Les très extravagantes aventures d’Adélaïde

Épisode 5 : L’île des trépassés

L’enfant ne vécut pas.

Né au plus fort de l’hiver sur une île constamment battue par l’irascible vent du Golfe, il n’avait pas pu trouver suffisamment de lait à la mamelle de sa mère en famine, ni assez de chaleur dans les pauvres hardes bourrées d’algues sèches et de plumes qui lui servaient de lit. On le coucha dans la mousse, sur un petit tertre, et l’on empila sur le frêle petit garçon de gros cailloux, sépulture austère et anonyme, telle la terre où il avait vu le jour pendant si peu de temps.

On le pleura peu. De toute manière, la bise faisait geler les larmes sur les joues. Et puis on n’avait d’énergie que pour respirer. On passait le temps, entre deux expéditions de plus en plus ardues pour trouver de la nourriture et du bois, couchés au fond de la grotte, à se résigner peu à peu à la mort qui viendrait tôt ou tard cueillir l’un après l’autre les trois résidents de l’île. Marguerite pleurait tout le jour, Timanthe méditait sombrement et Adélaïde, elle, rêvassait à la Corneille, et à toutes ces vies qu’elle lui avait promises. On avait bien là la preuve qu’il ne faut pas ajouter foi aux élucubrations des vieilles femmes, fussent-elles sorcières patentées.

Elle continuait d’entretenir le feu sur la grève, non pas dans l’espoir qu’un navire l’aperçoive — qui durant la saison froide s’aventurerait sur les grandes eaux du Canada ? —, mais surtout par peur de n’avoir pas la capacité de le rallumer s’il s’éteignait. La houle charriait chaque jour de nouvelles bûches, il s’agissait de les ramasser. Elle guettait quand même l’horizon, au cas où, mais bien sûr elle ne voyait rien que la neige qui poudroie et la mer qui ondoie. Ils avaient bien cru apercevoir, à la fin de l’automne, une longue embarcation, toute fine, avec les deux bouts retroussés, et qui portait une dizaine de personnes armées de rames. Peut-être distinguèrent-ils, plus loin du premier, d’autres de ces petits navires légers, filant en silence. Mais ils n’osèrent les alerter, la peur d’un sort pire que celui qui était à présent le leur les retenant. Les Sauvages, après qu’ils eussent ouï les récits du dernier hiver du Malouin, lors de leur escale à Terre-Neuve, leur paraissaient bien plus méchants que les bourrasques qui leur glaçaient le corps. Ces gens avaient-ils vu le feu sur la grève ? Impossible de savoir.

Après cet épisode, ils n’avaient plus vu personne. Pour s’encourager, ils tournaient leurs espoirs vers le printemps qui ramènerait les pêcheurs Basques et la possibilité d’utiliser la barque de Timanthe pour gagner, peut-être, une île plus accueillante. La grande île, là, au sud-est : ne présentait-elle pas une végétation invitante, un relief plus doux, quelques plages, des arbres pour faire une cabane, des petites bêtes à chasser ? Souvent ils occupaient leurs soirées à réfléchir à une vie organisée sur l’île voisine, s’imaginaient premiers véritables colons du Canada, après la tentative ratée du Malouin. Ils ne réfléchissaient même pas au fait que le sieur de Roberval (ils ne voulaient même plus prononcer son nom, à cet odieux personnage) avait dans ses navires près de deux cent colons avec lui : petits seigneurs, aventuriers, prisonniers sortis des geôles pour la raison qu’ils avaient un métier dont on pourrait profiter une fois sur ces terres toutes à dompter. Mais eux trois ? Que savaient-ils faire ? Certes, Adélaïde était bien débrouillarde, mais fort petiote… Timanthe, lui, fils de nobliau sans le sou, connaissait théoriquement le travail des champs, mais que faire pousser sur cette terre de roche ? Quant à Marguerite…

Pourquoi ne l’avaient-ils pas fait avant les neiges ? Pourquoi n’avaient-ils pas traversé sur l’île voisine dont l’allure verdoyante leur paraissait un Eden en comparaison de leur îlot battu par le vent salé ? C’est bien simple : Marguerite étant grosse, ils ne souhaitaient pas la laisser seule pour tenter une aventure tout de même périlleuse. Et puis l’hiver était venu, et l’enfant… Maintenant ils attendaient la fin du froid, le plus clair du temps blottis dans leur abri, avec la pauvre Margot qui gémissait sa peine de mère orpheline. Mais enfin ils étaient parfaitement décidés : dès que la mer serait complètement libérée des glaces, Adélaïde et Timanthe prendraient la barque et tenteraient de gagner la Grande Île, comme ils la surnommaient déjà. Là, ils exploreraient les lieux et, s’ils y trouvaient, comme ils le croyaient, meilleure pitance, ils reviendraient chercher Marguerite.

Entretemps comme peut l’imaginer plaisamment notre cher lecteur, Timanthe avait entrepris de séduire Adélaïde, sa maîtresse en titre ne lui manifestant plus de véritable intérêt depuis le trépas de leur petit. La pauvresse demeurait tout le jour pleurante, enroulée dans ses hardes, berçant un nourrisson invisible et pressant ses mamelles sèches. C’était grande pitié que de la voir ainsi. Mais la nature étant ce qu’elle est, il fut bientôt indispensable pour Timanthe de soulager des besoins qui se faisaient de plus en plus impérieux. De son côté, notre jeune Bretonne considérait le damoiseau avec un appétit croissant : autant au début, à bord de la caravelle, l’avait-elle trouvé plutôt niais et sans couleur, autant à présent lui prenait à tout bout de champ l’envie de plonger les mains dans la culotte qu’elle voyait parfois, en sa présence, gonflée de belles promesses.

Aussi ne nous étonnerons-nous pas de les découvrir, une nuit, alors que Marguerite dormait dans son coin en poussant de petits geignements de chaton, profondément occupés à explorer chacun l’intérieur des vêtements de l’autre. Les promesses de la culotte de Timanthe se révélant tout à fait fondées, Adélaïde y trouva de quoi se bien chauffer les mains. De son côté le jeune homme emplit hardiment ses paumes des tétons de la belle, qui n’avaient pas trop souffert de la disette et avaient gardé forme à peu près gourmande. Ils ne furent pas longs à augmenter ces caresses de baisotements d’abord timides, puis de plus en plus fiévreux, à mesure que les corps se réveillaient de leur engourdissement. Timanthe avait une façon parfaite de mordiller le cou d’Adélaïde, qui en poussait de petits soupirs de ravissement et frissonnait de partout.

Nuit après nuit ils se joignaient ainsi dans le noir pour échanger baisers et caresses. Si Marguerite le sut, elle ne le fit jamais connaître. Les deux amants impromptus se gardaient d’exposer trop leur désir pour ne pas la chagriner, même si celui-ci allait grandissant et pressant. Un soir justement, Timanthe voulut terminer la joute par ce qu’il appelait « l’aboutissement de l’amour », ce qu’Adélaïde, sans trop comprendre pourquoi, refusa catégoriquement. Qu’y avait-il dans ce refus ? Elle n’aurait trop su le dire, mais, si cela avait évidemment un lien avec l’impossibilité de mettre au monde un enfant dans ces conditions — ils l’avaient bien  constaté —, elle ne pouvait s’empêcher de revoir la Corneille, lui promettant qu’elle n’aurait pas d’enfants à la mamelle, mais qu’elle renaîtrait d’elle-même. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais sentait confusément qu’elle devait conserver son hymen. Aussi, pour apaiser le feu qui brûlait le pauvre Timanthe, pratiqua-t-elle sur son appareil ce qu’elle avait appris si délicieusement avec Lo : elle prit en bouche le vit vibrant et lui prodigua de tels soins que celui-ci, assez vitement, cracha une décharge assez violente pour laisser Timanthe tout tremblant. Épuisé par les privations et secoué par ce qu’il venait de ressentir, il s’endormit presque aussitôt. À cause de quoi Adélaïde se trouva, elle,  privée de son plaisir. Elle se sentait le con brûlant, et son cœur battre dedans. Que faire pour apaiser cela ? Sans trop réfléchir, elle glissa sa main dans son vêtement et la posa là où le pouls était le plus fort. Jamais elle n’avait osé se toucher elle-même. C’était chaud, très mouillé, moelleux et… ma foi… c’était… hmmmm… vraiment… oh… Elle fut rapidement saisie par un spasme qui la secoua violemment, et dut étouffer de son poing libre le cri, tout à la fois de surprise et de plaisir, qui voulut jaillir de sa bouche. Elle resta ensuite longuement immobile, la main toujours reposant entre ses cuisses et inondée maintenant de cyprine, laissant l’apaisement la gagner doucement. Par la suite, elle continua de contenter Timanthe avec sa bouche, et elle-même avec sa main, exercice où elle devint rapidement experte.

L’hiver passa, puis le printemps. De temps en temps, une énorme masse blanche projetait son ombre sur leur île, glissant dans l’eau, allant on ne savait où. La vie reprenait avec le retour des oiseaux. Enfin on mangeait des œufs frais, on pouvait attraper quelques poissons avec un filet de fortune, et Timanthe abattit même un jour, avec un gros gourdin, le petit d’un étrange animal, mi-poisson mi-quadrupède, qui dormait à terre et aboyait comme un chien. La viande au goût ferreux, très riche, fut dévorée en partie, puis, sur les indications d’Adélaïde, mise pour le reste à sécher en prévision de jours plus difficiles. Le beau temps revenait, et l’on pourrait profiter d’une plus grande abondance. Et, surtout, on pourrait partir à la conquête de la Grande Île.

Ils radoubèrent la barque avec les moyens du bord, le goémon séché faisant office d’étoupe pour boucher quelques trous. Mais bien sûr, ils n’avaient ici ni goudron ni rien qui pût en servir. Ils se résignèrent à munir l’embarcation d’une écope, en priant que l’eau ne s’invite pas trop dans leur voyage. Et c’est ainsi qu’un matin de juin, presque un an jour pour jour après l’abandon sur l’île, Adélaïde et Timanthe prirent la mer, laissant Marguerite sur le rivage avec l’espoir d’un meilleur destin.

Il n’y avait pas tant de distance entre les deux côtes. Deux lieues, tout au plus. Mais dans cet immense golfe, le temps change rapidement. Adélaïde eut le temps de voir venir le grain et de se souvenir de ceux de la Manche, qui parfois venaient faire trembler Belle-Isle, et qui pouvaient jeter les navires carrément sur les quais. Ils étaient trop loin de l’îlot où les attendait Marguerite, et pas encore assez près de leur destination. Ils étaient perdus. Lorsque le frêle esquif entama sur les flots sa danse folle, comme mené par le Diable en personne, Timanthe se mit à prier sainte Lucie avec ferveur, en pleurant. Adélaïde, elle, demeurait étrangement sereine. Et lorsque la barque chavira enfin, elle se laissa couler, tranquille, à travers les bulles d’air, les poissons, les chiens de mer. Une baleine à bosse la regarda un instant flotter entre deux eaux puis retourna à son affaire : le krill n’attend pas. Au moment où Adélaïde atteignit le fond marin pour se poser doucement à travers les étoiles de ce ciel à l’envers, cette vie l’avait quittée.

 

Note de l’auteure

Marguerite vécut encore un an sur l’île, avant d’être ramenée en France par des baleiniers Basques. Son histoire est-elle véridique? En tout cas, si un jour vous visitez le village de Harrington Harbour, dans l’archipel du Petit-Mécatina, on vous montrera peut-être la Grotte de Marguerite.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

2 thoughts on “Les très extravagantes aventures d’Adélaïde

  1. DEROUIN Claude-Henri

    OH, OH, que lis-je, que lis-je. Cette histoire prend bien belle tournure ma foi(s). Je suis fort aise de lire la suite et impatient. Au cas ou un recueil se créerait de belles illustrations au lavis d’aquarelle…………….

    Bonne continuation Dame de Saint Ours.

  2. Madame de Saint-Ours

    N’hésitez pas à partager vos délices… Merci pour vos bons mots.

Répondre à Madame de Saint-Ours Annuler la réponse.