Les très extravagantes aventures d’Adélaïde

Épisode 4 : Abandonnées !

Marguerite était grosse. Adélaïde l’avait deviné dès qu’elle l’avait vue porter ses mains à son ventre. Elles se retrouvaient donc seules sur un îlot, à la merci des intempéries, de la famine et d’innombrables dangers dont d’éventuels marins en manque de femmes n’était pas le moins probable, et avec un nourrisson à venir. La jeune Bretonne savait, pour l’avoir entendu dire maintes fois sur la Valentine et sur la Marie, que cette partie de la Grande Rivière du Canada était beaucoup fréquentée par les Basques qui venaient ici y chasser la baleine dont ils recueillaient l’huile précieuse. Des navires Portugais et Espagnols pouvaient aussi se montrer la poupe, en quête eux aussi des richesses de ce Golfe quasiment vierge encore. La morue, semblait-il, grouillait tellement que des marins racontaient avoir eu peine à naviguer tant le nombre en était dense autour des barques. Et puis, il y avait les Sauvages… Mangeaient-ils véritablement des gens, comme on le prétendait ? Certains passagers en avaient vu à la cour du roi, et leur avaient trouvé la mine peu engageante. Adélaïde songea qu’à leur place, emmenée dans un pays étranger aux coutumes si différentes des siennes et dont la langue lui serait inintelligible, elle aurait sans doute eu l’air sombre elle aussi… puis elle sourit, songeant qu’elle s’y trouvait justement, dans cette situation.

Sa maîtresse interrompit sa rêverie.

— Qu’as-tu à rire ? fit-elle sèchement. L’heure est plutôt à pleurer, ma fille. Nous voilà seules, abandonnées à notre sort comme des bêtes. La peste soit de mon oncle et de sa bigoterie ! Mon pauvre amant… il va se faire encore fouetter… ou pire… Et toi ? Tu ne fais rien pour nous tirer de là ?! Mais va donc nous chercher du bois pour faire du feu, au moins, que nous ne périssions pas transies !

Elle se remit à pleurer. Voilà ce que c’était que ces filles de seigneurs, songea la servante ramenée si durement à son rang : cela se faisait votre amie, mais au moindre revers cela révélait son caractère pétri de caprices. Ah, par le Grand Cornu, et puis baste. Fi de ces petites princesses qui ne savent rien faire. Adélaïde arpentait la grève en maugréant, cueillant de ci de là des morceaux de bois délavés, jetés là par la marée. Elle scrutait le minuscule territoire qui était désormais le sien et celui de sa maîtresse — pour combien de temps ? — et, n’y voyant pas d’arbres, songea qu’il faudrait faire réserve de ces échoueries avant qu’une autre marée les remporte.  Et puis, il fallait un abri. Sans arbres, comment faire ? Il y avait sans doute des grottes, des échancrures dans les rochers, au moins quelque creux qu’on pourrait aménager avec de la tourbe et de la mousse. Elle rapporta son fagot sur la plage, choisit un endroit à l’abri du vent et y installa Marguerite, qui paraissait maintenant avoir perdu ses moyens, et se tenait repliée sur elle-même, gémissant comme une enfant.

— Et comment comptes-tu allumer une flambée, hein ? jeta-t-elle d’un ton boudeur. Nous n’avons rien pour cela. Et quand même nous aurions de quoi, nous ne saurions qu’en faire.

Adélaïde ne releva pas ce commentaire empreint de mauvaise foi. Elle fouilla dans le paquet qu’on avait jeté à leurs pieds avant de les laisser là, et y trouva ce qu’elle espérait : un batte-feu. Elle saisit la pierre à feu, le briquet, et se mit en quête de ce qui pourrait faire office d’amadou. Elle n’eut pas de mal à trouver. Le long de la grève poussait une espèce de paille dont certains brins, déjà bien séchés par le soleil et le vent, feraient l’affaire. Une fois recueillie la quantité nécessaire, en plus de quelques brindilles supplémentaires, elle revint auprès de Marguerite qui n’avait pas bougé de sa place. Elle n’avait même pas eu la curiosité de regarder autour d’elle.

Grâce au savoir-faire de la fille de cuisine, le briquet produisit immédiatement les étincelles nécessaires pour enflammer la paille qui fut rapidement introduite dans le foyer ménagé sous les brindilles. Adélaïde ajouta prestement des branches, puis des bûchettes, puis les plus gros morceaux de bois qu’elle avait trouvés. Une belle flamme au parfum salé s’éleva, diffusant une chaleur bienvenue.

— Il ne faudra pas le laisser éteindre, dit-elle à l’adresse de Marguerite, qui lui répondit par un geignement.  Je vais retourner chercher du bois. Et regarder en même temps s’il n’y aurait pas meilleur abri, et peut-être un peu de nourriture.

— C’est cela. Va donc voir que nous sommes déjà en train de mourir de famine. Il n’y a rien sur cette île. Rien.

Et les sanglots redoublèrent. En soupirant, Adélaïde se dépêcha de s’éloigner de cette inconstante qui lui avait prodigué toutes les gentillesses du monde lorsqu’elle nécessitait sa complicité à bord du navire, et qui maintenant la traitait comme une souillon. Tant pis. Il allait falloir tout de même compter l’une sur l’autre. Ainsi méditant, elle parvint au sommet de l’îlot, qui n’était pas très élevé. Tout autour, l’eau de la Grande Rivière léchait les berges de dizaines de petits affleurements tout pareils à celui sur lequel elle se trouvait. D’autres, plus majestueux, et comportant des arbres, dressaient leur profil à l’horizon. Assez près pour être bien observés, mais trop loin pour qu’on les atteignît à la nage. Ah oui, le sieur de Roberval avait bien choisi son endroit. Leur mort était presque assurée si la fortune n’était pas de leur côté. La végétation se composait de lichens, de mousses, et de petites baies rouges accrochés à des tiges rampantes au feuillage luisant. Elle en goûta une, en aima la saveur acidulée et en remplit les poches de son tablier. Puis elle perçut, non loin, des cris qu’elle finit par identifier, en s’approchant, à d’étranges oiseaux à gros becs colorés, au plumage noir et blanc, et qui nichaient au bord d’une petite falaise en colonie serrée. Étaient-ce là ces perroquets dont parlaient les marins qui parfois, dans le port de Belle-Isle, s’arrêtaient avant de gagner Saint-Malo, en provenance des pays lointains? En tout cas, perroquets ou pas, ils paraissaient faciles à attraper, et en effet elle put en prendre deux auxquels elle tordit le cou en un tournemain. « Bon, se dit-elle, voilà au moins un repas. Nous verrons ensuite si nous pouvons trouver un abri. »

Elle était presque arrivée sur la plage, lorsqu’elle entendit sa maîtresse se mettre à crier.

— Au secours ! À moi ! Ils me dévorent ! À l’aide ! Ave Maria gratia plena… Aaaaaaahhhhh !!!! AdélaÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏïïïdeeeeeeEEEEEEE !!!!!!!

Sans lâcher son précieux butin, la jeune fille s’élança au secours de sa maîtresse, imaginant quelque monstre des profondeurs venu prélever sa pâture sur la grève. Elle se demandait si le fusil pourrait lui être de quelque utilité lorsqu’elle arriva en vue de Marguerite, qui gesticulait, toujours hurlante, paraissant se débattre entre les griffes d’un ennemi invisible. Mais qu’était ce prodige ? Un démon ? L’île était donc possédée ? Adélaïde continua d’approcher en se signant frénétiquement, et en répétant à voix haute les quelques mots du Pater qu’elle connaissait: Pater noster, … in …
sanctificetur … regnum …
fiat … in terra. Panem nostrum quotidianum
… tentationem
… a malo. Amen !!!

Mais ce qu’elle vit enfin en rejoignant la pauvre damoiselle la fit tellement rire qu’elle faillit en lâcher ses oiseaux. Car si Marguerite se battait effectivement contre un ennemi redoutable, celui-ci n’en était pas pour autant invisible : il s’agissait tout bonnement d’une nuée de moucherons, tout noirs, et apparemment fort voraces.  Adélaïde, elle, avait l’habitude des moustiques, ceux de son pays lui ayant toute sa vie tenu compagnie.

— Dame, dit-elle d’une voix qui se voulait apaisante. Cessez vos secouements ! Vous les attirez sur vous ainsi ! Venez près du feu, la boucane les éloignera. Voyez la belle volaille que je m’en vais nous cuire.

Marguerite se calma un peu et, même, finit par manger avec un certain appétit la grillade improvisée, qu’Adélaïde avait farcie, non sans avoir éprouvé quelque difficulté à l’écorcher avec le petit couteau à manger qu’elle portait toujours autour du cou, de baies rouges et de quelques algues sèches pour saler.

Elles dormirent sur la grève, enlacées pour se tenir chaud, et trouvèrent le lendemain une petite grotte où elles aménagèrent un tapis de paille séchée et qui leur fournit, dans les circonstances, un abri presque convenable.

* * *

La vie s’organisa. Passé le choc des premières heures, Marguerite finit par montrer une débrouillardise appréciable. Adélaïde lui apprit à allumer la mèche de l’arquebuse chargée après avoir tassé la poudre dans le bassinet. Elles fabriquèrent des contenants avec l’écorce de troncs échoués qu’elles cousaient à l’aide de racines de genévrier sauvage. Leur menu s’agrémenta bientôt de quelques poissons et coquillages, et elles trouvèrent des herbes de rivage qui donnaient de la saveur à ce qu’elles cuisaient dans leur bols d’écorce où elles ajoutaient des pierres chauffées au rouge pour en chauffer l’eau qu’elles puisaient à un petit torrent glacial qui coulait tout près. Le temps passait, impavide, tels les énormes masses blanches des glaciers qui voguaient parfois si près qu’elles en ressentaient le souffle polaire dans tout le corps.

Adélaïde conservait les plumes des oiseaux tués et, un jour, en eut assez pour confectionner une espèce de couette en cousant ensemble les deux pauvres couvertures qu’on leur avait laissées et en en remplissant la poche ainsi constituée. Ainsi, sur le matelas de mousse, et nues pour plus de chaleur, elles purent jouir d’un confort amélioré. Et puis, puisque dormir sans vêtement facilite les rapports humains, elles en vinrent tout naturellement, par un soir de fin d’été, à se bécoter la bouche en se flattant les flancs.

Jamais dans sa vie Adélaïde n’eusse pu imaginer que deux femmes pouvaient ainsi s’adonner aux plaisantes joutes de l’amour, mais comme pour le vit de Lo, elle s’en accommoda assez rapidement, d’autant que sa fantasque maîtresse paraissait bien connaisseuse en cette sorte d’art-là. Elles s’aimèrent donc comme font les amants, usant de leurs doigts et de leurs langues, et se donnant moult plaisirs. Elles meublaient ainsi le temps qui restait, une fois les tâches de la survie complétées, inventant de nouvelles manières d’utiliser leurs corps, exploratrices l’une de l’autre, et découvrant sans cesses de nouveaux mondes.

En fait elles prenaient tellement de bonheur à s’entre-baiser ainsi qu’elles auraient été quasiment satisfaites de leur vie, si ce n’eût été de l’hiver qui allait venir, et qu’annonçait un vent de plus en plus piquant, ainsi que les nombreux voyagements d’oiseaux qu’on observait à présent dans le ciel. En plus, le ventre de Marguerite s’arrondissait sensiblement, révélant indubitablement ce qu’Adélaïde avait deviné dès le début : un enfant allait venir au monde sur cette île démunie de tout. Cela, et la saison froide imminente, empêchait notre héroïne de s’abandonner complètement aux joies nouvelles que lui prodiguait sa jeune dame. Mais que faire ? On n’y pouvait rien, que nourrir le feu, et espérer qu’un navire l’aperçoive et vienne les rejoindre.

Et c’est — presque — précisément ce qui arriva. Un beau matin, alors qu’Adélaïde, encore alanguie sous la couette après que Marguerite lui ait rendu de la langue un exaltant hommage, entendit sa maîtresse — qui était sortie pour obéir à un besoin naturel — pousser un hurlement, puis s’écrier : « Timanthe ! Oh ! Mon Timanthe ! » Adélaïde enfila rapidement son vêtement et s’empressa d’aller voir ce qui se passait. Elle trouva sur la grève un couple enlacé près d’une barque : Marguerite tenait dans ses bras le jeune seigneur à cause duquel elles avaient été abandonnées par le cruel sieur de Roberval, et lui bécotait le visage.

Adélaïde ne put empêcher la jalousie de lui pincer le cœur, aussi c’est avec une certaine froideur qu’elle s’enquit du navire qui suivrait inévitablement cette barque pour venir les chercher. Cependant, la réponse de Timanthe l’atterra :

— Non, ma fille. Il n’y a pas de vaisseau. Je me suis échappé et j’ai bravé mille dangers. Je suis venu chercher ma bien-aimée, et nous irons trouver les Sauvages.

Le ton du jeune homme était tellement suffisant qu’elle n’eut pas le courage de le détromper tout de suite. De tout l’été, elles n’avaient vu personne, pas même un Sauvage. Prendre la mer, avec une simple barque, sans savoir où aller ? C’était la mort assurée. Et rester ici, avec une bouche à nourrir, et une autre qui s’en venait ? La mort aussi.

Il allait leur falloir du courage, et bien de la foi.

 

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

3 thoughts on “Les très extravagantes aventures d’Adélaïde

  1. DEROUIN Claude-Henri

    Diantre, déjà fini j’attends avec impatience dimanche prochain. Je me languis déjà suite à cette lecture. Ferez-vous paraître sous forme de livre, d’opuscule, ce récit ? Je le souhaiterai afin de garder un souvenir matériel de vos écrits. Bon courage pour la suite Dame de Saint Ours. Je vous salue bien bas.

    1. Madame de Saint-Ours

      Nous espérons effectivement un éventuel opuscule. Nous verrons en temps et lieu ce qui adviendra…

  2. parés

    superbe chapter IV, on attend la suite

Répondre à DEROUIN Claude-Henri Annuler la réponse.