(Ne pas) vendre des enfants comme des machines à coudre

Il y a quelque temps, Francis Therrien, collaborateur de Mauvaise Herbe, m’a écrit : « Avec ta série de chroniques sur les pubs, j’ai pensé à toi en voyant celle-là! J’ai un profond malaise en la voyant. » Bien sûr Francis que je vais écrire quelque chose là-dessus. Cette pub-là est bien trop étrange pour qu’on ne prenne pas quelques instants pour en parler.

Vision mondiale nous présente ici une parodie d’infopublicité dans lequel les animateurs tentent de nous vendre une petite fille du nom de Thasanee en vantant sa capacité à travailler jour et nuit, de même que « ses petits doigts [qui] sont faits pour travailler plus vite et avec plus de précision ». Cet « article » a même un prix (70$ en un seul versement et sans frais de manutention). On nous donne également un numéro de téléphone où l’on peut appeler pour commander la petite fille en question (1-800-387-7141)*. On voit ensuite la petite fille au visage sale, aux cheveux en bataille et aux doigts recouverts de pansements de gaze, en train de découdre du jean, l’air piteux. La publicité change alors de ton quand apparait le message « Certaines choses ne devraient jamais être à vendre » pendant que la fillette nous regarde. Une voix hors-champ nous dit ensuite que « chaque année, plus de 1,2 million d’enfants sont victimes d’exploitation » et nous invite à visiter le site contrelexploitationdesenfants.ca ainsi qu’à signer une pétition.

J’avoue que j’ai eu du mal à me faire une opinion sur cette publicité. Pendant quelques jours, tout ce que je pouvais en dire, c’est qu’elle me mettait mal à l’aise moi aussi, mais sans que j’arrive à bien cibler pourquoi exactement. Après tout, cette pub-là dénonce une situation que je trouve inacceptable et elle le fait même d’une façon originale. Si on ajoute le fait que j’éprouve souvent un plaisir coupable devant certaines formes d’humour noir, j’aurais dû avoir envie de me lever debout pour applaudir cette publicité et vous expliquer pourquoi je l’aime de tout mon cœur. Or, c’est loin d’être le cas.

Je comprends l’idée d’utiliser les codes de l’infopublicité pour préparer le spectateur à un type d’information et ensuite le surprendre, voire le mettre mal à l’aise. Soit. Or, j’ai le sentiment que ce malaise qui aurait dû être causé par un sentiment de culpabilité est mélangé à un autre attribuable à la forme même du spot publicitaire.

D’abord, il y a quelque chose d’étrangement paradoxal dans le fait d’utiliser une parodie d’infopublicité (summum de la vente cheap sans aucune subtilité) pour dire qu’on ne devrait pas vendre quelque chose (ou plutôt quelqu’un dans ce cas-ci). Comme je vous l’ai déjà souligné dans une précédente chronique, la publicité sert toujours à vendre quelque chose, que ce soit un produit, un service ou une idée. On utilise donc ici une parodie d’infopublicité pour vendre l’idée qu’on ne devrait pas vendre certaines choses… On utilise l’image d’un enfant pour vendre l’idée que les enfants ne devraient pas être vendus… Je l’accorde, la vente d’une idée est un concept complètement différent de la vente d’êtres humains. Mais il reste que pour moi, ça ressemble à un terrain hautement glissant. Premier malaise.

Ensuite, l’utilisation même de l’humour dans un contexte de sensibilisation est délicate. Bien sûr, l’humour noir dans ce contexte visait à susciter une réflexion, à déranger, à amener le spectateur à s’interroger. Malheureusement, ça a aussi le pouvoir de dédramatiser. Si vous êtes comme moi, rire, ça ne vous donne pas particulièrement envie de vous impliquer ou de changer les choses. Au contraire, ça vous aide à tolérer l’intolérable. Et je suis assez convaincue que Vision Mondiale n’a pas envie qu’on apprenne à tolérer la vie misérable des enfants. C’est même totalement l’opposé du but recherché. Malaise suprême.

D’un autre côté, un ami avec qui j’ai discuté de cette campagne m’a dit qu’il la trouvait excellente. Pour lui, l’utilisation de l’humour était une approche intéressante, originale. Alors, je suis curieuse : vous, elle vous fait quoi comme effet, cette pub?

* En fait, ce numéro est un complément à la publicité. Lorsqu’on appelle, on entend un message enregistré qui nous parle de la campagne télévisée, nous donne de l’information sur l’exploitation des enfants et nous transmet un autre numéro de téléphone (1-800-363-5021) où l’on peut rejoindre Vision Mondiale.

Commentaires

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5 thoughts on “(Ne pas) vendre des enfants comme des machines à coudre

  1. C’est l’intention qui compte.

    Depuis quelques années, il y a eu plusieurs campagnes publicitaires pour sensibiliser les gens aux accidents de la route. Certaines mieux réussies, d’autres plutôt moches.

    Ce n’est pas évident quand tu es responsable d’une campagne publicitaire de trouver la bonne idée pour défendre une cause.

    Ceux qui osent se trompent parfois,
    ceux qui n’osent pas se trompent toujours…

    1. Caroline Beaulieu

      Évidemment que ce n’est pas simple de trouver une bonne idée. Mais il me semble que l’intérêt réside aussi dans le fait de se poser la question à savoir si on dit bien ce qu’on veut dire, réfléchir aux impacts de ce qui nous est présenté. C’est ce que j’essaie de faire ici.

    1. Caroline Beaulieu

      Intéressant comme campagne.

  2. Claude-Henri DEROUIN

    Bonjour Caroline,

    Moi je trouve cette publicité très bonne. Vos arguments, sentiments sont tout à fait recevable acceptable. Que cela vous dérange est tout à fait normal, cette parodie de publicité a été fait pour cela. Au delà du pur aspect de sensibilisation afin de lutter contre l’exploitation infantile, il faut regarder plus loin. A savoir la sensibilisation du consommateur que nous sommes aux achats que nous faisons et au consumérisme ambiant. Chaque fois que nous achetons un bien il faut réfléchir, en plus de l’utilité de l’achat, à sa provenance et donc aux conditions de travail des enfants, adolescents ou adultes qui travaillent dans les usines à esclaves de l’Asie en particulier et d’autres régions du monde.

    Le seul moyen de lutter contre toute forme d’esclavage, est de sensibiliser les acheteurs à leur acte d’achat et de forcer les entreprises ayant ce genre de pratique à les cesser. De plus des campagnes similaires ou plus ou moins différentes ont permis de faire plier de grande firme telles que Nike, Reebock et consorts…. Car ces entreprises sans scrupules commencent à réfléchir pour délocaliser de nouveau leurs usines dans des régions dans lesquelles la main d’oeuvre coûtera encore moins chers car les standards sociaux de l’Asie commence à leur coûter trop cher. Pour exemple manifestation et obtention, pour des ouvriers chinois de meilleurs salaires et conditions de travail.

    Leur prochaine destination risque fort d’être l’Afrique noire et plus particulièrement les pays les plus pauvres dont les populations sont les plus affamées.

    Bien cordialement.

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