Les très extravagantes aventures d’Adélaïde

Épisode 3 : La traversée

Adélaïde avait froid, faim, et surtout grand soif. De tout le jour elle n’avait osé sortir de sous sa bâche, transie de peur à cause des récits qui venaient à son oreille de toutes sortes d’horreurs que faisait subir aux désobéissants le sieur de Roberval, commandant de cette expédition : qui était au hunier pendu pour vol, qui fouetté, qui mis aux fers pour tout petits larcins. N’ayant rien à faire que d’écouter, elle avait ouï d’abord qu’un grand nombre de personnes prenaient part à ce voyage qui devait les conduire jusqu’à un établissement en Canada, où les attendait un capitaine malouin avec quelques colons. Trois navires, la Marie, la Anne et la Valentine, cinglaient sur l’Atlantique, portant bœufs, chevaux, canons, poudre, plomb, grains et toutes sortes de denrées pour un long séjour, et deux cents personnes. Adélaïde avait également compris que, parmi ces deux cents personnes, si l’on y comptait quelque gentillhommerie, se trouvaient surtout des prisonniers, hommes et femmes, coupables de toutes sortes de forfanteries, allant du vol au viol, en passant par l’assassinat et même la fonte de métal pour faire des cloches.  Par le Grand Cornu, quel équipage ! Et quel sort pouvait réserver à une pauvre passagère clandestine un capitaine aussi ombrageux ? Préférant éviter d’en faire l’expérience, elle avait donc décidé d’attendre la nuit pour quitter sa cachette en quête de nourriture et d’eau, et peut-être quelque couverture.

Enfin, elle ne distingua plus sous la toile aucun rai de lumière. Pas un son, excepté celui des vagues frappant l’étrave, et quelquefois le claquement d’une voile. La Valentine dormait. La jeune fille se glissa hors de son repaire. Une fois debout, elle dût prendre un temps pour assurer son équilibre, mais constata vite qu’elle avait le pied marin. « Bon. Maintenant, réfléchit-elle, par où commencer ? » Adélaïde n’était jamais montée à bord d’une caravelle, mais sa vie dans une ville portuaire lui en avait fait voir bonne quantité, aussi trouva-t-elle rapidement le passage menant à l’entrepont, où elle était certaine de trouver barrique d’eau et tonneaux de biscuits, et peut-être même raisins ou pommes. Le gouvernail se trouvant aussi dans l’entrepont, sous le château-arrière, elle n’avait à se soucier que de la vigie, qui dormait sans doute dans le hunier, mais qui pouvait toujours l’apercevoir et donner l’alerte. À pas de loup, donc, elle entreprit de gagner la trappe qui menait à l’entrepont.

Soudain, elle s’immobilisa, alertée par un son étrange. Une espèce de froissement. Des rats ? Non, pas des rats : une voix étouffée, mais bien une voix, une voix de femme, avait émis un gémissement. Doucement, se gardant bien de sortir de l’ombre et bénissant la Lune qui daignait rester derrière les nuages, elle s’approcha de la source de ces bruits. Ce qu’elle vit la laissa pantoise et, ma foi, quelque peu émoustillée.

Sous l’escalier menant à la cabine du capitaine — qui n’était pas, sur la Valentine, le sieur de Roberval en personne, mais un autre gentilhomme à ses ordres — un couple s’adonnait à une activité dont la nature laissait fort peu de doutes. En effet, les jupes de la femmes, bien troussées, laissaient voir de fort belles jambes, gainées de bas et de jarretières dont le chatoiement révélait qu’ils étaient de soie. Ces jambes se trouvaient fort écartées, et entre elles s’agitaient les fesses d’un gentilhomme — reconnaissable au baudrier sur son flanc. Les deux amants, étroitement enlacés, se baisotaient en échangeant des paroles essoufflées. Adélaïde tendit l’oreille pour entendre des bribes de cette conversation entrecoupée de soupirs et de bruits mouillés.

— Ma Mie, disait l’homme, il nous faut marier (bruit de baiser), puisque nous nous aimons…

— Mon amant, mon amant (bruit mouillé… baiser ? ou autre chose ?), mon bel amant, jamais mon oncle ne me voudra marier à vous ! Vous le savez… aaaaah ! Continuez je vous prie…

— Comme cela, belle Marguerite ? Je sais bien que vous aimez ce doigt… hmmmmm… qui vous aime en retour… aaaaah… Comme je hais votre oncle, brutal et méchant… hmmmm…

— Laissez, mon ami, une fois en Canada… oooooooh… comme cela, oui… une fois en Canada nous irons parmi les Sauvages qui n’ont cuuuuuuuuuuuuuure…. aaaaaaah… de nos coutumes…

— Oh oui, Marguerite, et nous nous… ah, hmph, je crois que je vais… aaah, nous nous aimerons… oh… ah… liiiIIIIIIIIBRES !

Le dialogue se clôt sur un grognement, ponctué des soupirs de ladite Marguerite qui, promptement toutefois, se remit debout et rajusta ses jupes. Dans la clarté incertaine, son visage apparut à Adélaïde comme celui d’une belle et déterminée demoiselle. L’homme, qui renouait maintenant son aiguillette, paraissait plus fade, plus mou. Mais notre fugitive se prit instantanément d’affection pour la demoiselle. Elle avait deviné, faisant déductions suite à tout ce qu’elle avait entendu durant la journée, qu’il s’agissait là de la nièce du sieur de Roberval, Marguerite. Pour quelles raisons s’était elle embarquée dans une pareille équipée ? Adélaïde se doutait que cela avait à voir avec quelque aventure galante dont l’honneur de la jeune femme avait à se rétablir au loin.

Les deux amants avaient à passer près du grand-mât, à l’ombre duquel se dissimulait Adélaïde, afin de regagner leurs quartiers: dans l’entrepont pour l’homme, dans le château-arrière pour la femme. La jeune fille se tapit du mieux qu’elle put, mais la fatalité — ou était-ce le Grand Cornu ? — voulut que la fraîcheur de la nuit finit, à ce moment précis, par avoir raison de sa maîtrise d’elle-même. Sans pouvoir se retenir, elle fut secouée par un éternuement qu’elle atténua du mieux qu’elle put, en vain.

— Qui va là ? s’exclama l’homme à voix basse, posant la main sur le pommeau de son épée.

Marguerite se mordait le poing, manifestement terrifiée à l’idée qu’on eût pu découvrir son activité nocturne. L’homme répéta son appel, et ajouta :

— Montrez-vous, qui vive, ou bien je vous embroche sans vous connaître !

Adélaïde n’eut d’autre choix que de sortir de l’ombre et de se présenter, toute droite, les yeux baissés, et de plier légèrement les genoux en tenant les coins de sa jupe. Après tout, ces gens étaient des seigneurs, et elle une simple fille de cuisine.

— Eh bien, eh bien, que voilà ? fit doucement Marguerite. Un petit oiseau de nuit ? Montrez-vous donc un peu, enfant.

Marguerite examina l’intruse et, après s’être enquise des raisons de sa présence et avoir obtenu la vérité (rendue là, s’était dit Adélaïde, à quoi bon mentir ?), fut prise de tendresse et décida de prendre la petite à son service.

* * *

Le vent enfin clément finit par les conduire à Terre-Neuve, au port de Saint-Jean, où l’on fit escale plusieurs jours afin de faire provision d’eau et d’autres denrées pour la suite du voyage. On remonterait ensuite vers le détroit de Belle-Isle et on entrerait dans la Grande Baie de Canada pour faire voile jusqu’à Charlesbourg-Royal où les attendait le Malouin Cartier, à la tête d’un petit établissement d’une centaine d’individus. Les malfrats et seigneurs transportés par la flotte de Roberval étaient destinés à compléter un véritable établissement colonial patronné par le roi François. On avait aussi pour projet de partir à la découverte du fabuleux royaume de Saguenay, dont le chef Donnaconna, venu en personne à la cour, avait tant vanté les mérites au roi.

Durant le voyage, Adélaïde et Marguerite avaient fini par nouer une véritable amitié. Marguerite était plus âgée, mais elle manquait cruellement d’une confidente, et la jeune Bretonne se montrait assez délurée pour qu’elle pût lui raconter toutes ses frasques. Aussi, la nouvelle servante était devenue la complice des amours clandestines de sa maîtresse, faisant le guet tandis que cette dernière prenait de moins en moins de précautions, laissant à la soubrette toute la responsabilité de dissimuler les ébats interdits. Elle fut donc un peu soulagée qu’on fît escale, puisque durant ce temps les deux amants pouvaient se rendre à terre et y échanger leurs caresses en toute impunité.

Puis, comme on s’apprêtait à reprendre la mer, un incident arriva qui mit le sieur de Roberval dans une grande fureur, au point qu’il fit pendre haut et court six de ses passagers convaincus de vol, et en fouetter plusieurs autres au motif de diverses forfanteries. En fait, on avait eu la surprise de voir paraître les navires du capitaine Cartier, qui s’en venait, prétendit-il, rendre les honneurs à son général. Il présenta, outre ses hommages, une certaine quantité d’or que Roberval fit analyser et qu’on jugea bon, et maintint qu’il n’était plus possible de garder la paix, sur place, avec les Sauvages, et que l’hiver avait fait mourir trop de gens, et qu’on n’avait plus qu’à retourner en France. Ce à quoi Roberval refusa de se tenir, et ordonna au Malouin de se rendre avec lui au fort de Charlesbourg-Royal, où il entendait bien rétablir l’ordre et fonder une colonie. Mais Cartier s’en fut en pleine nuit avec sa flottille, fort de tout cet or canadien qu’il rapportait au roi. C’est ainsi qu’on rembarqua, sous la gouverne d’un commandant furieux de s’être fait jouer cette farce par un vulgaire corsaire malouin, oubliant que lui-même avait fait œuvre de piraterie pour financer sa propre flotte.

On hissa donc les voiles dans une atmosphère lourde. Personne n’osait parler, ou même chanter, de peur d’irriter encore plus le commandant, qui avait fait venir avec lui sur la Marie sa nièce et, sans savoir qu’ils étaient amants, le jeune seigneur. Les deux fols, malgré les mises en garde d’Adélaïde qui craignait pour eux la colère de Roberval, poursuivirent leurs rencontres clandestines et, la chair se faisant de plus en plus pressante, prirent de moins en moins de précautions. Une fois en vue de la Terre de Caïn et des innombrables îles qui en festonnent la frange, Adélaïde avait renoncé à les prévenir du danger et se contentait de faire le guet mollement, pendant qu’ils faisaient l’amour sur le pont comme les enfiévrés qu’ils étaient.  Aussi ne nous étonnerons-nous pas d’apprendre qu’une bonne nuit, le valet du commandant étant sorti pisser sous les étoiles les surprit, reconnut la nièce volage et s’empressa d’aller bavasser à son maître qui fit comparaître à l’aube, devant lui, les deux moineaux.

Il était dans un état d’agitation d’une violence inouïe. Huguenot de croyance dure, il n’entendait pas à rire avec les questions morales. Sans vouloir entendre les supplications de sa nièce, qui alla jusqu’à se jeter à genoux, il fit mettre aux fers et fouetter copieusement le fieffé qui avait osé porter atteinte à l’honneur de sa famille. Quand à sa pupille…

— On vous débarquera, gronda-t-il, avec poudre et fusil, sur l’île qui se trouve là-bas. Vous y trouverez bien subsistance, si Dieu veut, d’oiseaux de mer et de quelques baies. Si Notre-Seigneur daigne pardonner vos ignobleries, vous survivrez sans doute, et vous ferez reprendre par quelque barque de pêcheur. Sinon, eh bien, vous mourrez dans grande misère, et l’aurez bien mérité.

C’est ainsi qu’on mit Marguerite dans une barque et qu’on la conduisit, avec son maigre bagage, sur une île faisant partie d’un vaste archipel battu par les vents et fort peu peuplé d’arbres, où cependant se trouvaient quelques grottes où l’on pouvait s’abriter. Peut-être dans un élan de pitié, ou simplement sensible aux coutumes de son rang, il avait laissé sa nièce emmener avec elle sa jeune servante.

Debout, transies, pleurant, elles regardèrent s’éloigner les trois caravelles. Le vent sifflait dans les arbres rabougris, les flots mugissaient tout autour, le soleil de juin plombait sur les roches pâles qui affleuraient de partout. Les deux jeunes femmes n’avaient pas besoin d’échanger quelque parole pour comprendre chacune le désespoir de l’autre. Elles restèrent là à contempler le large pendant un long moment, puis Marguerite brisa le silence.

— Qu’allons-nous devenir, maintenant, Adélaïde ? Qu’allons-nous devenir ?

Sa dernière phrase s’éteignit dans un sanglot tandis que ses mains en coupe venaient se rejoindre sur son ventre.

 

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4 thoughts on “Les très extravagantes aventures d’Adélaïde

  1. Steph

    Ça y est, j’ai maintenant hâte au dimanche, même si je l’ai toujours redouté puisqu’il marque la fin du congé hebdomadaire… Ça prenait une plume intemporelle, une histoire accrocheuse et un petit penchant coquin pour me séduire! Vivement les dimanches de Madame de Saint-Ours!

  2. DEROUIN Claude-Henri

    Moi aussi je suis atteins par le virus du feuilleton dominicale…. Est-ce grave le syndrome de la maladie de « Madame de Saint Ours »….. J’attends dimanche prochain avec impatience…..

    1. Madame de Saint-Ours

      Clystère + saignée, deux fois la semaine. Cela devrait vous soulager d’une manière ou d’une autre. Sinon, le mal est chronique et très contagieux, mais pas fatal. En fait, on espère une pandémie.

      1. DEROUIN Claude-Henri

        Super, j’espère que la pandémie sera aussi effective pour la publication « Mauvaise Herbe » car je m’amuse bien en lisant les différents articles de votre revue. Bon courage à tous les auteur(e)s et bonne continuation à toute votre équipe.

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