Les très extravagantes aventures d’Adélaïde Minette

Épisode 2 : La prophétie de la Corneille

 

Qu’est-ce qu’elle était venue fabriquer aux épousailles de Kilian, celle-là ? Elle n’avait certes pas été invitée. Dans tout le pays on la fuyait comme la peste. La Corneille tenait son surnom à la fois de sa noire chevelure, sur laquelle le temps ne semblait pas avoir prise — et pourtant elle était vieille, on disait même qu’elle sévissait déjà au temps des tailleurs de pierre —, de sa voix rauque qui s’obstinait à colporter des vérités que personne ne voulait entendre et du fait qu’elle mendiait sur les chemins, grappillant, comme l’oiseau de malheur qu’elle était, ce qu’elle pouvait dans les déchets des autres. Tous la craignaient : n’avait-on pas observé que le champ du père Juhel s’était couvert d’orties suite au refus de celui-ci d’accorder l’aumône à la vieille noiraude ? La petite dernière des LeGoff n’avait-elle pas un pied tordu pour cause que la mendiante avait passé sous les fenêtres de sa mère en couches ? La vache de la veuve du pêcheur Quiger n’avait-elle pas tari juste le jour où la maraude avait maudit les bestiaux à cornes après avoir été poursuivie par le taureau du meunier ? Oh oui on la craignait, la Corneille.

D’aucuns eussent souhaité qu’elle fût prise en charge par les saints offices de l’Inquisition, mais lorsque celle-ci étaient venue s’enquérir dans Belle-Île de la présence de suppôts de Satan, personne n’avait osé l’envoyer se faire brûler sur le continent,  de peur qu’elle revînt se venger, puisqu’apparemment elle avait la capacité de ne point mourir véritablement. Au lieu de quoi l’on envoya quelques filles un peu trop libres ou quelque peu connaisseuses en potions, et l’on estima avoir ainsi ménagé la chèvre et le chou : la Corneille ne se vengerait pas, et le bûcher purificateur aurait tout de même son content d’hérétiques belliloises. Cependant le problème restait entier : la gueuse continuait de rôder par toute l’île, quêtant sa pitance, prononçant des anathèmes sur les avaricieux et nouant les aiguillettes des jeunes qui osaient se moquer d’elle en sa présence. Et cela n’était pas le pire que l’on pût redouter venant de cette créature, oh non ! Car elle avait des visions, la friponne. On l’avait entendue raconter des choses étranges, et qui étaient devenues vraies, et pour cela par-dessus tout on évitait de la croiser sur les chemins, et l’on mettait en la voyant ses pouces à l’intérieur de ses paumes, les doigts repliés dessus. Oh, bien sûr, si elle eût prédit la fortune, on eût volontiers entendu ses fadaises. Mais elle prophétisait les malheurs, celle-là, et aussi les événements les plus inouïs et effrayants, telle cette fameuse tempête, il y a dix ans, qui avaient emporté trois navires et tout leur gréement, ou encore cette maladie sans nom qui avait fait mourir de fièvre le bétail de tout un village.

Aussi, lorsqu’Adélaïde aperçut vers la fin de la veillée, alors qu’épuisée elle désespérait de pouvoir enfin cesser de servir tous ces gens pleins de bière et de viande qui hurlaient des chansons à boire, l’obscure bonne femme assise au fond de la salle qui la hélait pour avoir du cidre, elle hésita assez longuement avant de céder à l’insistance de cette inexplicable convive, non sans prendre soin de cacher ses pouces dans ses mains — ou du moins le pouce d’une main, l’autre devant tout de même porter le pichet. Mais la précaution ne servit à rien… À mesure que la jeune fille s’approchait de l’endroit où se tenait la sorcière, elle se sentait plonger dans une sorte de rêve où les bruits de la fête lui parvenaient de moins en moins distinctement. Le décor prenait un contour de plus en plus flou tandis que les mouvements des noceurs paraissaient ralentir. Quand elle arriva à la hauteur de la femme, tout était figé autour d’elles : les jambes des danseurs restaient dans les airs ; la Margote riait sans sons à la bonne farce du père de la mariée qui lui avait sorti les tétons du corsage pour les soupeser, ses mains en coupe formant des socles à ces sculptures d’albâtre ; on apercevait non loin de la cave les cuisses joufflues d’une fêtarde qui profitait de l’ambiance pour se laisser trousser gaillardement par un invité dont on devinait les fesses dans l’ombre. On eût dit que l’on se trouvait hors du temps. Adélaïde se mit à verser du cidre dans le gobelet d’étain que lui tendait la Corneille, et celle-ci commença à lui parler, tandis que le liquide ambré coulait, coulait, sans jamais paraître devoir remplir le verre.

— Enfant, dit-elle, j’ai vu dans le ciel le signe de ta destinée. Je suis venue t’en avertir.

La jeune servante ne pipait mot, aussi figée que les commensaux autour d’elle. Elle eût voulu, comme il le semblait d’eux, ne rien voir, ne rien entendre. Quel était donc ce terrifiant prodige ? Voilà que la femme lui saisissait le poignait maintenant, et qu’une vague de picotements lui partait du bras pour s’emparer de tout son corps. Un flot d’images submergea son esprit : elle se vit flottant sur des vagues à l’écume glaciale, puis couchée sur le sable d’une plage désolée, puis roulant dans la mousse verte d’une forêt parfumée, sa peau nue parcourue par d’innombrables mains. Elle sentit dans sa chair des vertiges voluptueux et perçut au bas de son ventre une brûlure délicieuse. Elle eût l’impression de vivre mille vies, de mourir mille morts, de ressentir mille extases. Elle perçut des odeurs, des voix, des couleurs, des saveurs et des textures que nul parmi les siens n’avait jamais approchées. Cela dura-t-il le temps d’un battement d’aile ? Ou d’une éternité ? Voilà qu’elle entendait à nouveau la voix de la vieille, voyait remuer les lèvres parcheminées qui prononçaient des paroles:

— Tu iras dans pays que nul n’a oncques parcouru, et y auras vie que nul n’a oncques vécue, et y feras choses que nul n’a oncques faites. Ton pied marquera la terre, ta main marquera les corps. Très grande solitude sera tienne, mais très grande science aussi. Car tu es fille du grand Cornu, qui est comme Dieu en son royaume.

Adélaïde avait oublié qu’elle avait peur.

— Le grand Cornu ? s’enquit-elle.  Qui est-ce ? Le Diable ? Suis-je donc sorcière ?

La femme plissa les yeux.

— Diable ? Sorcière ? Que veulent dire ces mots ? Si le pouvoir de savoir plantes et médecines, si le libre entendement, si l’abandon du corps au plaisir, si le besoin de savoir, si ce sont là choses magiques, alors oui, tu es sorcière. Comme ta mère tu es de la lignée du grand Cornu qui règne sur les forêts de ce monde-ci et des autres. Ta mère mourut sur le bûcher en te jurant grande liberté.

— Ma mère ? Vous connaissez ma mère ? Et c’est ainsi qu’elle est morte ? Personne ne m’a jamais conté… je l’ai sue partie pour le continent, et puis elle n’est pas revenue…

— Ta mère fut envoyée sur la côte afin de satisfaire l’appétit des brûleurs de femmes libres, Adélaïde. Mais elle savait ta destinée plus vaste que la sienne, et cela consola son chagrin de te laisser seule ici bas.

— Ma destinée… M’enfuirai-je alors d’ici avec mon gentil Lo pour chanter des contes sur le chemin ? Aurai-je enfants de nos amours?

Le visage de la femme se fit encore plus impénétrable.

— Point d’enfants n’auras à la mamelle, fille du Grand Cornu, mais t’enfanteras toi-même, et verras naître…

— Naître ?

— Un royaume ? !

Et d’un seul coup tout s’effaça, et Adélaïde se retrouva au milieu de la salle, un pichet de cidre dans une main et le pouce caché dans l’autre, à travers le brouhaha des rires et des chants, les relents des rôtis et les effluves des corps. À l’endroit où se trouvait la Corneille un instant plus tôt, il y avait tablée pleine de jeunes gens portant sur leurs genoux des ribaudes aux poitrines prodigues et aux bouches gourmandes. La noce tirait à sa fin, tout le monde ou presque était ivre, certains dormaient sur les tables, d’autres ne se gênaient aucunement pour forniquer dans les coins, et les mariés avaient depuis longtemps quitté la place. Son oncle la houspillant, elle dut s’ébrouer pour servir les braillards qui lui hurlaient de porter plus de cidre, plus de bière, plus de poularde, et lorsqu’elle s’en fut se coucher l’épuisement était tel que l’aventure lui était totalement sortie de l’esprit. En fait, l’esprit lui-même, anéanti par la fatigue, n’était plus là. Et après, le réveil brutal et la poursuite qui s’en était ensuivie l’avaient empêchée de se souvenir.

Ce ne fut qu’après son réveil, dans sa cachette, en entendant les deux hommes parler de pleine mer et de Terre-Neuve, que lui revint cet épisode. N’avait-ce été qu’un songe ? Ou bien la Corneille était-elle vraiment venue à la noce de Kilian pour lui faire présage? Elle ne pourrait jamais savoir la vérité, désormais. Tout ce qu’elle pouvait tenir pour vrai, c’était qu’elle avait pris la mer en direction d’un pays que l’on disait rempli de sauvages et de dangers de toutes sortes, et qu’il y faisait si froid que pierres en fendaient.

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