Combattre ou lyophiliser sur le trottoir

Combattre ou lyophiliser sur le trottoir

«Chaque lutte syndicale enseigne au travailleur comment se battre,

rien n’est jamais complètement perdu»

-Madeleine Parent

Soleil cuisant ou pluie torrentielle, est aveugle celui ou celle qui ne croise pas les gilets verts de la CSD sur son passage au Saguenay/Lac St-Jean, devenus quasi omniprésents. Personnellement, ce conflit m’a très rapidement touché. 2 mois, c’était déjà trop long. Je ne pouvais juste pas rester les bras croisés. Le soir, en revenant de travailler, j’ai donc tranquillement commencé à aller sur les lignes de piquetage. Encourager «les ami-es de la CSD», me quêter un macaron pis un t-shirt d’appui, jaser, prendre un café. Beaucoup de témoignages, plusieurs vraiment bouleversants. Des trucs tellement injustes que la rage doit devenir un carburant pour agir sinon elle vous assomme. 2, 3, 4 5 mois, au gré des partages, j’ai émis l’idée de stratégies plus combattives qu’«on ne peut rien faire». Et, c’est là que mon téléphone a sonné.

La semaine dernière, j’ai reçu un appel du président du syndicat des employés de garage m’ordonnant de ne plus aller sur les lignes de piquetage «crinquer les gars»; de cesser de «discréditer les représentants syndicaux» et de dorénavant «me mêler de mes affaires» puisque ce «conflit de travail est privé». Menaces brandies sans quoi «mon nom pourrait sortir dans les médias s’il se passait quelque chose» (comprendre : manifestations quelconques). Eh bien, vous n’aurez pas besoin de le sortir, je vais le sortir moi-même via cette tribune, par l’humble contribution de ma réflexion. Rien de personnel, soyez sans crainte. Même que, croyez-le, je reconnais toute l’énergie que vous mettez à aider les travailleurs et les travailleuses. Or, je crois en une stratégie différente de la vôtre, si votre objectif est de gagner cette bataille. Une stratégie qui pourrait, par ailleurs, vous décharger de cette lourde responsabilité qu’est de gagner. Mais revenons sur l’appel.

Me mêler de mes affaires. Quand ça fait plus de 150 jours que, matin et soir, on croise des gens mis à la rue sans revenu sur nos routes, on serait d’une dangereuse insensibilité de ne pas se sentir concernée un tant soit peu; une extension du devoir de bon samaritain, j’imagine, non?

Un conflit privé. 450 familles de la région sont prises en otage. Quand des centaines de travailleurs et travailleuses foulent les trottoirs de nos villes, jour après jour, ce conflit ne n’a rien privé : il s’éventre sur la place publique, même. D’ailleurs, on ne demande pas l’appui citoyen en klaxonnant dans un conflit privé. De mes brefs passages sur les lignes de piquetage, on me confie des dépressions, d’importantes pertes financières, des séparations : les coûts humains de ce conflit appartiennent on ne peut plus au débat public! Plus de gens qui se sentent concernés, ça ne seraient pas plutôt… formidable?

Ne pas «crinquer» les gars. Disons que ça me flatte l’égo, mais je doute fort que mes apparitions sur les lignes de piquetage n’aient ce pouvoir. Je crois plutôt que les mois qui passent, et ceux dont on conditionne les lock-outés à envisager sur le trottoir, ont le pouvoir de «crinquer les gars». Rajoutez l’arrogance journalière des patrons et leur manie à tout judiciariser et le statu quo de nos maires… toutes les conditions sont réunies pour attiser la colère. Quand, de surcroît, les dirigeants syndicaux répètent qu’on doit rester calmes, qu’«on ne peut rien faire», vous avez-là un presto à point.

Discréditer les représentants. Certes, les injonctions, les mises en demeure et les outrages au tribunal asphyxient passablement la lutte. Or, à force de dire aux membres qu’ils ne peuvent rien faire, je crois que les représentants élus (mot-clé ici) nuisent certainement au conflit. 1, 10 ou 20 têtes ne remplaceront jamais la créativité de 450! Les syndicats sont de fantastiques laboratoires pour vivre la démocratie, encore faut-il l’oxygéner. De quoi avoir peur avec le fait de «crinquer vos gars»? Ces 450 employés sont le moteur de la lutte, de leur lutte. Laissez donc respirer les membres, peut-être pourriez-vous être surpris. Si vous croyez qu’ils ne peuvent rien faire, bien à vous : les lock-outés ont droit de croire le contraire.

Parce que, oui, vous avez le pouvoir de décider de la suite des choses; votre situation en est une de légitime défense. Dans ce monde injuste, on le sait bien, aucune loi spéciale ne mettra fin à ce lock-out! Si vous voulez gagner, c’est un rapport de force qu’il vous faut construire… À vous de jouer!

 

Solidairement,

Annie Maisonneuve

une citoyenne parmi tant d’autres

Commentaires

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3 thoughts on “Combattre ou lyophiliser sur le trottoir

  1. Magnifique ! Annie pour Mauvaise Herbe plus souvent ! 🙂

  2. Claude-Henri DEROUIN

    Bel article Annie. Je t’apporte mon soutien concernant cette tentative d’intimidation de responsables syndicaux.

    Ces responsables syndicaux ont-ils un cerveau ? Ou sont-ils soudoyer par les patrons pour laisser pourrir le conflit ? ………

    Comme tu le dis si bien dans ton article, le syndicalisme est un lieu de démocratie et d’apprentissage de la démocratie. Si dans ce type d’institution des responsables se mettent à intimider des citoyens parcequ’ils vont soutenir le moral des salariés jetés à la rue comme de vulgaires déchets par des patrons exécrables et sans scrupules, où va-t-on ? Y aurai-il des Rambos au Saguenay ? ………….

    J’ai soutenu des ouvriers en France qui avaient vu du jour au lendemain, leur usine être fermée et délocalisée en Asie. Et ils étaient content de voir recevoir de la visite à leur piquet de grève tous les soirs ainsi que leurs responsables syndicaux. Il y a même eu des manifestations d’organisez par eux ou des centaines voir des milliers de citoyens se joignaient à eux pour les soutenir dans leur lutte.

    Un ancien syndiqué en France et représentant syndical en entreprise (en plus du travail quotidien).

  3. Éric

    Solidarité avec toi Annie. J’admire ton engagement et ta persévérance. Il en faudra beaucoup pour reconstruire notre rapport de force populaire. Ne serait-ce que pour commencer par y croire, ensemble.

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