Naufragés de l’aube

Scène 1

 

Extérieur, jour. Lumière intense d’une journée ensoleillée de début d’été. On voit des akènes de pissenlit qui volètent dans l’air.

Décor : une petite ville de bungalows relativement récents, tous plus ou moins en état : des graffitis, des fenêtres borgnes, des portes placardées témoignent d’un climat social incertain. La rue asphaltée est déserte, mises à part quelques silhouettes, apparemment plutôt jeunes, qui se déplacent à contrejour. Près de ce qui semble être un magasin dont la porte est fortement grillagée, un petit attroupement. Plusieurs personnes présentent des signes manifestes d’état altéré : mouvements saccadés, regard torve, posture sans tonus.

 

Scène 2

 

Intérieur, nuit. On entend un nombre impressionnant de chiens qui aboient. Des cris. Des pleurs. N’est-ce pas un coup de feu ?

Décor : intérieur coquet, mais modeste. Des enfants rieurs. Un couple amoureux, mais inquiet pour l’avenir. Et une visiteuse…

 

Scène 3

 

Extérieur, aube. Cris, geignements. Chiens. Bruits de verre cassé.

Décor : même ville, mais cette fois les silhouettes, plus nombreuses, évoluent dans la rue. Par petits groupes, ou encore solitaires, des personnes d’âges variables — de très jeunes à assez vieux — errent sans but apparent. Leur démarche trainante a des allures étranges tandis que leur échappent des sons rauques qui sont peut-être des rires, peut-être des plaintes. Comment savoir ?

 

Ce que vous venez de lire vous rappelle quelque chose ? Oui, c’est vrai. Ça ressemble à une séquence de la série Walking Dead. C’est ce que j’ai pensé moi aussi, en voyant ces images. Mais on n’est pas à la télé. On est dans la réalité.

La réalité, c’est un village de 2800 habitants dont 60% de la population a moins de 30 ans et dont 27% seulement des adultes en âge de travailler occupent un emploi. La réalité, c’est ces bungalows défraichis où s’entassent parfois trois ou quatre familles et dont le revenu annuel moyen est d’environ 18 000$ par ménage (un ménage = toutes les personnes qui habitent une même maison…). La réalité, c’est une industrie forestière, déjà peu généreuse, qui a déserté la scierie locale, et aucune entreprise pour la remplacer. La réalité, c’est une communauté isolée, à 300 kilomètres du centre d’emploi le plus proche. La réalité, c’est une tentative d’ethnocide avortée mais bien réelle dont toutes les âmes gardent encore vive la cicatrice mal refermée. Et dans une réalité pareille, particulièrement à l’approche de l’été, les esprits s’échauffent, la frustration s’intensifie, on a besoin de se défouler. On fait la fête. On boit. On gobe. On fume. On snife. Et ça dégénère. Et c’est ainsi qu’à chaque aube depuis presque trois mois, ce village se peuple de zombis, une vraie épidémie de zombis qui touche des gens de plus en plus jeunes et de plus en plus nombreux. Au point qu’il arrive que les enfants aient peur, tôt le matin, d’aller attendre l’autobus qui doit les conduire à l’école.

On n’est pas ici dans un coin reculé de la Russie, madame-monsieur. Ni au Salvador, ni en Amazonie. Pas en Indonésie non plus. Non madame-monsieur, on n’est pas chez les orangs-outans qui vous préoccupent pourtant beaucoup. Ici, madame-monsieur, on est au Québec. Oui, oui. Impossible, pas chez nous, dites-vous? Mais non, ce n’est pas impossible. C’est vrai. Ça existe. Le village dont je vous parle, c’est Opitciwan. Les gens dont je vous parle, ce sont les habitants de ce village, principalement des membres de la nation atikamekw.

Ç’aurait pu être n’importe où. Réunissez les mêmes facteurs : chômage, promiscuité, scolarité déficiente (l’éducation ici est sous-financée à raison de 2000 à 3000$ par enfant par année), aucun développement commercial, et vous verrez que n’importe quelle communauté, quelle que soit sa couleur, développera les mêmes problèmes de toxicomanies, de violence, de désespérance. Prenez les quartiers « chauds » de Montréal, Québec, Toronto… Jonquière même, hein, c’est une ville roffe Jonquière, tout le monde sait ça. Ça brasse dans ces quartiers-là. Demandez à la police, les nuits de premier de mois, comment ça se passe. Ils vous diront qu’ils ont fort à faire ces nuits-là, les policiers. Malades mentaux en crise, chicanes de ménage qui tournent au vinaigre, tentatives de suicide, bagarres, voies de faits, conduite en état d’ivresse, etc., etc. Une chance qu’elle est là, la police. Quand même, hein, on a beau dire. On peut dormir en paix.

Mais pas à Opitciwan. À Opitciwan, depuis avril, il n’y a pas de police. Oh, on voit bien de temps en temps une patrouille de la SQ qui arpente les rues, mais bon. Ils ne sont pas là souvent, ne connaissent pas bien la culture et encore moins la langue, et n’interviennent presque pas. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit. Et le poste est loin : 300 km, comme le centre d’emploi. Mais pourquoi, me demandez-vous, n’y a-t-il plus de police ? Faute d’entente, madame-monsieur. Il n’y a pas de police faute d’entente. Tous les quatre ans c’est la même chose. Le conseil doit négocier les conditions financières de la présence d’un service de police avec le gouvernement tous les quatre ans, et tous les quatre ans ça prend au moins un an pour que l’entente survienne. Durant cette année-là, le conseil doit puiser dans d’autres ressources pour maintenir le service. Ça veut dire : l’éducation, la santé, les services sociaux, les habitations, que sais-je encore. Or cette année, au terme de l’exercice financier, les ressources sont à sec. On a dû mettre à pied les vingt-huit policiers épuisés (je sais de source sûre que certains font des « shifts » de 40 heures et plus en ligne), découragés (comment ne pas l’être dans une communauté où l’on compte une moyenne de 28 tentatives de suicide par MOIS ??). À Opitciwan, la police est triste. La proposition du gouvernement coupe gravement le modeste budget demandé : on devrait réduire les effectifs de moitié. Si vingt-huit agents ne suffisent pas aux besoins, comment vont faire les quatorze restants ?

Lors de mon dernier voyage à Opitciwan, j’ai vu les zombis. J’ai vu les rues désertes. J’ai vu des enfants tout seuls, à moitié vêtus, sales, affamés sans doute. J’ai entendu les chiens, les cris nocturnes, le possible coup de feu. J’ai vu la crainte dans les yeux d’une petite fille que j’aime, et qui ne veut plus aller prendre l’autobus à cause des gens « en consommation » (comme ils disent). J’ai vu une communauté qui n’en peut plus. Comme tant d’autres communautés autochtones à travers notre territoire.

Mais à travers ces images qui me déchirent le cœur, ce que j’ai vu surtout, c’est un pays tout entier qui laisse sans sourciller ses enfants devenir un à un des naufragés de l’aube, des amputés de l’espoir. Des morts-vivants.

Et mon cœur déchiré se remplit de quelque chose qui ressemble à un rire amer quand je vois du monde se scandaliser d’une subvention offerte à un village nord-côtier de 270 habitants pour valoriser le patrimoine, alors que dans la communauté innue voisine, qui compte 1000 habitants, le vrai scandale rampe dans toutes les familles, le scandale de la misère nouère vous voyez, le scandale de la faim, de la maladie, de la détresse, et que personne ne s’indigne.

J’ai visité le cimetière avec mon amie d’Opitciwan. Nous sommes allées saluer sa grand-mère qui y repose. Là aussi, la moyenne d’âge est bien en bas de 30 ans. Vous trouvez ça normal, vous, madame-monsieur ? Vous ne trouvez pas ça quand même un petit peu aussi préoccupant que les orangs-outans ?

 

PS
Il y a eu plusieurs instants de grâce durant ce voyage-ci. Mais je vous les garde pour un autre billet. En attendant, méditez donc sur celui-ci.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

4 thoughts on “Naufragés de l’aube

  1. Micta mikwetc Marie-Christine! Merci beaucoup pour ta grande compassion envers notre peuple et particulièrement pour ma communauté, Opitciwan. Je crois que tout est toujours une question de point de vue dans la vie, une question de perception… Je suis heureuse que tu exposes dans ce texte celui d’une « blanche », celui d’une Québécoise. Ta grande sensibilité à l’égard des Premières Nations m’a toujours donnée espoir qu’un jour il y aurait un éveil collectif au sein de notre pays. Comme je disais, tout est une question de point de vue. J’aimerais quand même vous partagez mon point de vue, celui d’une Atikamekw ayant grandi et vécue à Opitciwan.
    NI MIKWIN, « Je me souviens », d’une enfance dans un milieu difficile, mais parsemée de beaux moments qui ont fait de moi une personne forte et sensible. NI MIKWIN, d’une époque où moi aussi je vivais dans la maison de mes grands-parents avec mes parents, mes tantes, mes oncles et leurs enfants. NI MIKWIN, des nuits où moi aussi je vivais de l’insécurité et parfois de la peur. NI MIKWIN, de la souffrance qui habitait chaque foyer, chaque famille, chaque individu… Mais à travers tout cela, ce ne sont pas que ses souvenirs qui habitent le plus mon esprit. JE ME SOUVIENS, d’une communauté forte et sensible. JE ME SOUVIENS, d’un peuple qui ne s’est jamais laissé abattre et qui continue d’aller vers la guérison. JE ME SOUVIENS, de gens courageux qui portent l’espoir d’un avenir meilleur dans leurs enfants. JE ME SOUVIENS, des nombreux rires qui ont rendu plus doux les moments difficiles. JE ME SOUVIENS, des aînés qui ont su préserver notre héritage et nous guider dans les moments de noirceur. JE ME SOUVIENS, des femmes fortes ont décidé de devenir elles aussi des « Leaders ». JE ME SOUVIENS, de l’entraide et de l’empathie. Ce que je veux que vous gardiez en mémoire, c’est ses deux points de vue. À Opitciwan et dans les autres communautés, il n’y a pas que la misère. Il y a aussi l’espoir! Il y a de nombreuses personnes qui travaillent sans relâche à améliorer nos conditions de vie. Nous ne voulons pas de votre pitié! Nous voulons de la compassion et un ÉVEIL. MIKWETC! MERCI!

  2. Il est très important que des Québécois comme Marie-Christine dénoncent les choses pour que les gens connaissent enfin notre réalité et comprenne que nous ne vivons pas avec de si grands privilèges! Merci encore Marie-Christine!

  3. Un texte très touchant. Qui élargit notre indignation. Mais qui nous laisse aussi impuissant.
    Merci de parler publiquement.

  4. Marie Christine Bernard

    La parole EST un pouvoir. 🙂

Laisser un commentaire