De l’intérêt d’un vieux bouquin pour comprendre le présent

Il est de ces ouvrages qu’on regrette de ne pas avoir lus avant. C’est le sentiment que j’ai éprouvé récemment en lisant L’homme unidimensionnel, d’Herbert Marcuse (1898-1979). Publié en anglais en 1964 et en français en 1968, cet ouvrage propose une critique en règle de la société industrielle impulsée principalement par le mode de production capitaliste. Le philosophe, d’origine allemande et l’un des membres de la célèbre «École de Francfort», explique comment la société industrielle avancée – qui n’a pas fondamentalement changé depuis 1964 – réussit à générer l’idéologie qui la justifie et la perpétue.
La civilisation industrielle résulte de la conquête sur la nature comme aucune société n’a réussi à le faire avant l’avènement du capitalisme. La technologie, expression de cette maîtrise de la nature, entraîne l’expansion de la rationalité dans tous les domaines de l’existence. Mais c’est précisément cette rationalité productiviste qui enchaîne l’humain à l’appareil productif au lieu de le libérer des contraintes de l’existence. La production croissante de marchandises de toutes sortes améliore le standard de vie de la masse de la population. Il en résulte une conception de l’utilité intimement liée à tout ce qui augmente la productivité et donc à tout ce qui améliore la technologie, au sens large (impliquant l’organisation du travail). Est donc utile ce qui renforce le système, y compris les rapports sociaux en vigueur. En d’autres termes, dans les pays développés, la rationalité implique la défense des fondements du capitalisme.
La transformation accélérée de la nature au moyen de la technologie et de la technique impose sa propre logique destinée à renforcer la domination. Cette société industrielle, considérée par Marcuse comme un «projet», entendant par là qu’autre chose est possible, «façonne l’univers du discours et de l’action, de la culture sur le plan matériel et sur le plan intellectuel»1. Son efficacité du point de vue de la productivité et de la production effective est telle qu’elle a pour effet de stabiliser la société. Ainsi, toute idée alternative se trouve écartée d’emblée, sauf chez des éléments de plus en plus marginaux de la population.
De cette manière, on peut comprendre que les oppositions aient tendance à se résorber dans les pays avancés. Marcuse fait référence aux partis démocrate et républicain dans les États-Unis des années 1960, que rien de fondamental ne divise. On peut dire la même chose de ce qui sépare aujourd’hui les grands partis de la droite et de la gauche, tous enclins à imposer des politiques d’austérité, de réduction de la dette, de contrôle des salaires, etc. La France du «socialiste» François Hollande ne se démarque guère de celle de Sarkozy, sauf sur le plan symbolique et d’un point de vue quantitatif. La «droite décomplexée» de ce dernier a fait place à la «droite» complexée» du premier. De même le gouvernement de Pauline Marois a renié l’une après l’autre la plupart des grandes promesses qui auraient pu le démarquer réellement du précédent.
L’opposition n’est plus qu’une opposition à l’intérieur du système. Même les partis communistes européens, actuellement en voie de disparition, ne remettent plus en cause le capitalisme. Le virage néolibéral des années 1980, dont Marcuse, décédé en 1979, n’a pu être témoin, a entraîné dans sa suite l’ensemble des grands partis de gauche.«L’indépendance de pensée, l’autonomie, le droit à une opposition politique sont privés de leur fonction essentiellement critique dans une société qui, par son organisation, semble chaque jour plus apte à satisfaire les besoins individuels.»2
La société industrielle engendre donc une sorte d’uniformité, qui rapproche les classes sociales, les partis politiques, les patrons et les syndicats, les cols bleus et les cols blancs, la science et le capital. Cette uniformité devient celle de la politique, de la pensée, du comportement, du langage. C’est pour cela que Marcuse évoquait l’apparition d’un «homme unidimensionnel»3. Ne parle-t-on pas aujourd’hui de «fin de l’Histoire», de «pensée unique»? Même la critique actuelle du néolibéralisme peut difficilement se faire accuser d’anticapitalisme, sauf par les illuminés de la droite libertarienne. Cette critique propose généralement un retour au keynésianisme, variante douce du capitalisme, qui a pourtant fait faillite dans les années 1970. La pensée écologiste elle-même n’arrive pas à élaborer un projet alternatif global, à l’extérieur du capitalisme, ce qui explique l’emphase sur les réglementations gouvernementales plus sévères et de multiples appels à des changements de comportement et de mentalité.
Pour Marcuse, la société industrielle contemporaine constitue une forme de totalitarisme «parfaitement compatible avec un ‘pluralisme’ de partis, de journaux, avec la ‘séparation des pouvoirs’, etc.»,4 rendant impossible le développement d’une opposition efficace. Si le standard de vie s’améliore, pourquoi contester le système? «Si les individus sont satisfaits, s’ils sont heureux grâce aux marchandises et aux services que l’administration met à leur disposition, pourquoi chercheraient-ils à obtenir des institutions différentes, une production différente de marchandises et de services?»5 Pourquoi troubler ce qui semble fonctionner pour la majorité? La contestation impliquant un prix à payer, combien de personnes vont suivre les contestataires?
Plusieurs parmi nous s’intéressent à la réalité empirique contemporaine avec ses catastrophes, ses guerres, ses dictatures, ses génocides, sa répression, la destruction des écosystèmes, etc. À côté de cela, il y a l’autre réalité empirique, celle de la vie quotidienne, à laquelle s’intéressent beaucoup plus de gens. Pour un trop grand nombre, il s’agit même du seul univers qu’ils connaissent ou considèrent important. Combien, parmi nos concitoyens et concitoyennes, font le lien entre les deux? Combien savent que leur sécurité, leur petit confort, sont tributaires d’une réalité beaucoup plus laide qu’ils croient indépendante de leur vécu? «Mais le monde empirique réel, explique Marcuse, c’est aussi le monde dans lequel les gens sont libres. C’est un monde dans lequel le balai dans un coin ou le goût de quelque chose qui ressemble à de l’ananas sont très importants, un monde dans lequel le travail et le confort de tous les jours sont peut-être les seuls faits qui constituent toute expérience. Et cet univers empirique second, restreint, fait partie du premier; les forces qui déterminent le premier façonnent également celui de l’expérience restreinte.»6
Nous sommes tous broyés par cette immense machine productiviste. Pourtant, elle aurait pu et pourrait encore devenir un instrument de liberté. Mais faute de libération «par l’instrumentalisation des choses – elle est devenue une entrave à la libération – par l’instrumentalisation des hommes.»7 En d’autres termes, la technologie pourrait servir à réduire le temps de travail, à rendre le labeur moins pénible, à satisfaire des besoins sociaux bien réels. Marx avait déjà expliqué que le machinisme avait inversé le rapport des travailleurs avec les instruments de travail. Si le marteau, par exemple, prolongeait le bras de l’ouvrier comme un appendice rendant son travail plus efficace, la machine, au contraire, impose son rythme à l’ouvrier. C’est ce dernier qui devient un appendice de la machine. Par ailleurs, la technologie réduit sans cesse l’utilisation de la force de travail humaine dans la production, ce qui diminue par le fait même la force politique de l’opposition, autrefois incarnée par la classe ouvrière. C’est pourquoi, explique Marcuse, «qu’étant donné la proportion croissante des ‘cols blancs’, s’il y avait une radicalisation politique, c’est dans les groupes des ‘cols blancs’ qu’apparaîtraient une action et une conscience politique indépendantes, or c’est un développement très peu probable. Si les syndicats de masse organisent progressivement le nombre grandissant des ‘cols blancs’, dans le meilleur des cas se développera dans ces groupes une conscience syndicaliste, plus difficilement une radicalisation politique.»8 L’évolution du syndicalisme au cours des 40 dernières années en témoigne de façon éloquente.
La société productiviste est donc une société sans opposition. La surproduction grandissante, qui permet une consommation grandissante, fait «baisser la valeur d’usage de la liberté». Cette réalité avait été remarquée par Denys Arcand, à l’époque où il achevait d’être un réalisateur campé à gauche et indépendantiste, dans son documentaire justement intitulé : «Le confort et l’indifférence». Quand on est bien, pourquoi changer les choses? D’ailleurs, ne sommes-nous pas libres? À ce sujet, Herbert Marcuse ne se fait aucune illusion : «Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves. Choisir librement parmi une grande variété de marchandises et de services, ce n’est pas être libre si pour cela des contrôles sociaux doivent peser une vie de labeur et d’angoisse – si pour cela on doit être aliéné. Et si l’individu renouvelle spontanément des besoins imposés, cela ne veut pas dire qu’il soit autonome, cela prouve seulement que les contrôles sont efficaces.»9
L’auteur cache difficilement son pessimisme pour l’avenir. Pour lui, tant et aussi longtemps que la société actuelle produira toujours plus de beurre et de canons et réussira à «berner la population à l’aide de nouvelles formes de contrôle total10», les forces favorables à une transformation révolutionnaire resteront marginales. «Il se peut qu’un événement accidentel transforme la situation, mais si l’homme n’est pas bouleversé dans son comportement en prenant conscience de ce qui est fait et de ce qui est empêché, même une catastrophe n’apportera pas de changement qualitatif.»11 (p. 21) Mais la satisfaction des besoins prépondérants de l’individu fait obstacle à cette prise de conscience.
Marcuse est mort il y a plus de 30 ans. Certains constats donnent l’impression que des changements s’opèrent. La machine productiviste capitaliste est grippée. La crise économique dans laquelle le monde patauge depuis 2007-2008, doublée d’une crise environnementale, devient un moment critique pour le système. Ce n’est pas pour rien que la bourgeoisie devient plus agressive, dans tous les pays, face aux mouvements sociaux. La pensée et le comportement, tout à coup, ne semblent plus totalement unidimensionnels.

Michel Roche,
Professeur de science politique
Université du Québec à Chicoutimi

1 Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Paris, Éditions de Minuit, 2009 (1968), p. 22.

2 Ibid., p. 28.

3 Il est important de se rappeler que dans les années 1960, le mot «homme» était un terme générique qui incluait la femme.

4 H. Marcuse, op. cit., p. 29.

5 Ibid., p. 75.

6 Ibid., p. 204.

7 Ibid., p. 183.

8 Ibid., p. 63.

9 Ibid., p. 33.

10 Ibid., p. 11.

11 Ibid., p. 21.

Commentaires

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4 thoughts on “De l’intérêt d’un vieux bouquin pour comprendre le présent

  1. Éric

    Merci pour ce résumé sur le livre de Marcuse, très éclairant et qui me donne l’envie d’en découvrir toutes les dimensions.

    Au plaisir de te lire souvent sur ce blogue.

    1. Coco chanel

      Je suis tombé sur ce livre à la bibliothèque cet été et je dois dire que j’ai eu exactement le même sentiment: comment se fait-il que je n’aie eu vent plus tôt de cette analyse de génie. Le monde n’a pas changé depuis soixante ans, même façon de faire, même façon de penser, malgré l’évidence de l’échec de ce système.

  2. Daniel

    Ô combien actuel, ce Marcuse de 1964.

    Merci pour ce résumé éclairant.

  3. Très utile lecture en effet!

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