Sang d’encre

Que celles et ceux qui pensent vivre dans un petite région nordique et tranquille se ravisent. Le Saguenay, comme partout ailleurs, cache bien son petit côté pas rose rose. Pourtant, dans le discours classique de la #matante* de région, ici tout le monde est beau, tout le monde est gentil, tout le monde est blanc.

Ainsi, quand on apprend que la petite auberge sur la rue Jacques-Cartier est un lieu de proxénétisme, la #matante ambiante ouvre de grands yeux ronds. Oh My God! Dire que ma fille a son appartement à deux rues de là. Son inquiétude – juste, s’il en est – est que sa pure, propre et aseptisée progéniture puisse entrer en contact avec la faune locale. #matante ne sait pas – et ne veut surtout pas savoir – que les gangs de rue, motards et réseaux d’escortes étendent leur tentacules jusqu’ici. Qu’une jeune fille de douze ans fait la rue – ou plutôt ici l’auto-gare – pour se payer de la drogue et qu’elle est loin d’être la seule… Que les banques alimentaires ne suffisent pas, que la maladie mentale ravage la rue Racine, qu’il y a des gens qui dorment dans la rue, des familles qui ont faim…

Alors quand arrive un événement tel que du sang de porc déversé sur la façade d’une mosquée à Chicoutimi, n’allez pas tenter d’expliquer à #matante qu’au Saguenay, il y a des forces extrémistes en action. Voyons donc! C’est comme les Francs-Maçons, ça n’existe pas ça (clin d’oeil – clin d’oeil).

Le contexte semble plutôt évident : la fameuse Charte des valeurs québécoises n’a pas fini de faire sortir le raciste de son trou. Le reportage réalisé par Radio-Canada fait pourtant le rapprochement entre ces événements et un regroupement qui avait déjà fait la distribution de tracts haineux dans les quartiers résidentiels de Saguenay, la Fédération des Québécois de souche. Voici une organisation qui s’affaire à propager un discours haineux et raciste dans la région, et qui n’en est pas à ses premiers faits d’arme contre les immigrants. Je vous invite donc, les vraies #matantes et les aspirantes, à stopper tout de suite vos pensées magiques. Il y a des extrémistes en région, des fascistes, des néo-nazis. N’en doutez pas.

Vous me répondrez qu’il y a aussi des anarchistes et vous aurez raison. Mais étrangement, depuis mon arrivée en territoire saguenéen il y a plus de dix ans, je ne les ai jamais vu répandre la haine. Plutôt des messages humanistes et des gestes solidaires. Des « food not bombs », des ateliers et conférences sur la coopération, l’écologie, la politique. J’ai vu nombre de protestations. Toujours contre des abus de pouvoir, contre la haine, contre le mépris. Oui, je penche clairement plus d’un côté que de l’autre. Et cela ne me gêne pas le moins du monde.

Dans le contexte global actuel – lire ici mondial, économique, social, etc. –, on peut sans exagérer s’attendre à une montée de l’extrémisme ambiant. Devant les injustices et inégalités indécentes, les catastrophes – naturelles, ou pas – les politiques d’austérité, les gouvernements sourds, aveugles et sans coeur, les riches trop gourmands indifférents, les banques hypocrites, les déversements d’hydrocarbures à répétition, la fonte du pergélisol, les crises énergétiques, alimentaires, et autres (trop nombreux) facteurs pouvant nuire à la qualité de vie en général et augmenter l’angoisse sociale, y a-t-il d’autre issue que la radicalisation de l’individu et des masses? Quand l’humain tombe en mode « survie », les gestes les plus extrêmes peuvent subitement devenir banals et les réactions sociales aux événements, imprévisibles. Suffit d’avoir jeté un oeil à quelques productions cinématographiques post-apocalyptiques pour voir s’étaler sous nos yeux nombre de possibilités ahurissantes.

Arrêtez de lever les yeux au ciel quand je vous dis qu’il y a des forces d’extrême droite en action au Saguenay, liées à des organisations bien structurées – bien au-delà des frontières de la région, financées par des grosses poches. L’ignorer ou le banaliser pourrait nous laisser croire que des événements tels que ceux qui se sont déroulés à la mosquée de Chicoutimi en fin de semaine sont des gestes isolés, alors que ce n’est pas le cas. D’autant que la note haineuse qui accompagnait le geste se terminait par « à suivre », je me sentirais naïve de croire que ça va s’arrêter là.

Tout le monde peut prédire que la Charte des valeurs québécoises fera couler beaucoup d’encre.

Je souhaite de tout cœur que l’encre ne vire pas chaque fois en sang.

***

Lire ici #matante comme un qualificatif générique (péjoratif et assumé), les jeunes et les couillus n’en sont pas exclus.

 

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One thought on “Sang d’encre

  1. Et cette augmentation des inégalités et des injustices qui crée des réactions de défense et de peur me rappelle de bien tristes événements de l’histoire du XXe siècle. Espérons que nous serons plus intelligents et empathiques, cette fois…

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