Les très extravagantes aventures d’Adélaïde Minette

Épisode 1: La trahison de l’oncle Ygwen

Il y avait noce ce soir-là à l’auberge du Joyeux Pouce-pied. Depuis l’aube, Adélaïde s’affairait dans la cuisine à nettoyer des coquillages, vider des tourteaux, griller des gigots et bouillir des poulardes.  Les fruits macéraient dans l’hydromel, la crème grasse attendait dans les jattes qu’on s’en servît pour épaissir les sauces. Depuis que son oncle Ygwen l’avait prise en apprentissage cinq ans plus tôt, il ne se passait pas un soir sans que la jeune fille se couchât complètement fourbue, sur la paille de l’appentis qui lui servait d’alcôve, près de l’âtre.

Or en ce moment, elle avait de l’ouvrage plus qu’elle n’en avait jamais eu. Dans la salle son jeune cousin menait barda, déplaçant bancs et tables afin de laver à grande eau le sol d’ardoise qui serait bientôt plus sale qu’au matin. Mais quoi, il fallait bien. C’était le maître pêcheur Kilian qui prenait en épousaille la Margaid, fille du drapier Guiomarch, qui n’était pas sans le sou et qui entendait qu’on le sût. La fête serait fameuse, pour sûr. On attendait de Groix un groupe de bardes, sonneurs de bagad, souffleurs de binious, frotteurs de harpes et tapeurs de pied. On danserait, on chanterait. L’oncle avait fait venir de la côte force tonnels de cidre et autant de barils de bière bien moussue. Oui, certes, Belle-Île-en-Mer n’aurait jamais vu de noce plus goulue, du moins dans le port du Palais.

Adélaïde chantonnait en fourrant d’oignons nouveaux le cul d’une poularde. L’atmosphère de fête y était certes pour quelque chose, mais  c’était surtout le souvenir des découvertes qu’elle avait effectuées la veille au soir qui lui faisait pousser la note. « Et autre chose itou, je ne dirai pas tout… » fredonnait-elle, frissonnant encore des délices qu’il lui avait été donné de connaître aux mains de son jeune galant, Lo, le palefrenier. Oh, elle n’était plus ignorante depuis longtemps des choses de l’accouplement. On n’était pas ici comme dans les villes du continent, où les seuls bestiaux que l’on connût étaient rats qui font toutes choses cachés, et cochons qui font toutes choses salement. Elle avait vu depuis sa toute enfance assez de coïts de toutes sortes pour en avoir bonne connaissance, et ses jeux avec Lo étaient de ce fait assez élaborés. Bien sûr il n’était pas question qu’il déchargeât en elle, car elle ne voulait surtout pas se retrouver en mal d’enfant. Lo n’avait pas d’état, et elle se trouvait elle-même trop pauvre, à charge qu’elle était de son oncle, bien qu’assez vieille à dix-huit ans pour être mariée et mère de famille. De toute façon le mariage, cette geôle, elle n’en voulait point. Elle rêvait plutôt de s’enfuir avec son gentil Lo, de rejoindre la côte, de trouver avec lui métier et vie libre. Il jouait de la bombarde et elle chantait joliment. Elle se voyait sur les routes, elle chantant lui jouant, obtenant pitance en échange du divertissement. Elle savait bien que ces songeries n’étaient que fadaises, mais quoi ! Tant qu’à rêver, rêvons donc à pleineté !

Cependant le jour que je vous conte, notre jeune amie qui fredonnait chanson paillarde, les joues roses flattées par ses longs cheveux bruns, notre jeune amie, dis-je, avait l’esprit fort occupé par sa rencontre de la veille avec quelqu’un dont elle avait déjà effleuré la peau, mais sans l’envisager encore. Il s’agissait du vit de Lo. Jusque-là elle l’avait fourbi un peu, l’avait laissé se frotter sur sa cuisse et autres galanteries, mais ne l’avait jamais regardé en face. Ils se trouvaient, fort tard, dans la paille de l’appentis, où Lo était venu rejoindre Adélaïde, ainsi qu’il avait coutume de le faire une fois toute la maison endormie. Il avait entrepris, après quelques baisers sur la bouche, de lui embrasser les tétins, ce qui faisait esclaffer sa maîtresse à la fois de bonheur et de chatouille. Ils étaient depuis quelque temps dans cette occupation lorsque, tout à coup, Lo déclara, à voix basse évidemment : « Ma mie, j’aimerais fort que vous me baisiez le vit. »

Adélaïde s’étonna de cette requête inusitée.

— Voyons mon amant ! Avec la bouche ?

— Mais oui, avec la bouche, avec quoi d’autre me voulez-vous baiser ?

Dans le noir, la jeune fille ouvrait de grands yeux.

— Cela ne se peut, décréta-t-elle. C’est le con qui baise le vit, et non la bouche.

— Oï, insista le palefrenier. Un matelot du port m’a dit que femmes d’Orient font telle chose, et que cela est fort bon.

Adélaïde haussa les épaules. Les marins sont fieffés menteurs, c’est bien connu. Mais le jouvenceau insistait, dénouait son aiguillette, sortait son instrument.

— Allez ma mie, grâce pour moi, je ne me puis plus. Posez juste votre lèvre dessus.

Poussée par la curiosité, elle s’enhardit donc et toucha, du bout des lèvres, la douce peau du vit de son amant, qui frémit immédiatement. Spontanément elle y mit la langue, sans réfléchir, un peu comme on est tenté d’en apposer le bout sur le fer glacé d’une chaudronne oubliée dans la neige. Mais là, nul froid, nulle blessure, au contraire. C’était tendre, enivrant, vivant. Elle ne put s’empêcher d’ouvrir grand la bouche et d’y laisser entrer tout entier le joli pieu. Ce qui eut pour effet, sans délai, de provoquer chez le garçon une décharge qui le secoua si fort qu’il en resta pantelant durant un long moment, tandis que la fille s’employait à recracher soigneusement le liquide salé. Non pas que cela l’écoeurât, mais elle avait peur d’être engrossée, ne sachant si le foutre de l’homme avait le même effet, qu’il entrât par le haut ou par le bas.

Elle étouffa un rire joyeux en se refaisant la scène. En définitive, ç’avait été bien agréable, et elle était déterminée à explorer plus avant cette avenue. Mais son oncle arrivait, et elle interrompit sa rêverie pour s’activer énergiquement dans ses chaudrons. S’il ne la jugeait pas suffisamment occupée, il était bien capable de la souffleter, comme il le faisait si souvent.

 

* * *

            Les derniers convives étaient partis. Les visiteurs du continent dormaient à l’étage, dans les chambres où l’on pouvait partager plusieurs grands lits bien confortables, sans punaises. Adélaïde avait enfin fini par se coucher, non sans avoir dû chasser un dernier ivrogne qu’elle avait découvert ronflant par terre dans un coin, enroulé autour d’un tonnelet de cidre. La journée avait été longue, et dure. Tout le jour à la couquerie, et tout le soir au service, elle n’avait pas une seule fois posé son cul sur une chaise. La paille était bonne, elle allait sombrer dans un sommeil sans rêve, lorsque le bruit d’un coup sourd sur un meuble, suivi d’un grognement, la sortit de l’engourdissement bienheureux où elle était en train de se laisser glisser. Oncle Ygwen. Et, au son de son respir, fin saoul.

Toute la soirée il l’avait suivie des yeux, bien calé sur ses grosses fesses, les mains frottant son ventre mol, passant et repassant sur ses lèvres une langue humide, tel un vilain serpent rose. À un moment il l’avait attrapée par la taille pour lui susurrer dans une haleine rance : « Dis donc, fillote, c’est que tu t’en deviens bien gironde, hein, toi. On en mangerait ! », avant de la repousser en lui claquant les fesses.

Dès qu’il fut près de sa couche, elle sut ce qu’il voulait. Elle remonta jusqu’à son menton le drap qui la recouvrait.

— Oncle, dit-elle de la voix la plus ferme qu’elle put. Allez donc vous coucher, il fait tard, les aurores ne sont plus loin. Et tante se demandera où vous êtes.

— Petite gueuse, marmonna le bonhomme. Petite ribaude. Je sais bien ce que tu fricotes avec Lo quand j’ai le dos tourné. Je vous ai vus. Je veux ma part, puisque je te nourris et t’abrite. Tu me dois bien ton cuissage.

— Non, oncle ! Cela ne se peut pas ! Vous avez promis à ma mère, ne la trahissez point!

— Ta mère ? Ah oui, ta mère. Une bougresse, oui. Comme toi. La trahir? Un ne trahit point les créatures de son espèce! Allez, viens là que je te tâte !

Elle lui échappa. Il s’ensuivit une poursuite à travers la cuisine, des objets renversés, une course encore à travers la salle, puis le claquement des pieds sur le pavé du port. Adélaïde courait, courait, avec dans son dos la voix de l’oncle, rendu fou, qui hurlait : « Gueuse ! Ribaude ! Sorcière comme ta mère ! Arrive ici et me donne mon dû ! »

Une fois sur le quai, et peu sûre de pouvoir encore se dissimuler dans l’ombre des ruelles car le jour pointait, elle avisa une passerelle et grimpa dessus, puis se couvrit d’une bâche. Elle entendit encore un peu les beuglements de l’oncle puis s’endormit, épuisée.

Ce n’est qu’au grand midi qu’elle ouvrit les yeux. Désorientée, elle chercha un moment d’où venait qu’elle fût sur le bois dur, puis les événements lui revinrent en mémoire. Elle allait sortir de sous la toile lorsqu’une voix d’homme se fit entendre, puis une autre.

— Ce n’était pas trop tôt, dit le premier. Il était grand temps que nous prissions la pleine mer.

— Oui, répondit l’autre. Le capitaine de Roberval commençait à s’impatienter et l’on sait, celui-là, lorsqu’il est marri, ce qu’il est capable de faire.

— Heureusement qu’il ne navigue pas avec nous sur la Valentine.

— Nous le retrouverons bien assez tôt, va, lorsque nous toucherons Terre-Neuve.

La pleine mer ? Terre-Neuve ? Par le grand Cornu ! Et, dans sa cachette, la pauvre Adélaïde tout abaubie se rappela la prophétie de la Femme Corneille.

 

…à suivre…

Commentaires

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3 thoughts on “Les très extravagantes aventures d’Adélaïde Minette

  1. Gabrielle Desbiens

    Joli travail! Le fantasme marin: j’aime bien! 🙂 Encore une fois, chapeau à Mauvaise Herbe et à Mme de Saint-Ours pour cette initiative historique!

  2. Stéfane Guignard

    Je trouve l’emballage fort intéressant, l’émoustillage ressenti aussi…! J’aime la naïveté coquine de l’héroïne. Bien hâte à la suite.

  3. Claude-Henri DEROUIN

    Bonjour,

    J’ai lu les deux épisodes avec plaisir, curiosité et envie. J’attends avec impatience la suite.
    Continuez ainsi, cette histoire est fort intéressante et prends un beau chemin me semble-t’il.

    Petite information concernant le nom de famille Guyomarch, l’orthographe que vous utilisez est une francisation du nom de famille breton qui s’orthographie comme suit Guyomarc’h. Et le c’h se prononce comme un « r » mais avec un son de gorge pour allonger le premier « r ».

    Cordialement. Un breton de Saint Malo, non bretonnant (non locuteur) mais éprit et imprégné de culture et d’histoire bretonne.

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