits. Il n’analyse pas. Il ne critique pas. D’ailleurs, je ne suis pas intouchable comme un journaliste doit l’être. Je vous ouvre grand mon placard, il est rempli de squelettes dont je n’ai même pas honte. Je n’ai rien à cacher, mais la plupart des morceaux de ma vie font hausser les sourcils des gens. Comme si vos placards à vous étaient vides, yeah right.

Je laisse à d’autres l’illusion de changer le système de l’intérieur. Gesca est un mastodonte d’information. Pour y bouger un poil, ça prendra des années. Les forces internes qui s’y opposent freinent toute tentative de changement. L’avenir des médias, l’évolution des modes de communications, le virage numérique de l’information ne sont pas à l’ordre du jour. Du moins, pas pour le moment..

À bien y penser, je ne suis peut-être juste pas faite pour travailler dans un bureau avec des collègues. Ça semble gros, dit comme ça? Je dois être simplement mal adaptée. Ou bien j’ai trop travaillé chez moi, toute seule, et je suis devenue une vieille fille finie. Mais une chose que je supporte mal est l’hypocrisie, et celle qui règne en milieu de travail (probablement comme dans la plupart des milieux de travail) donnerait le cancer à n’importe qui. Les jugements de valeur et le mépris, communiqués sous forme de blague, sont pour moi inadmissibles. Sexisme et misogynie en premier, mépris des arts et de la culture en second. Combien de fois me suis-je fait traiter de « carré rouge », de « paysanne », de « communiste », à la blague? Ha. Ha. Ha. La première fois est drôle. Six mois plus tard, je ris moins. Après, on s’indigne de l’intimidation à l’école? Ha. Ha. Ha. C’est vraiment très drôle, en effet.

J’ai quand-même développé une certaine forme de complicité avec certains collègues, avec qui je ne serai pas fâchée de conserver des liens. Patricia Rainville et Laura Lévesque, vraiment, je vous aime d’amour. Vous m’avez aidée dès le début, en répondant à mes mille questions, en me dirigeant au bon endroit, en me filant des sujets en catimini, en m’acceptant dans votre cercle de fumeuses, j’ai eu beaucoup de plaisir en votre compagnie. Katerine Belley-Murray la pétillante, VP du syndicat, merci de m’avoir initiée à ce monde complexe, de m’avoir suivie au Bar à Pitons le soir où j’étais déprimée, de m’avoir écoutée. Ta droiture et ton sens de l’éthique sont précieux, peu importe que ce que d’autres peuvent en dire. Ils te mèneront loin. Louis Tremblay, ta sensibilité et ton engagement en feraient rougir plus d’un. Fais attention à toi, n’oublies pas de prendre des vacances! Mélyssa Gagnon, courageuse mère de quatre enfants, ta plume est un délice pour les yeux et le cœur. Pascal Girard, tu parles beaucoup, mais tes blagues en valent le coup. Rémi-Gilles, je vois déjà ton regard complice de je comprends tu sais, j’ai élevé une anarchiste. Ton humour me manquera aussi. Quand je vais trop m’ennuyer le vendredi soir, je chanterai Les alligators en pensant à toi. Gilles Lalancette, tu as tout mon respect. L’oeil et l’esprit vifs, le cœur à la bonne place, le journal est bien chanceux de pouvoir compter sur une belle personne comme toi au poste de chef de pupitre. Catherine Delisle, ta franchise, ta candeur et le courage de tes opinions suscitent en moi respect et affection. Patrick Larouche, je continue de penser que tu devrais être le leader de la chorale du pupitre. Je ne m’ennuierai pas de ton répertoire, en tout cas. Mais de ton sourire et de ta motivation, peut-être. Denis Bouchard, merci de m’avoir tendu la main, de m’avoir permis de vivre cette expérience dans un média mainstream, mais surtout, merci d’avoir compris mon urgence de vivre et d’avoir approuvé mon choix de passer plus de temps avec ma famille. Finalement, je lève mon chapeau bien haut à Daniel Côté. L’énergie que tu mets à défendre et mettre en valeur la culture régionale, malgré l’indifférence générale, n’est pas en vain. Chaque artisan, musicien, comédien, travailleur culturel de la région te le dira : ton travail est essentiel et même vital pour le milieu, et tu le fais avec brio. À tous ceux que j’oublie, vous faites un travail admirable. Je vous lirai avec un regard différent, désormais.

Tous ceux à qui j’ai annoncé mon départ du journal m’ont servi la même réponse : c’était prévisible. Eh bien, je vous félicite, vous me connaissez mieux que moi. Il aura fallu, pour ma part, que je tente l’expérience pour vivre la contradiction à l’interne, dans mon cœur et dans mon corps. Je suis heureuse de l’avoir fait. Mais je suis encore plus heureuse de rechausser mes 18 trous et mes vêtements de fuckée, parce que la liberté de prise de parole et le libre arbitre, je le sais maintenant, sont plus importants pour moi qu’un salaire stable ou un fonds de pension.

Fais du feu dans la cheminée, je reviens chez nous…

Commentaires

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8 thoughts on “Fais du feu dans la cheminée

  1. Parle-moi de ça quelqu’un qui se tient debout. Je suis tellement content de faire partie de tes amis. Je t’aime très fort. Prends soin de toi et de ta belle gang. N’oublie pas ton amie la phrase creuse qui te dit : « Y arrive rien pour rien dans vie».

  2. Pauline Lavoie

    Ooh que ça ne me surprend pas. J’ai toujours dit que la Quotidien était en fait, un long publi-reportage autour du consensus régional. Pas de reportages qui dérangent, pas de remise en question…je vous félicite d’avoir eu le courage de vos convictions. Longue vie à vos valeurs et à votre passion.

  3. Micheline Dubois

    Bravo pour le courage de vos convictions. Le bonheur ne se trouve pas dans l’argent mais dans le respect de soi , de ses valeurs . Vous faites un choix audacieux qui est tout a votre honneur. J’aime les gens vrais , authentiques et vous en faites partie !

  4. Salut. La liberté n’a pas de prix, je vous le jure.
    Sans le savoir, j’ai dû publier ça pour vous aussi ce matin. Alors voilà :: http://blogslpointcom.wordpress.com/2013/05/30/a-certains-moments-nous-atteignons-nos-limites/

  5. T’es tellement courageuse! bravo

  6. La liberté d’expression n’a pas de prix, les chaines sont fait pour être brisé et vive la liberté.

  7. Je te félicite d’avoir essayé. Je crois que certains journalistes trouvent tout de même le moyen de brasser la cage, même dans les médias comme Gesca, mais ce n’est pas fait pour tous. Le plus important comme tu le dis si bien, c’est d’avoir laissé la chance à cette opportunité, mais de rester attentive à ce que ton coeur et ton corps t’en disaient. Cette fidélité à toi-même est très précieuse. Tu as le regard allumé, ça c’est clair!

  8. Louis-Félix

    C’est la pire erreur de ta vie, tu vas le regretter et j’écris tout à fait le contraire de ce que je pense.

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