La grève, dépassée?

Depuis le retour forcé de plus de 75 000 travailleurs de la construction, hier, on entend partout sauf du côté syndical que le recours à une loi spéciale était nécessaire. On argüe d’un côté que la santé économique du Québec en dépendait, de l’autre que les négociations se seraient éternisées sans cela.

Le problème avec la loi spéciale, c’est qu’elle brime un droit fondamental lié au droit des travailleurs de s’associer : le droit de grève. Depuis 1944, les travailleurs québécois ont droit de se syndiquer pour mieux se faire entendre par le patronat. La grève a été un des moyens les plus utilisés et surtout l’un des moyens les plus efficaces pour faire avancer les demandes syndicales. C’est une pression économique importante sur les employeurs et, on le sait, le patronat parle principalement en dollars.

Voilà qu’aujourd’hui, un gouvernement qui se dit social-démocrate ajoute une goutte dans le vase qui débordera bientôt en imposant une autre loi spéciale à un regroupement de travailleurs. Chaque fois qu’un gouvernement décide d’utiliser ce moyen, un précédent est créé et le droit de grève est miné. Depuis 1964, plus de 30 lois forçant un retour au travail ont été votées. Le Parti libéral et la Coalition avenir Québec demandaient au Parti québécois d’utiliser une loi spéciale après quelques jours du conflit seulement, comme s’il s’agissait d’un geste anodin. C’est un milliard de pertes par semaine que François Legault disait. Faudrait-il lui rappeler qu’aucun chantier n’était annulé, qu’ils étaient seulement retardés? On ne pouvait donc pas juger des pertes pendant le conflit.

La démagogie aura fait flancher le Parti québécois qui aura résisté au moins un moment, mais pas assez longtemps. Dès que la menace d’utilisation d’une loi spéciale est apparue, les syndicats avaient déjà perdu des plumes dans les négociations. Le poids d’une grève qui perdure pour les employeurs venait de tomber; les syndicats venaient de perdre leur principal moyen de pression. C’est simple : une loi forçant le retour au travail se fait toujours au détriment des travailleurs et à l’avantage du patronat.

C’est donc sans trop de bruit que les travailleurs de la construction sont retournés sur les chantiers hier. Il reste un an à l’Alliance syndicale pour négocier avec l’Association de la construction du Québec. Désormais, avec le précédent créé par le gouvernement Marois, les grèves de plus de deux semaines sont quasi impossibles pour les travailleurs de la construction. Triste nouvelle.

 

Concessionnaires

Pendant ce temps, les concessionnaires du Saguenay-Lac-Saint-Jean laissent leurs employés de garage dehors à l’abri de toute intervention gouvernementale. Combien de temps faudra-t-il pour que l’Assemblée nationale prenne le côté des employés? Le lockout dure depuis bientôt cinq mois, n’est-ce pas assez (en tout cas, c’est pas mal plus que deux semaines)? Combien de revenus avons-nous perdus dans la région à cause de ce conflit? Et ces revenus, contrairement à ceux de la construction, ne sont pas retardés, ils sont tout simplement disparus.

Quand c’est un lockout, oubliez l’intervention, l’économie n’en souffre pas. Quand c’est une grève, retournez travailler au plus vite, l’économie du Québec va mourir.

 

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Commentaires

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4 thoughts on “La grève, dépassée?

  1. Éric Dubois

    La question à poser pourrait se résumer ainsi: Comment reconstruire le rapport de force des travailleurs, et celui, aussi, des classes populaires en 2013? Ce rapport de force, concrétisé ici par l’utilisation légitime du droit de grève par les salariés de la construction, a été bafoué, et votre texte l’explique très bien. Il a été bafoué comme celui des postiers l’a été par le gouvernement Harper, tout comme plus tard, celui des employés d’Air Canada. Même les étudiants ont goûté à cette médecine lors du printemps érable, mais cette fois, c’est un spectre plus large des droits fondamentaux des citoyens qui a été nié par la fameuse loi entourant le droit de manifester.

    Mais outre les attaques orchestrées par les partis néolibéraux, toutes tendances confondues (y compris le PQ), outre les lois spéciales, il y a un élément fondamental qui saute au yeux lorsqu’on prend un peu de recul sur l’actualité récente: la propagande utilisée par les détenteurs du capital, répétée jusqu’à plus soif dans les médias dont ils détiennent presque l’entière propriété, fonctionne très bien. Assez pour que ceux et celles qui, pourtant, bénéficierait d’un gain des travailleurs de la construction dans leurs conditions de travail, soit directement ou indirectement, en viennent à maugréer contre la grève et contre les revendications légitimes de ces travailleurs. À TVA, dans le Journal de Montréal/Québec, à l’antenne des radios privées d’opinion (de droite), on a délibérément réussi à faire croire à la masse que les travailleurs de la construction sont des bébés gâtés, des gros salariés qui profitent du système et qui ne travaillent que la moitié de l’année, se prélassant sur le chômage pour le reste de l’année. On leur faisait porter le poids des coûts engendrés par la grève, on exigeait une loi spéciale même avant le premier piquetage (comme par exemple le roi Labeaume qui pleurait de voir la constructions de son coûteux palais glacé prendre du retard). Assez pour que la pression publique penche du côté du patronat, de ses représentants politiques (majoritaires à l’Assemblée nationale) et des possédants, en faveur de cette loi spéciale.

    C’est ainsi que cette propagande, hélas, amène les travailleurs et les travailleuses à croire que l’intérêt des riches et des possédants est aussi le leur, ce qui, évidement détruit l’espoir que la solidarité, tant nécessaire, viennent assurer un certain rapport de force aux travailleurs, aux travailleuses, et à leurs revendications, dans la toujours actuelle lutte des classes pour plus de justice.

    Exit l’homo erectus, place maintenant à l’homo larbinus? (http://youtu.be/HH5fVD-1_I4)

  2. La finale est très punchée avec cette comparaison avec les lock-out. Je me demande même si le gouvernement peut voter une loi spéciale pour forcer les employés à rentrer pareil, même s’il y a un lock-out. Eh ben… pourquoi pas?

    1. Éric Dubois

      En fait, pour faire un lien avec mon précédent commentaire, un bon exemple de la mauvaise utilisation faite d’une loi spéciale pour mettre fin à un lock-out est celui de Postes Canada en 2011. Le gouvernement Harper a enfoncé dans la gorge des salariés les demandes patronales (évidement des reculs au niveau des conditions de travail) avec une loi spéciale. Dans ce cas particulier, comme il s’agissait d’une société d’État, on peut s’indigner de voir le gouvernement utiliser une loi spéciale en réaction à un lock-out qu’il a lui même provoqué…

      Si on fait un lien avec le conflit actuel chez les concessionnaires, la solution ne se trouve assurément pas du côté d’une loi spéciale, mais bien dans un processus de négociation de bonne foi, ce que veut actuellement empêcher l’employeur par le lock-out et l’intimidation. Tout semble laisser croire que la stratégie de l’employeur était prévue de belle lurette et que la volonté des concessionnaire était de casser le syndicat et d’imposer une baisse drastique des conditions aux salariés.

      Heureusement, les syndiqués se tiennent debout depuis maintenant 4 mois. Maintenant, après 4 mois sur les barricades et devant le refus de négocier de l’employeur, ils ont plus que jamais besoin de la solidarité régionale: https://www.facebook.com/events/395712160546194/?fref=ts

      Est-ce que les gens d’ici seront debout à leurs côtés pour exiger que ce conflit trouve un règlement négocié de bonne foi?

  3. Ghis

    Est-ce que le ton employé par les délégués syndicaux du conflit de l’automobile est approprié? Un délégué qui fait de la fuite ou de la « compensation » en disant aux consommateurs de quitter la région pour acheter leur voiture a Québec? Un délégué syndical qui dit que, peu importe l’issue du conflit, « des tetes vont rouler », n’est-ce pas une honte, une disgrace pour l’économie régionale? Des cotisations syndicales détournées pour prendre une pleine page de publicité dans Le Quotidien? Un nombre considérable de clients intimidés, des injonctions bravés par des piqueteurs pour créer des quiprocco…Un député neo-democrate qui s’implique dans un conflit de « l’entreprise privée » en faisant du piquetage plutot que de faire un appel aux tables de negociation…c’est ca les unions? Le pouvoir de la communication et de la saine négociation? Encore faut-il s’entendre sur la terminologie de « bonne foi » et ne pas proner du vieux syndicalisme usé a l’os…

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