Vers le 200e , une renaissance attendue

Vers le 200e , une renaissance attendue

Alors que les activités du 175e anniversaire battent leur plein, je me suis penché avec mon esprit critique d’historien et de journaliste sur la représentation que le Saguenay-Lac-St-Jean se faisait de lui-même. Ayant assisté aux fêtes intenses du 150e et à la création de sa Fabuleuse histoire, j’ai eu du mal cette fois à puiser dans ce qu’on nous propose le ressort identitaire d’une fierté bien légitime.

Il faut malheureusement constater que ce 175e, malgré un budget imposant de $6 millions, tient mal la comparaison avec le 150e. Manifestement, on n’a pas su ou pu renouveler l’indispensable mise en scène historique qui permet à toute collectivité d’avoir une vision de son cheminement, de situer son présent dans sa trajectoire historique et d’envisager l’avenir selon une prospective qui est ancrée dans le réel, qui reflète ses aspirations.

Voici pourquoi selon moi. D’abord, l’organisation du 175e a été mise sur pied par la Ville de Saguenay sans véritable consultation avec les autres grandes villes de la région ou quelque organisme régional comme la Conférence régionale des élus. Pendant plusieurs semaines, les responsables du 175e ont été en mode rattrapage pour rétablir au mieux la confiance, créer des liens profitables avec les autres partenaires et donner à l’événement un caractère davantage régional.

Peut-être cet impair politique a-t-il eu un impact sur l’organisation de la fête elle-même. Quoiqu’il en soit, on constate aujourd’hui que l’essentiel de la programmation porte soit sur notre passé ancien, soit sur diverses activités thématiques ou de divertissement. Comme si le 175e n’était qu’une fête du souvenir de notre histoire ancienne, qu’une succession de noms, de dates, d’anecdotes, d’événements d’un autre âge, au milieu d’activités festives souvent sans originalité dont plusieurs n’ont rien à voir avec le 175e, sinon le logo qu’on y affiche. Tout cela soutenu par un marketing touristique stéréotypé qui nous appelle à la fête dans des cérémonies souvent sans âme.

N’est-il pas troublant d‘ailleurs de constater que le spectacle qui constitue aux yeux des organisateurs le plus important événement artistique, celui qui doit marquer les fêtes, sera celui d’une « vedette internationale » dont on ne connaît pas encore l’identité au moment où j’écris ces ligne ? N’y a-t-il pas meilleur symbole d’aliénation culturelle et historique ? N’y a-t-il pas là une perte de sens de notre histoire, comme si on tentait de figer le passé ancien dans un présent sans profondeur, dans un Royaume de plus en plus nu ?

Une des causes profondes de cet inquiétant phénomène réside selon moi dans l’amnésie collective – ou est-ce plutôt du déni ? – dont nous faisons preuve envers notre histoire plus récente, l’histoire des cinquante dernières années. Une histoire qui comporte pourtant plusieurs épisodes inspirants ou tragiques, et qui en même temps révèle nos forces et nos faiblesses, nos mythes et nos démons, nos pièges communs et nos défis collectifs. Je crois que cette partie plus contemporaine de l’histoire régionale explique davantage que la plus ancienne ce que nous sommes devenus. Elle donne son véritable sens à notre présent et indique la direction que nous prenons pour l’avenir. Il ne faut pas rejeter ou minimiser l’histoire plus ancienne bien évidemment. Mais elle doit être arrimée et mise au goût du jour de celle plus récente pour donner une continuité à la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes. L’histoire sans continuité reflète seulement les sociétés mortes ou à l’agonie.

Cette histoire plus récente raconte la période prospère et emballante des années 50 à la fin des années 70, celle de la création au Saguenay-Lac-St-Jean d’une société relativement riche, grouillante, dynamique, qui bouillonne de projets et d’activités, qui offre des opportunités d’affaires et de carrières, qui offre des emplois diversifiés et bien payés dans des industries prospères, à des diplômés universitaires et travailleurs spécialisés dans les entreprises privées et les institutions publiques. Une société qui est stimulée et nourrie par la Révolution tranquille et la montée du mouvement nationaliste.

L’histoire nous enseigne que le ressort du développement casse au début des années 80… L’élan est stoppé, le développement ralentit et stagne, la région amorce une décroissance, d’abord mineure et ensuite de plus en plus marquée jusqu’à la situation qu’on connaît actuellement.

Cette période contemporaine plus difficile, ponctuée néanmoins de redressements et de réussites dans plusieurs domaines, nous éclaire grandement sur ce que nous sommes devenus. Les années 80 et 90 voient s’accélérer un mouvement de prise de contrôle de l’économie tertiaire régionale et de l’exode des profits aux mains d’intérêts extérieurs à la région. Les effets combinés de la mondialisation des marchés, du développement technologique et de l’actionnariat du capital réduisent de façon constante et déterminante l’emploi dans les grandes entreprises des secteurs de la forêt, des pâtes et papier et de l’aluminium, ainsi que leur impact économique régional dans le secteur tertiaire des services en soutien à la grande entreprise.

Les gouvernements transforment graduellement leur politique interventionniste en un discours d’appui à la prise en charge locale et d’aide à la diversification économique des régions. Les sommets économiques régionaux de 84 et de 95 illustrent éloquemment le désengagement de l’État. Entre-temps, la défaite référendaire de 95 et l’application rigide de la politique du déficit zéro par le gouvernement de Lucien Bouchard accentue le sentiment d’abandon et d’impuissance et dramatise en région la perception négative des politiques gouvernementales. Dans un contexte de mondialisation, l’incapacité des intervenants régionaux à mettre en œuvre des approches endogènes de développement ajoute au désarroi. Un puissant sentiment d’urgence anime les intervenants régionaux qui remettent en question les pratiques établies par le gouvernement du Québec, lequel réagit notamment par un Sommet des régions, et lance l’opération des fusions municipales pour concentrer le pouvoir local, rationaliser les structures et les ressources publiques et éventuellement relancer le développement régional. Plus tard, le gouvernement Charest modifie l’organisme de concertation régionale (CRCD) en écartant des décisions les représentants de la société civile avec une nouvelle structure qui donne le pouvoir aux élus municipaux (CRE). Au Saguenay-Lac-St-Jean, la CRE canalise le pouvoir régional dans des jeux de coulisses où le nécessaire compromis politique se transforme souvent en compromission stérile.

Le déséquilibre régional provoqué par la création de Saguenay, une ville représentant plus de la moitié de la population régionale, est accentué et aggravé par la volonté politique de l’administration municipale qui préfère agir seule dans ses stratégies de développement, minimisant intentionnellement son engagement dans la concertation régionale.

Des initiatives comme Saguenay 2025 tentent de chercher des voies d’avenir, de renouveler la vision de développement du territoire, de stimuler la concertation et la prise en charge sur de nouvelles pistes. L’exercice théorique ne survit pas à l’usure du temps et aux lobbies locaux.

La finalisation de la route 175 à quatre voies demeure la plus importante réalisation régionale contemporaine. Cette infrastructure routière névralgique aura un impact étendu et durable sur l’ensemble de la région dans tous les domaines de son activité. Une histoire qui reste à écrire.

En ce début du 21e siècle, le Saguenay-Lac-St-Jean cherche toujours des voies pour assurer son avenir. Son excentricité par rapport aux grands centres, son homogénéité socioculturelle, son ouverture timide sur le monde, son potentiel de créativité anémique, sa structure économique traditionnelle, tous ces facteurs sont perçus comme des contraintes par rapport aux nouvelles normes mondiales du développement. Par contre, sa géographie grandiose, ses infrastructures urbaines, ses services, sa qualité de vie exceptionnelle, le dynamisme socioculturel de sa jeunesse, sont de gros atouts qu’elle pourra traduire en opportunités de renouveau, voire de renaissance.

Je souhaite que cette renaissance fasse l’histoire au 200e anniversaire, qu’elle soit le résultat d’une mobilisation de la population, de l’émergence de la créativité, de la convergence des capacités, en somme de la mise à contribution du potentiel et des ressources de notre belle patrie.

 

Laval Gagnon
Texte original publié sur Facebook, publié ici avec la permission de l’auteur.

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2 thoughts on “Vers le 200e , une renaissance attendue

  1. Mathieu Parent

    Je vous suggère de voir Cerbères à l’horizon ainsi que J’irai danser sur vos barrages de Serge et Jean Gagné
    pour connaître un autre regard sur l’histoire du Saguenay. Salutations. Mathieu Parent

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